Le concert européen des nations

Les relations internationales en Europe sont aujourd’hui pensées par le prisme de l’Union européenne. Toutefois, l’Union n’est pas la première tentative d’organiser les relations internationales intra-européennes. En effet, au XIXe siècle, un système qui tente de réguler les rapports entre les différents États existe déjà : c’est le “concert européen des nations.

Ce concert européen naît officiellement après le congrès de Vienne en 1815, qui met fin à l’épopée napoléonienne et qui ré-organise le continent. Il repose sur l’équilibre des puissances européennes. Le principe est simple : si tous les grands États européens sont d’une puissance équivalente les uns par rapport aux autres, alors aucune guerre ne pourra éclater entre les Européens. Des congrès sont régulièrement organisés, avec pour objectif de maintenir cet équilibre et d’étouffer les tentatives révolutionnaires.

Ce système est d’abord pensé en réaction à la période révolutionnaire et impériale expérimentée en France de 1789 à 1815. Les grands acteurs du congrès de Vienne, à savoir le Royaume-Uni, l’Empire russe, l’Empire d’Autriche et le royaume de Prusse, cherchent à maintenir leur hégémonie en Europe à travers un système équilibré reposant sur des réunions régulières et des alliances : d’abord la Sainte-Alliance en 1815, puis la Quadruple-Alliance et la Quintuple-Alliance dès 1818, lorsque la France de Louis XVIII rentre dans le concert européen.

Ce concert, s’il repose initialement sur des idées contre-révolutionnaires, fait toutefois face, au cours du XIXe siècle, aux deux révolutions industrielles et à l’émergence du libéralisme et du nationalisme, qui re-dessinent tout le paysage économique, social et politique de l’Europe, générant des déséquilibres qui modifient le paysage international. Si, par exemple, l’Empire d’Autriche dirige d’abord le concert européen au début du siècle, au point que l’on parle alors de système Metternich (Metternich étant le Chancelier autrichien de 1821 à 1848), l’hégémonie de l’Autriche est remise en cause dans la seconde moitié du siècle par les autres puissances européennes. En outre, l’émergence de nouvelles nations européennes, comme la Grèce en 1829 ou l’Italie en 1861, qui doivent trouver leur place au coeur de cet équilibre international, provoquent de nouveaux déséquilibres.

Malgré ces déséquilibres et ces bouleversements, les relations internationales européennes restent assez stables au XIXe siècle, et le concert européen des nations demeure relativement efficace. Ainsi, en dépit des nombreux déséquilibres qui troublent l’Europe du XIXe siècle, le continent ne connaît que très peu de guerres. Certes, le concert n’empêche pas quelques conflits, comme la guerre de Crimée de 1853 à 1856, ou encore la guerre franco-prussienne de 1870 — 1871, mais aucune guerre de grande ampleur n’éclate en Europe avant 1914 et la Première Guerre mondiale.

Il existe ainsi des débats historiographiques sur la chronologie du concert européen : pour certains historiens, comme Jean-Baptiste Duroselle (L’idée d’Europe dans l’Histoire), le concert explose lors du conflit franco-prussien en 1870, qui préfigure la Grande Guerre, tandis que pour Georges-Henri Soutou (L’Europe de 1815 à nos jours), celui-ci dure jusqu’en 1914, et aurait même pu éviter le conflit mondial.

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Le concert au service de la réaction (1815 – 1851)


concert europeen congres vienne

Carte de l’Europe du congrès de Vienne

 

Le concert européen, un système contre-révolutionnaire

Le concert européen est d’abord pensé comme un système contre-révolutionnaire. De septembre 1814 à juin 1815, suite à la défaite de Napoléon Ier et à la Restauration, qui remet au pouvoir la maison de Bourbon avec Louis XVIII (1815 – 1824) comme roi de France, les grandes puissances européennes se réunissent en congrès à Vienne, capitale de l’Autriche. La Prusse, l’Autriche, le Royaume-Uni et la Russie signent le 9 juin 1815 l’Acte final du congrès.

Le congrès de Vienne donne naissance au concert européen, qui est d’abord un traité international. Les puissances, notamment les empires centraux, annoncent qu’elles se réuniront en cas de trouble sur le continent, afin de préserver l’ordre contre-révolutionnaire en Europe, et d’éviter qu’un nouveau conflit ne la déchire.

Ce système repose sur la Quadruple-Alliance, qui remonte à 1813, entre les quatre puissances. Cette alliance se charge essentiellement de prévenir d’éventuels troubles révolutionnaires en France. Suite au congrès d’Aix-la-Chapelle, en 1818, la France intègre cette alliance, qui devient la Quintuple-Alliance, et rejoint de fait le concert européen.

 

Le système des congrès

La Quintuple-Alliance se fixe alors comme objectif d’imposer la réaction partout en Europe, aux États les moins puissants notamment. En 1823, la France intervient par exemple en Espagne pour rétablir la monarchie, suite à une révolution qui a éclaté dans la péninsule ibérique en 1820, pendant qu’à la même période, l’Autriche réprime une série de révoltes dans la péninsule italienne, prisionnière dans sa sphère d’influence.

Le concert européen, avec ses congrès, cherche aussi dès les années 1820 à affaiblir les puissances étrangères au système. Les puissances européennes soutiennent ainsi les nationalistes en Grèce, qui cherchent à obtenir leur indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman de 1821 à 1829, dans le but d’affaiblir l’hégémonie ottomane en Europe balkanique.

Enfin, le système des congrès permet de conserver un relatif équilibre en Europe suite à une série d’insurrections. Les 27, 28 et 29 juillet 1830, le peuple parisien renverse le régime de Charles X (les “Trois Glorieuses”), ce qui permet à la maison d’Orléans d’accéder au pouvoir, avec le couronnement de Louis-Philippe Ier comme roi des Français. C’est la monarchie de Juillet. Au même moment, les Pays-Bas sont déchirés par une insurrection indépendantiste. Louis-Philippe négocie alors avec le Royaume-Uni, pour qui les Pays-Bas sont une zone d’influence. Ces négociations débouchent sur un accord très équilibré, qui acte le rattachement de la Flandre et de la Wallonie au sein d’un nouvel État : la Belgique. Les intérêts français et britanniques sont conjointement respectés, et aucune annexion n’est décidée. Le concert européen préserve ainsi l’équilibre en Europe.

 

Les premiers vacillements du concert européen

Le concert européen fait sentir ses premières limites à partir des années 1840.

Suite à une crise agraire en 1846, une crise économique touche l’Europe en 1847. Des révoltes politiques, souvent nationalistes et indépendantistes, fracturent alors, dès février 1848, les États européens : c’est le « Printemps des peuples ».

Les premières révoltes touchent l’Italie, et s’étendent très vite en France. Suite au refus du roi Louis-Philippe de proclamer le suffrage universel, celui-ci est renversé. La République est proclamée. Au sein de l’espace germanique, des révoltes éclatent pour demander l’unification des principautés allemandes dans un seul et unique État. De même, dans la péninsule italique, des révoltes spontanées réclament un État italien unifié indépendant de l’Autriche. Ces révoltes profitent des troubles qui déchirent l’Empire d’Autriche, où s’affrontent Allemands, Tchèques, Magyars, Croates, Slovènes… Enfin, la Russie est partiellement déstabilisée, avec des révoltes en Pologne et en Roumanie.

Malgré ce bref retournement de situation en défaveur du concert européen, ce dernier parvient à se rétablir et à maintenir l’ordre et la réaction partout sur le continent. Dès 1848, l’Empire russe mate les révoltes en son sein. En 1850, l’unité allemande ne peut être trouvée suite aux divisions entre Prusse et Autriche, et la même année, les minorités qui constituent l’Empire d’Autriche sont étouffées, ce qui lui permet d’écraser les révoltes italiennes. Enfin, en France, une assemblée franchement conservatrice, dominée par le parti de l’Ordre d’Adolphe Thiers, est élue en 1849. Celle-ci fait face au président de la République Louis-Napoléon Bonaparte, qui, plébiscité, met fin à la république par un coup d’État constitutionnel le 2 décembre 1851, avant de proclamer le Second Empire un an plus tard, jour pour jour.

 

Le concert européen face au libéralisme et au nationalisme (1851 – 1870)


concert europeen traite de paris

Le traité de Paris met fin en mars 1856 à la guerre de Crimée, Édouard Louis Dubufe | Wikimedia Commons

La remise en cause des puissances du concert européen

Parmi les puissances qui ont façonné le concert européen, deux types commencent à se distinguer après les évènements de 1848 — 1851 :

  • les puissances industrielles en voie de libéralisation, qui deviennent pour certaines des États-nations (Royaume-Uni, France de Napoléon III, et partiellement royaume de Prusse) ;
  • les empires centraux qui souffrent d’un retard économique du fait de leur difficultés à se réformer, mais aussi des revendications de leurs minorités.

Face à ces déséquilibres, la cohésion des puissances s’effrite. Des premiers conflits éclatent. De 1853 à 1856, la guerre de Crimée oppose, en Europe de l’Est, l’Empire russe à une coalition formée des Ottomans, de la France, du Royaume-Uni et de la Sardaigne. Elle est en effet très meurtrière mais essentiellement à cause… du choléra. Les puissances européennes organisent d’ailleurs un congrès, en 1856, qui acte la fin de la guerre et décide de façon équilibrée le sort de la Crimée : le traité de Paris. Le congrès européen vit toujours.

Pour certains historiens, comme Brison Gooch (The New Bonapartist generals in the Crimean war : Distrust and decision-making in the Anglo-French alliance), ce conflit marque la fin du concert européen. Cette vision demeure toutefois grandement à nuancer. Si sa configuration est repensée, avec la mort de facto de la Quintuple-Alliance, la volonté de maintenir un équilibre des puissances est néanmoins toujours présente. Ce n’est pas une simple justice des vainqueurs, c’est réellement un concert international, qui cherche à préserver une paix structurelle.

 

       Le nationalisme, grand imprévu du concert européen

L’Acte final du congrès de Vienne s’était fixé comme objectif la réaction contre les revendications nationales. Mais avec la fragilisation des puissances centrales, ces revendications sont de plus en plus dangereuses, d’autant plus que certains États comme le Second Empire les soutiennent.

Les deux principales revendications nationales viennent des nationalismes allemand et italien. En 1861, le royaume d’Italie est proclamé après l’unification de la péninsule par le royaume de Piémont-Sardaigne, grâce au soutien de la France, qui s’allie avec ce dernier contre l’Empire d’Autriche. L’unification italienne est définitivement achevée en 1870, avec l’annexion de Rome.

En Allemagne, deux prétendants se disputent l’unification du territoire : la Prusse et l’Autriche. La Prusse, menée par le Chancelier Bismarck, remporte en 1866 une “guerre éclaire” contre l’Autriche, et prend la tête de l’unification allemande.

 

L’affrontement franco-prussien signe-t-il la fin du concert européen ?

En 1870, la Prusse pousse alors la France à lui déclarer une guerre que la Prusse remporte. L’année suivante, l’Empire allemand est proclamé, avec l’Alsace et la Moselle en son sein. Les historiens ont longtemps considéré cet événement comme la fin du concert européen.

Même si l’équilibre européen est totalement transformé, le principe d’équilibre des puissances continue d’exister. En effet, Balkans mis à part, aucun conflit n’éclate en Europe avant 1914.

 

La fin du concert européen (1871 – 1914)


concert europeen carte europe avant 1914

Carte de l’Europe de l’équilibre des alliances d’avant 1914

Le maintien des équilibres internationaux

Des solutions pacifiques sont trouvées pour répondre aux revendications nationales. En 1867, l’Empire d’Autriche devient l’Autriche-Hongrie, permettant d’atteindre un relatif équilibre entre deux entités qui conservent un semblant d’unité. Le principal élément perturbateur de l’Europe à la fin du XIXème siècle, c’est le conflit des Balkans.

L’Empire ottoman perd en effet progressivement toutes ses possessions en Europe, qui sont partagées, non sans tensions et sans conflits, entre la Russie et l’Autriche-Hongrie. Cela débouche également sur de nouveaux nationalismes, et notamment le nationalisme serbe, qui promeut la fondation d’un État-nation pour tous les Slaves des Balkans.

En 1878, à Berlin, un premier congrès est organisé pour traiter cette question. Il fixe des premières frontières nationales dans les Balkans. Néanmoins, celles-ci ne satisfaisant pas l’ensemble des participants, un nouveau conflit éclate en 1912 — 1913, qui débouche sur les traités de Bucarest et de Constantinople.

Ici, des solutions sont trouvées à des conflits qui, pourtant, prennent racine dans ce qu’il est alors convenu d’appeler la « poudrière des Balkans ». À trois reprises, le principe d’équilibre des puissances promut par le concert européen des nations permet d’éviter l’embrasement guerrier.

 

Les fracturations du concert européen

Dans les années 1870 et 1880, l’Allemagne cherche à isoler la France, en fondant un système d’alliance : la Triple-Alliance, composée de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie. La France réagit : le système de la Triple-Entente entre la France, le Royaume-Uni et la Russie est mis en place en 1904.

Le concert survit malgré tout. Ce système d’alliance est surtout pensé comme préventif, et repose encore sur le principe de l’équilibre des puissances. Cette fois-ci, toutefois, ce n’est pas d’équilibre des puissances, mais d’équilibre des alliances qu’il s’agit.

À l’été 1914, cependant, la Première Guerre mondiale éclate et vient clore le XIXe siècle. Le concert européen explose. Toutefois, s’effondre-t-il totalement en 1914 ? Certains des contemporains qui rédigent en 1919 le traité de Versailles raisonnent en effet selon une logique d’équilibre des puissances. Les Britanniques, par exemple, ne veulent pas affaiblir trop durement l’Allemagne, par peur de susciter leur “revanchisme”, ce qui rappelle la logique du concert européen.

 

Repenser l’Europe

Si l’équilibre européen s’effondre à la fin du XIXème siècle, l’idée de trouver une unité structurelle fonctionnelle en Europe persiste encore et toujours. C’est d’ailleurs l’argument que les premiers partisans d’une union européenne mettent en avant.

Lors du congrès de l’École libre des sciences politiques de 1900, l’historien Anatole Leroy-Beaulieu (1842 – 1912) pose ainsi une des bases de la construction européenne. À ses yeux, les États européens doivent faire face à la fois au développement des États-Unis et du Japon. Face à ce développement, les intérêts des États européens convergent, en cela que pour rester une alternative concurrentielle viable, ils devraient créer un système, d’abord économique, qui leur permettrait d’expérimenter une paix durable sur le plan politique.

 

Conclusion


La construction européenne cherche depuis ses débuts à dépasser l’objectif d’atteindre un équilibre des puissances, dont la définition n’était plus de son ressort. Il s’agit de trouver un système capable de prendre en compte la diversité toujours plus grande des États-nations européens.

Les grandes puissances qui ont fait le congrès de Vienne ne sont plus en 1919. Il n’est donc plus possible, ou tout du moins plus aussi facile, de penser un équilibre entre puissances. La cohésion européenne, pour être retrouvée, doit alors passer par l’union entre les différentes nations d’Europe. Or, comment retrouver un équilibre européen structurel compte tenu des différences économiques, sociales, politiques et même culturelles entre ces différents États ? C’est une question à laquelle l’Union européenne tente toujours de répondre.

 

Bibliographie


 

  • BERSTEIN Serge, MILZA Pierre, Histoire du XIXème siècle, Hatier, 2001, Paris
  • RAYMOND René, Introduction à l’histoire de notre temps : Tome 2, le XIXème siècle, de 1815 à 1914, Points, 2014, Paris
  • BERGER Suzanne, Notre première mondialisation : leçons d’un échec oublié, Seuil, 2013, Paris
  • LEROY-BAULIEU Anatole, La France, la Russie et l’Europe, Calmann Lévy, 1888, Paris
  • RASMUSSEN Anne, Tournants, inflexions, ruptures : le moment internationaliste, in Mil neuf cent, Revue d’histoire intellectuelle, 2001
  • GOOCH D. Brison, The New Bonapartist generals in the Crimean war : Distrust and decision-making in the Anglo-French alliance, M. Nijhoff, 195
  • SOUTOU Georges-Henri, L’Europe de 1815 à nos jours, Presses universitaires de France, 2015, Paris
  • DUROSELLE Jean-Baptiste, L’idée d’Europe dans l’Histoire, Denoël, 1965, Paris
  • Société des anciens élèves et élèves de l’École libre des sciences politique, Congrès des sciences politiques de 1900 : les États-Unis d’Europe, Société française d’imprimerie, 1901

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