La bataille de Poitiers de 732, Charles Martel et les musulmans : un mythe ?

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La bataille de Poitiers, Charles de Steuben, 1837

« 732 : Charles Martel arrête les Arabes à Poitiers ». Telle est, peu ou prou, la phrase mémorisée depuis leurs années sur les bancs de l’école par la majorité des Français. La bataille de Poitiers de 732, défaite pour les envahisseurs, aurait marqué la limite occidentale de l’expansion de l’islam. La soeur, en quelque sorte, de l’échec du siège de Constantinople par les armées omeyyades en 718 (assurant la survie de l’Empire byzantin), ou la victoire des Abbassides sur les Chinois à Talas en 751. 

Par la bataille de Poitiers, la France et l’Europe auraient échappé l’islamisation. Une date clé du roman national (Charles Martel étant le « grand homme » d’alors) qui connaît un regain d’intérêt aujourd’hui, à l’heure où le contenu de l’enseignement de l’histoire de France libère les passions, mais aussi à l’heure où l’islam agite le débat public ; elle fait l’objet d’une instrumentalisation politique (que dénonce des historiens comme Christophe Naudin et William Blanc) par des groupes identitaires d’extrême-droite qui s’en emparent comme un élément fondateur dans leur lecture de l’histoire, celle d’un « choc des civilisations », selon la théorie de Samuel Huntington.

Pourtant, cette vision de la bataille est remise en cause. Son importance est minorée. En effet, son déroulement est peu documenté : on connaît mal l’état des forces en présence. En outre, rien ne dit clairement que les musulmans d’al-Andalus, la péninsule ibérique fraîchement conquise par l’empire musulman omeyyade, avait pour intention de conquérir les Gaules. Enfin, elle ne met pas un terme à la présence arabe au-delà des Pyrénées et masque les divisions internes des Francs. Henri Pirenne disait déjà en 1939 dans Mahomet et Charlemagne

Cette bataille n’a pas l’importance qu’on lui attribue. Elle n’est pas comparable à la victoire remportée sur Attila. Elle marque la fin d’un raid mais n’arrête rien en réalité. Si Charles avait été vaincu, il n’en serait résulté qu’un pillage plus considérable.

Il faut néanmoins replacer la bataille dans son contexte : celle d’une série de défaite pour les armées musulmanes, celles, notamment, de Toulouse en 721 ou de Convadonga en 722, qui témoignent d’une perte de l’élan conquérant qui avait permis aux armées arabo-berbères de conquérir la péninsule ibérique. La bataille de Poitiers retrouve ici son importance. 

 

Le contexte menant à la bataille de Poitiers : l’expansion de l’islam


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L’expansion de l’islam : à la mort de Mahomet en bordeaux (632), sous les califes bien guidés (632 – 661), sous les Omeyyades (661 – 750)

La bataille de Poitiers est à comprendre dans le contexte de l’expansion de l’islam. En effet, depuis la prédication de Mahomet (vers 570 – 632), entre La Mecque et Médine, sur la côte ouest de la péninsule arabique, le territoire sur lequel règnent ses fidèles connaît une extraordinaire dilatation. Ils conquièrent des terres allant de l’Indus à l’Atlantique. À partir de 661, la dynastie omeyyade commence son règne sur cet immense empire dont la capitale est Damas. 

 

La conquête d’Al-Andalus

Un général omeyyade, le berbère islamisé Tariq ibn Ziyad, entreprend en 711 depuis l’Afrique du Nord la conquête de la péninsule ibérique. Celle-ci est alors dominée par le royaume wisigothique, issu de l’un des peuples germaniques installé sur le territoire de l’Empire romain défunt (en Occident). Les armées des deux belligérants s’affrontent au cours de la bataille du Guadalete (ou bataille du rio Barbate). Le roi wisigoth Rodéric y perd la vie, l’armée wisigothique est battue.

L’invasion de Tariq ibn Ziyad est suivie d’autres débarquements, comme celui du gouverneur omeyyade Musa ibn Nusayr. La péninsule ibérique est progressivement conquise, le royaume wisigoth d’Espagne disparaît. Certains princes wisigoths choisissent de se soumettre à la nouvelle suzeraineté islamique, comme Théodomir de Murcie. Le califat omeyyade ajoute une nouvelle province à son empire : al-Andalus.

Des Berbères (ou Maures), force vive de la conquête, s’installent sur ces nouvelles terres. Une élite dirigeante arabe (les Sarrasins, venant de l’Orient, qui avaient le bénéfice de l’antériorité dans la conversion) organise son pouvoir qui prend Cordoue comme capitale.

 

Une défaite symbolique : la bataille de Covadonga

Toutefois, une poche de résistance wisigothique demeure dans les Asturies. Les armées omeyyades y connaissent une défaite, à la bataille de Covadonga en 722, contre les soldats de Pélage. Cette victoire a une forte portée mémorielle : elle marque symboliquement le début de la Reconquista, qui ne s’achève qu’en 1492.

 

La conquête de la Septimanie et la bataille de Toulouse

La Septimanie (des Pyrénées au Rhône), ancienne province romaine partie du royaume wisigothique, reste en outre rebelle à l’autorité omeyyade. Il faut attendre 717 pour que des troupes musulmanes s’y aventurent. As-Samh Ibn Malik al-Khawlani capture Narbonne en 719 ou 720.

Son armée connaît une importante défaite face à celle du duc d’Aquitaine à Toulouse en 721 ; le gouverneur omeyyade y laisse d’ailleurs la vie. Cette bataille, moins célèbre que la bataille de Poitiers, est peut-être celle qui porte le coup le plus dur à la dynamique d’expansion de l’espace musulman en Occident.

Toutefois, Nîmes et Carcasonne, villes fortifiées, sont prises en 724.

L’armée d’Al-Andalus dispose désormais, en Septimanie, d’une base pour des raids en Aquitaine et dans le royaume des Francs. En 725, les soldats musulmans iront jusqu’en Bourgogne, à Autun, où se trouvait une riche abbaye.

 

Le problème aquitain : le duc Eudes


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Le duché d’Aquitaine sous Eudes

L’alliance d’Eudes et de Munuza

Des tensions ethniques entre Berbères et Arabes déstabilisent le pouvoir dans la nouvelle province. Certains potentats du nord ont des velléités d’indépendances. Le gouverneur musulman de Cerdagne, Munuza, s’allie au duc d’Aquitaine, Eudes, qui avait pourtant arrêté l’offensive musulmane à Toulouse. Un prince chrétien s’allie à un gouverneur musulman, arrangement courant à l’époque. 

 

Le pouvoir de Charles Martel 

Eudes est alors à la tête d’une Aquitaine quasi-indépendante. Celle-ci a profité des tensions qui affaiblissent alors le royaume auquel elle est intégrée, celui des Francs. La dynastie mérovingienne à sa tête ne gouverne plus vraiment. La réalité du pouvoir est entre les mains du maire du palais Charles Martel (717), duc d’Austrasie, père de Pépin le Bref, fondateur de la dynastie carolingienne, et grand-père de Charlemagne.

Le pouvoir de Charles Martel est contesté par certains nobles qui n’acceptent pas cette situation. Plus largement, le royaume est travaillé par des divisions entre ses deux grandes réalités territoriales, l’Austrasie (l’Est de la France, la Belgique, les rives du Rhin, avec Tournai comme capitale) et la Neustrie (nord-ouest de la France sans la Bretagne). Charles Martel, pour asseoir une légitimité qui n’est pas institutionnelle, adopte une politique guerrière de lutte contre contre les ennemis de la foi, païens au Nord et à l’Est (Frise, territoires allamands, etc.), musulmans au Sud (Bruno Dumézil, Des Gaulois aux Carolingiens).

 

Eudes, un problème pour Charles Martel et Abd ar-Rahman

Eudes est alors un problème géopolitique pour les Francs de Charles Martel dont il essaie de s’émanciper et pour les gouverneurs d’Al-Andalus, qui ne veulent pas le voir travailler les velléités d’indépendances des provinces du nord, ce qui menace la cohérence de leurs territoires.

En outre, le pillage de nouvelles terres pourrait servir à apaiser les tensions socio-ethniques au sein d’al-Andalus. 

 

732 : vers la bataille de Poitiers


L’armée francque ravage à deux reprises l’Aquitaine en 731. L’armée du nouveau gouverneur d’al-Andalus, Abd ar-Rahman, entreprend une incursion en Aquitaine. En 732, elle vainc l’armée aquitaine à la bataille de Bordeaux.

Eudes demande alors l’assistance de Charles Martel, qui accepte de l’aider contre soumission. Après le sac de Bordeaux, l’armée d’Abd ar-Rahman aurait peut-être pris pour objectif de piller la riche abbaye de Saint-Martin de Tours, située dans le royaume des Francs.

 

La bataille de Poitiers

Les circonstances de la bataille de Poitiers sont mal connues. Le lieu, la date et les effectifs en présence sont incertains. L’affrontement, d’une certaine ampleur probablement, se déroule peut-être à Moussais-la-Bataille (Vienne) ou près de Tours (comme l’indique son nom anglais : Battle of Tours).

William. E. Watson rapporte que les Annales d’Aniane ainsi que les chroniques de Moissac la situent en 732. Toujours selon le même auteur, des sources arabes tardives évoquent la bataille : Ibn al-Athir (1160 – 1233) la place en l’an 114 de l’Hégire dans la deuxième partie de son oeuvre AI-Kamil fi t-Ta’rikh ainsi qu’Ibn Idhari dans Al-Bayan Al-Mughrib

Des débats existent autour de l’utilisation de la cavalerie par l’armée franque. Thierry Camous affirme avec la Chronique mozarabe (754), l’une des rares sources contemporaines sur la bataille, que l’armée franque, expérimentée, est surtout une armée de fantassins, qui attend en carré, « à la romaine », l’assaut de la cavalerie musulmane. Plus généralement, la mobilité de cette dernière aurait peut-être été affectée par le poids de leurs butins tirés des pillages.

Cette méconnaissance sur la réalité de la bataille étonnait déjà Pierre Bayle qui moquait les Modernes qui extrapolaient à son propos :

Les deux armées en présence passèrent près de sept jours à s’escarmoucher ; mais enfin, le septième jour, qui fut un samedi du mois d’octobre de l’année 732, la bataille se donna, avec une très grande perte pour les Sarrasins. Il ne faut pas croire, néanmoins, que le nombre de leurs morts ait été tel que plusieurs historiens hyperboliques l’ont débité. […] Il est étonnant, qu’une journée de cette importance n’ait pas été bien décrite par les écrivains de ce temps-là, et que néanmoins les Modernes aient osé en débité tant de choses particulières.

Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, Abdérame

L’armée francque de Charles Martel vainc finalement les soldats adverses à la bataille de Poitiers.

 

Les conséquences de la bataille de Poitiers


 

Une victoire pour les Francs

La bataille de Poitiers ne met pas fin aux incursions des musulmans. En effet, elle ne les empêche pas de prendre ensuite Avignon et Lyon, et de mener des incursions en Bourgogne. Les musulmans bénéficient en outre du soutien de nombreux princes chrétiens locaux qui pactisent avec eux. Mais ils trouvent face à eux le royaume des Francs, une réalité territoriale plus résistante que le royaume wisigothique défunt, ou les empires byzantin et sassanide épuisés.

Toutefois, l’incursion musulmane qui a mené à la bataille de Poitiers a profité aux Francs. En effet, l’Aquitaine affaiblie, la voie est libre pour Charles Martel qui peut mener un campagne pour reprendre le contrôle de la vallée du Rhône. Il déloge les musulmans de leurs bases à Lyon, Avignon, Carcassonne et Nîmes. Il remporte une importante victoire à la bataille de la Berre en 737, mais ne parvient pas à reprendre Narbonne.

Narbonne est reprise en 752 ou 759 par Pépin le Bref. Sous le règne de ce dernier, le duché d’Aquitaine, le grand perdant de ces péripéties, est clairement ancré dans l’orbite franque et ne sera jamais une entité indépendante de la France (même si ses relations houleuses avec le pouvoir venant du nord de la Loire dure au moins jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans). 

Cependant, la présence musulmane est attestée en Saintonge jusqu’au siècle suivant : Charlemagne devra d’ailleurs la combattre. En Provence, leur présence est attestée jusqu’au Xe siècle au moins.

 

Une victoire de la chrétienté ? 

Charles Martel trouve dans sa victoire à la bataille de Poitiers un moyen de renforcer sa légitimité. Comme le rappelle Bruno Dumézil, le maire du palais envoie l’annonce de son succès au pape, qui le reconnaît ensuite comme subregelus (« vice-roi ») du royaume des Francs. Elle rend possible une alliance entre les Pippinides (la famille de Charles Martel) et la papauté, qui permettra le sacre de Pépin le Bref en 754.

Toutefois, des historiens comme C. Naudin et W. Blanc insistent sur le fait que rien ne prouve le caractère religieux de la bataille (comme le seraient celles des croisades). Charles Martel, qui confisque allègrement les biens de l’Église au cours de son règne, est en caoutre une figure contestée par certains ecclésiastiques.

Thierry Camous, quant à lui, fait de la bataille de Poitiers une péripétie du « choc des civilisations » et affirme clairement que :

Les guerriers francs avaient sûrement conscience de représenter, face à une invasion étrangère de nomades pillards et infidèles, un rempart de l’Occident chrétien : c’est bien à un choc des civilisations que l’on assiste dans cet épisode historique et c’est bien ainsi qu’il fut considéré sur le moment.

 

La bataille de Poitiers et la naissance de l’Europe

Cette confrontation nouvelle avec les musulmans, dont la bataille de Poitiers est un événement notable, est peut-être un accélérateur (ou un révélateur) de la prise de conscience des Européens d’eux-mêmes. En effet, la Chronique mozarabe utilise, pour la première fois semble-t-il, le substantif Europenses pour désigner ceux opposés aux musulmans.

Un autre jour, apercevant le camp immense des Arabes, ils se disposent en vue de la bataille. À l’aube, l’épée hors du fourreau, les Européens [Europenses] découvrent les tentes des Arabes en ordre à l’emplacement du camp, ignorant qu’elles sont toutes vides et croyant qu’à l’intérieur les phalanges des Sarrasins sont prêtes à la bataille.

Jose Edouardo López Pereira, Crónica mozárabe de 754

La famille qui règne sur le royaume des Francs mériterait alors bien le titre que lui a conféré Pierre Riché : Les Carolingiens, une famille qui fit l’Europe.

 

Le mythe de la bataille de Poitiers dans le roman national


 

Le mythe capétien de la bataille de Poitiers

Les Capétiens ont mené une politique en vue de se lier à la dynastie prestigieuse qu’ils avaient supplanté : les Carolingiens (voir La propagande carolingienne de Philippe Auguste). Ainsi, la royauté s’empare rapidement de la bataille de Poitiers dont elle contribue à créer le mythe. La bataille est par exemple évoquée dans les Grandes chroniques de France (1274), ou dans L’Histoire des hauts faits de France (1516), rédigée à la demande François Ier, dans lequel Charles Martel est fait défenseur de la patrie et de la religion. Le maire du palais constitue est un ancêtre prestigieux pour les Capétiens.

 

L’influence de Gibbon et Chateaubriand

Deux écrivains ont apporté une contribution décisive à la construction du mythe de la bataille de Poitiers comme bataille décisive et salvatrice pour l’Occident chrétien menacé par l’Orient musulman conquérant.

L’historien anglais Edward Gibbon d’abord qui, dans le chapitre LII de son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, ouvrage d’une influence considérable, développe une célèbre image : sans le génie salvateur Charles Martel, Oxford serait une école coranique :

Les Sarrasins s’étaient avancés en triomphe l’espace de plus de trois cents lieues, depuis le rocher de Gibraltar jusqu’aux bords de la Loire, et, en faisant trois cents lieues de plus, ils seraient arrivés aux confins de la Pologne et aux montagnes de l’Ecosse : le passage du Rhin est aussi facile que celui du Nil et de l’Euphrate, et d’un autre côté la flotte arabe aurait pu pénétrer dans la Tamise sans livrer un combat naval. Les écoles d’Oxford expliqueraient aujourd’hui le Coran, et du haut de ses chaires on démontrerait à un peuple circoncis la sainteté et la vérité de la révélation de Mahomet.
Le génie d’un seul homme sauva la chrétienté.  […]
[…] Au reste, la victoire des Francs fut complète et décisive : Eudes reprit l’Aquitaine ; les Arabes ne songèrent plus à la conquête des Gaules, et Charles Martel et ses braves descendants les repoussèrent bientôt au-delà des Pyrénées. On est surpris que le clergé, qui doit à Charles Martel son existence, n’ait pas canonisé ou du moins n’ait pas comblé d’éloges le sauveur de la chrétienté.

Chateaubriand ensuite qui, dans son Génie du christianisme, ouvrage d’une influence considérable lui aussi, justifie les croisades comme représailles de l’invasion musulmane au VIIIe siècle :

On a blâmé les chevaliers d’avoir été chercher les infidèles jusque dans leurs foyers. Mais on observe pas que c’était, après tout, que de justes représailles contre des peuples qui avaient attaqué les premiers les peuples chrétiens : les Maures, que Charles Martel extermina, justifient les croisades. Les disciples du Coran sont-ils demeurés tranquilles dans les désert de l’Arabie, et n’ont-ils pas porté leur loi et leurs ravages jusqu’aux murailles de Delhi et jusqu’aux remparts de Vienne ? Il fallait peut-être attendre que le repaire de ces bêtes féroces se fût rempli de nouveau ; et parce qu’on a marché contre elles sous la bannière de la religion, l’entreprise n’était ni juste ni nécessaire ! tout était bon, Teutatès, Odin, Allah, pourvu qu’on eût pas Jésus-Christ !

Le fait de Charles Martel est traité de manière récurrente dans les essais historiques de Chateaubriand, qui l’érige, comme Gibbon, en événement considérable de l’histoire, comme dans cet extrait de son Analyse raisonnée de l’histoire de France :

Les Sarrasins avaient déjà traversé l’Espagne, passé les Pyrénées et inondé la France, jusqu’à la Loire, Charles Martel les écrasa entre Tours et Poitiers, et leur tua plus de trois cent mille hommes (732). C’est un des plus grands événements de l’histoire : les Sarrasins victorieux, le monde était mahométan. Charles abattit encore les Frisons, les fit catholiques, bon gré mal gré, et réunit leur pays à la France.

 

Charles Martel, un héros national

Au XIXe siècle, cette bataille est érigée en temps fort de la construction nationale (Catherine Madaule-Lamoulen). Depuis 1830, en effet, la France est confrontée à des « Arabes » en Algérie. Ainsi, Charles Steuben produit le tableau en tête de l’article dès 1832, 2 ans après le début de la présence française de l’autre côté de la Méditerranée. En 1836, Maurice Reinaud publie Invasions des Sarrasins en France.

On fait de Charles Martel un héros français ; sa figure est d’ailleurs préférée à celle de Clovis par les républicains, car trop liée à l’Église. Après 1871, l’Alsace et la Lorraine perdue, Charles Martel devient une figure rassurante, celle d’une France capable de repousser un ennemi hors des frontières. On trouve chez Bainville, membre de l’Action française, dans son Histoire de France, un Charles Martel « héros national et héros chrétien. »

[Charles Martel] a déjà battu les agitateurs nestoriens : la légalité est rétablie. Il dompte encore les Saxons, toujours prêts à se remuer à envahir. Mais une occasion plus belle et plus grande que les autres vient s’offrir : une invasion nouvelle, l’invasion des Arabes. Ce n’est pas seulement une race, c’est une religion, c’est un monde ennemi qui apparait avec eux. Sorti du fond de l’Arabie, l’Islam avance vers l’Occident. Il a réduit à rien l’Empire de Constantinople, conquis l’Afrique du Nord, l’Espagne, franchi les Pyrénées, pénétré dans les vallées de la Garonne et du Rhône. Cette menace refait l’union des Gaules. L’Aquitaine, toujours jalouse de son indépendance, même sous les plus puissants des Mérovingiens, s’alarme, tourne les yeux vers le grand chef militaire du Nord. On a besoin d’un sauveur et il n’y en a d’autre que le duc d’Austrasie. Charles se fit-il désirer, ou bien, pour intervenir, pour entraîner ses troupes, fallut-il que le danger se rapprochât ? Il ne se mit en campagne qu’après la prise de Bordeaux par les Arabes. Abdérame montait toujours. Charles qui reçut ce jour-là le nom de Martel, le rencontra et le mit en fuite près de Poitiers (732).
L’Austrasien avait délivré le pays et il continua, au Sud, à le nettoyer des Arabes. Après un pareil service rendu à la nation, les d’Héristal apparaissaient comme des sauveurs. Vainqueur des infidèles, Charles était à la fois un héros national et un héros chrétien.

 

Une influence à relativiser

La bataille de Poitiers et la figure de Charles Martel n’écrase pourtant pas le récit du roman national. W. Blanc et C. Naudin rappellent ainsi qu’il est abstent du cours élémentaire d’histoire de France de Lavisse (1901) ainsi que du Tour de la France par deux enfants (1877), et ne fait l’objet que d’un léger compte-rendu chez Michelet qui, dans son Histoire de France, confère plus d’importance à la menace représentée par les invasions germaniques :

[…] une rencontre eut lieu près de Poitiers entre les rapides cavaliers de l’Afrique et les lourds bataillons des Francs (732). Les premiers, après avoir éprouvé qu’ils ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes purent-ils éprouver, c’est ce qu’on ne saurait dire.
Cette rencontre solennelle des hommes du Nord et du Midi a frappé l’imagination des chroniqueurs de l’époque ; ils ont supposé que ce choc de deux races n’avait pas pu avoir lieu qu’avec un immense massacre. […]
Mais ce n’est pas du côté du Midi qu’il dut avoir le plus d’affaires ; l’invasion germanique était bien plus à craindre que celle des Sarrasins.

La figure de Charles Martel est d’ailleurs récupérée par des courants très antinomiques : si des théoriciens racialistes l’utilisent bien sûr (l’antisémite Drumont, dans son best-seller de 1886 La France juive, fait de la bataille de Poitiers une victoire de la France contre les « Sémites », catégorie mêlant Arabes et Juifs), cela n’empêche pas des résistants de créer une brigade Charles Martel.

Dès XVII déjà, sa figure ne faisait pas l’objet d’une unanimité admirative, ainsi que le montre cet extrait des Mémoires du Cardinal de Retz, critique à l’égard des monastères :

Les Sarrasins d’Espagne qui, au VIIIe siècle, se répandirent en France, pouvaient y faire naître le goût des sciences et des beaux-arts ; Charles-Martel les extermina près de Poitiers, et tout le fruit de cette expédition fameuse fut l’affermissement de sa puissance, à moins que la postérité de quelques Maures échappés au carnage de Poitiers, et réfugiés au midi de la France, ne fût l’origine nébuleuse de ces troubadours qui illustrèrent ces mêmes contrées aux XIe, XIIe et XIIIe siècles : origine dont je ne sache pas qu’aucun critique ait eu l’idée.

Plus récemment, le journaliste et essayiste Salah Guemriche, a avancé l’hypothèse qu’on aurait remplacé l’appellation « bataille de Tours » par  « bataille de Poitiers » et entreprit la glorification de Charles Martel dans la nécessité de masquer un autre bataille de Poitiers, celle de 1356, défaite humiliante pendant la guerre de Cent Ans, au cours de  laquelle le roi Jean le Bon fut capturé par les Anglais.

 

La bataille de Poitiers aujourd’hui


La chanson Ils ont le pétrole de Michel Sardou, critique de l’influence nouvelle des monarchies du Golfe grâce à l’argent du pétrole, annonce paradoxalement (et probablement malgré elle) l’instrumentalisation politique dont la bataille de Poitiers fait aujourd’hui l’objet :

[…]

On a du vin blanc,
Des blés dans les champs
Pour au moins mille ans.

Ils ont le pétrole,
Mais ils n’ont que ça.

On a des idées,
Un gaspy futé
Un Martel à Poitiers.

Ils ont les dollars.
C’est très bien.

Elle est aujourd’hui considérée, par certains groupes d’extrême-droite, comme le symbole d’une France et d’une Europe capable de résister et repousser le danger étranger et surtout, islamique. Ainsi, Jean-Marie Le Pen utilise la bataille de Poitiers dès 2002 au cours de la campagne qui le mènera au second des élections présidentielles, avec une affiche « Martel 732-Le Pen 2002 ». En 2015, après les attentats de Charlie Hebdo, il déclare au Huffington Post ne pas être Charlie, mais Charlie Martel.

Le groupe d’extrême-droite Génération identitaire utilise le souvenir de la bataille de Poitiers dans le cadre de sa « bataille culturelle ».  Ses militants sont ainsi à l’origine de l’occupation du toit le mosquée de Poitiers le 20 octobre 2012, soit mille deux cent quatre-vingt-quatre ans après la bataille, avec une banderole montrant notamment le message : « Souviens-toi de Charles Martel ».

À l’étranger, le très critiqué site conservateur Breitbart News, dont le directeur est Steve Bannon, qui a dirigé la campagne de Donald Trump et a été son éphémère conseiller stratégique à la Maison blanche, a par exemple produit un article idéologique sur la bataille de Poitiers (The Battle of Tours). Le journaliste conservateur Mark Tapson rappelle que cette bataille, « aujourd’hui oubliée », a pourtant forgé le futur de l’Occident et pourrait toujours servir d’inspiration pour aujourd’hui. Il critique les historiens qui relativisent l’importance de la bataille et reprend le texte d’Edward Gibbon pour souligner qu’aujourd’hui, l’interprétation du Coran est enseignée grâce au « prince dhimmi Charles ». Nous vivrions une nouvelle invasion islamique, cette fois-ci démographique et non pas militaire. De jeunes musulmans inassimilés vivraient en parallèle de la société, selon la charia dans des « no-go zones ». Aujourd’hui, de nouveaux « Martel » s’élèveraient, pas des chefs de guerre, mais des idéologues et hommes politiques qui se battent sur le terrain des idées dans un Clash of civilization.

Adrian

Étudiant et passionné par les sciences humaines. N’hésitez pas à me contacter :)

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1 réponse

  1. JD dit :

    Monsieur,
    Pratiquement aucun historien n’aborde les besoins alimentaires des combattants. Pour une consommation quotidienne de 300 grammes, on obtient par tranche de 10 000 soldats trois tonnes par jour. En multipliant ce chiffre par le nombre de participants et le nombre de jours de combats auxquels il faut ajouter ceux liés à la préparation pour les Francs, au déplacement depuis Poitiers pour les Omeyades on obtient rapidement des centaines de tonnes.
    Bien cordialement

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