La génération de 98, un âge d’or de la littérature espagnole

Véritable désastre militaire et moral, la défaite espagnole contre les Etats-Unis en 1898 plongea tout un pays dans le désarroi. En perdant Cuba et les Philippines, le pays perdait en effet les derniers vestiges de l’immense empire colonial qu’il avait bâti à partir de la fin du XVe siècle.

Ce choc allait pourtant porter des fruits dans un domaine inattendu : la littérature. C’est l’émergence de la « generación del 98 » (génération de 98), un groupe d’auteurs, de penseurs et de poètes espagnols déterminés à mener à bien une réflexion sur le destin tragique de leur patrie.

Pour compléter cette lecture, les célèbres poésies d’Antonio Machado :

 

Le naufrage de l’Espagne impériale

generation de 98

La bataille de Manille l Wikimédia Commons

Dès les années 1820, avec l’indépendance progressive de tous les États de l’Empire espagnol en Amérique continentale, l’Espagne devient une puissance secondaire en Europe, instable, excentrée et relativement sous-développée. Tout au long du XIXe siècle, elle est en proie à de violentes convulsions comme les trois guerres carlistes (de 1833-1840, 1846-1849 et 1872-1876), la glorieuse révolution de 1868 – ayant abouti à la victoire du camp démocrate sur la monarchie conservatrice d’Isabelle II – ou la Restauration bourbonienne de 1874.

D’autres États, comme la France ou l’Allemagne, connaissent des crises internes importantes au cours de la même période. Mais à l’inverse de l’Espagne, ces troubles n’affectent pas leur dynamisme et leur expansionnisme. 

Privée d’industrie, incapable de moderniser des structures sociales très archaïques dans de nombreuses régions, l’Espagne semble sombrer dans le provincialisme et l’insignifiance. Elle ne participe d’ailleurs pas à la seconde expansion coloniale européenne à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle.

La guerre de 1898 est l’ultime coup porté à l’Empire espagnol, autrefois si glorieux. Devenu la première puissance industrielle mondiale et porté par un énorme essor économique et démographique, les États-Unis n’ont aucun mal à vaincre leur ennemi. Leur marine, notamment, anéantit sans difficulté deux flottes espagnoles à Santiago de Cuba et dans la baie de Manille (Philippines). À l’issue du conflit, l’Espagne doit céder Cuba, Porto Rico, Guam et les Philippines au vainqueur.

 


L’émergence de la Génération de 98 : une réflexion sur le triste destin espagnol

Cette victoire retentissante sur une puissance coloniale européenne consacre l’émergence des États-Unis comme une puissance mondiale de premier ordre. Pour l’opinion publique espagnole, le choc est terrible. 

C’est dans ce contexte qu’émerge une nouvelle génération d’intellectuels déterminée à comprendre les racines de ce désastre national, et d’y apporter des solutions. Parmi ceux-ci : Pío Baroja, Joaquín Costa, Antonio Machado, José Martínez Ruiz (Azorín) et surtout Miguel de Unamuno.

Mouvement hétérogène, dont les limites sont difficiles à tracer, il rassemble néanmoins ces auteurs sous certains traits communs. 

  • Tous sont pénétrés par le sentiment de déclin de l’Espagne. Au-delà de ce constat, ces auteurs sont marqués par une profonde inquiétude quant à l’avenir de leur pays . Cette inquiétude passe par le rejet de la société de la Restauration espagnole, dénoncée comme médiocre, frivole et impuissante.
  • À cette société mondaine, ces auteurs préfèrent “l’Espagne réelle”, austère et misérable, dont la vieille Castille fournit un exemple typique à leurs yeux.
  • Loin d’être un mouvement fermé, ces auteurs sont enfin influencés par certains penseurs étrangers. Ainsi, Azorín et Unamuno sont marqués par la pensée de Nietzsche, qui exerce une certaine fascination sur leurs esprits. Autre exemple, Antonio Machado, parfait francophone, est influencé par les travaux de Bergson.

 


Joaquín Costa et le « régénérationnisme » (regeneracionismo)

Joaquín Costa generation de 98

Joaquín Costa | Wikimédia Commons

La défaite de 1898 est interprétée par de nombreux observateurs comme l’ultime preuve du retard patent de l’Espagne sur le reste de l’Europe. C’est le constant terrible qu’en fait Joaquín Costa (1846 – 1911).

Nous n’avons plus d’armée, plus de marine, plus d’écoles, plus de chemins, plus de libertés, plus de tribunaux, plus d’élections, plus d’hygiène, plus de vie policée, sauf sur le papier .

Il oppose ainsi une africanisation de l’Espagne, soit sa descente dans le sous-développement, à une européanisation nécessaire afin d’enrayer son déclin.

La croissance de ce pays profondément rural passe par le progrès de son agriculture afin d’augmenter le pouvoir d’achat de ses paysans et de constituer un marché intérieur favorable à son industrialisation. Costa préconise ainsi une politique de grands travaux directement mis en œuvre par l’État, pour irriguer les sols espagnols, dont la sécheresse est légendaire. Le second pilier du développement économique de l’Espagne doit être l’éducation sous toutes ses formes : enseignement primaire, secondaire, supérieur et technique. Des lois sociales doivent également être votées afin de préserver les travailleurs des effets négatifs de la croissance économique.

Costa espère que cet effort de modernisation sera tiré par une bourgeoisie industrieuse sur le modèle allemand. Élu député en 1903, il a par ailleurs l’occasion de défendre son programme économique, sans beaucoup de succès. Le régénérationnisme se heurte en effet au profond conservatisme d’une large part de la société espagnole. Miguel de Unamuno lui-même rejette cette doctrine qui, selon lui, ne correspondrait pas au génie de la patrie. Il considère en effet que le tempérament espagnol n’est guère porté à l’innovation scientifique et technique.

 


Miguel de Unamuno, le plus célèbre penseur de la génération de 98

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Miguel de Unamuno | Wikipédia Commons

Les revirements de Miguel de Unamuno (1864 – 1936), sans doute le plus célèbre des auteurs de la génération de 98, illustrent bien toutes les incertitudes de mouvement. Si, au cours de sa carrière prolifique d’écrivain et de philosophe, il ne dévie guère de son constat d’une décadence marquée de l’Espagne, sa réponse à cette situation est changeante.

Dans sa jeunesse, il partage ainsi la volonté d’une européanisation de l’Espagne en affichant des opinions rationalistes et favorables au socialisme. A l’inverse, Unamuno n’a alors aucune sympathie pour le « casticisme », cette volonté affirmée par certains de défendre la pureté des valeurs traditionnelles de la patrie. Dans L’essence de l’Espagne (En torno al casticismo), il met en garde contre l’illusion d’une âme espagnole authentique à préserver des influences étrangères, affirmant que cette idée pouvait conduire au racisme ainsi qu’à la défense d’un provincialisme archaïque.

Au fil des années, Unamuno tend pourtant à devenir moins cosmopolite et plus conservateur. Sous l’influence du philosophe Søren Kierkegaard, il rejette ainsi le rationalisme qu’il avait longtemps défendu et exalte la foi et le mysticisme. Le sentiment tragique de la vie (1913) reflète cette évolution vers un existentialisme religieux.

De plus en plus critique vis-à-vis du monde moderne, Unamuno en vient finalement à défendre certaines valeurs traditionnelles de l’Espagne, en matière religieuse notamment, et à dénoncer les influences philosophiques et politiques extérieures qui pourraient les menacer. Pour autant, il ne se joint pas au camp réactionnaire : très critique envers la République avant la Guerre civile (1936-1939), il se détourne rapidement des franquistes devant les exactions du camp nationaliste qu’il condamne clairement.

 


Antonio Machado, chantre de l’austère Castille

Antonio Machado generation de 98

Antonio Machado | Wikimédia Commons

Aux amoureux de l’Espagne, la lecture des poésies d’Antonio Machado s’impose !

La Castille, autrefois au coeur de l’Espagne impériale, est l’un des thèmes favoris de la génération de 98. En effet, ses auteurs en font la région espagnole par excellence à une époque où se développe en Europe une certaine fascination pour la culture andalouse. Loin de l’exotisme apparent de celle-ci, la vieille Castille apparaît comme une région triste, sèche et austère. Elle n’en intéresse que davantage les écrivains espagnols.

Déjà dans le second essai de L’essence de l’Espagne, Unamuno soulignait son importance historique dans la construction de l’identité espagnole. Le conservateur Azorín a également écrit sur ce thème dans La Castille.

Cependant, c’est peut-être Antonio Machado qui est allé le plus loin dans l’exaltation de cette province.  Campagnes de Castille (Campos de Castilla), l’une de ses œuvres les plus célèbres, rassemble ainsi des poèmes écrits entre 1907 et 1912, à l’époque où Machado était professeur de français dans la petite ville de Soria. Cette œuvre hétéroclite rassemble des textes sur le peuple castillan, les paysages de la province mais aussi, dans sa seconde édition, sur la mort de son épouse Leonor (en 1912).

Ces poèmes célèbrent l’âpreté de la Castille. Elle apparaît comme une région pauvre, au climat rude et aux habitants rustiques et sévères mais dont les paysages magnifiques sont de nature à inspirer le poète et à alimenter une vie spirituelle intense. Dans le même temps, Machado souligne le contraste entre la réalité misérable de la Castille de son temps et son histoire glorieuse. La vieille province est ainsi très représentative du déclin espagnol et, à travers elle, le poète peut dénoncer certains problèmes sociaux de son époque.

 


La génération de 98 a-t-elle réellement existé ?

Les différents auteurs qui composaient la génération de 98 n’ont pas eu conscience d’appartenir à un mouvement commun. Leurs oeuvres, hétéroclites (essais, romains, poème) et leur engagement, variable, ne permet pas a priori de tracer les contours d’une véritable école de pensée. En outre, leur réponse à la question centrale du déclin de l’Espagne diverge aussi. 

Pour autant, il n’est guère discutable qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, suite au désastre de la Guerre contre les Etats-Unis, l’Espagne a connu un bouillonnement intellectuel peu commun pour un pays aussi affaibli et marginalisé. Son essor littéraire, à cette époque, frappe les esprits, compte tenu de la réputation d’arriération qui était alors la sienne.

Malgré leurs différences, les auteurs de la génération de 98 ont permis à l’Espagne de connaître un nouvel âge d’or intellectuel au moment où elle semblait toucher le fond et de faire rayonner, de manière inattendue, leur patrie après une longue suite d’échecs.

 

Clément Chapon

Clément Chapon est un ancien étudiant de Sciences po, passionné par l'Histoire !

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