La Grande Vague de Kanagawa de Hokusai : analyse

vague de kanagawa hokusai

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La Grande Vague de Kanagawa : informations générales


Encre et couleur sur papier, impression sur bois, de 25,7 cm x 37,9 cm, produite autour de 1831 – 1832, nommée La Grande Vague de Kanagawa (神奈川沖浪裏Kanagawa-oki nami-ura). 

L’œuvre, une impression, a été produite à de nombreux exemplaires, dont le nombre exact est inconnu. La couleur de chaque exemplaire, qui se dégrade rapidement à la lumière, varie. 

 

La Grande Vague de Kanagawa : quel musée ?

Plusieurs institutions en conservent des exemplaires  :

  • Le Metropolitan Museum of Art de New York ;
  • le British Museum de London ;
  • l’Art Institute de Chicago ;
  • le LACMA de Los Angeles ;
  • le Melbourne’s National Gallery de Victoria ;
  • la collection de Claude Monet à Giverny ;
  • le musée Guimet à Paris, ainsi que la Bibliothèque nationale de France ;
  • etc.

 

La Grande Vague de Kanagawa de Hokusai : quel mouvement artistique ? Quel contexte historique ? 

Katsushika Hokusai (1760 – 1849) est un peintre japonais de l’époque Edo (des environs de 1600 à la deuxième moitié du XIXe siècle). Au cours de cette période, les shoguns, qui dirigeaient le Japon, ont mené une politique d’isolation vis-à-vis du monde extérieur (le sakoku).

Cette époque de paix intérieure, après des années de guerre civile, voit le déclin de l’aristocratie militaire, soumise par le pouvoir central, et l’émergence d’une bourgeoisie urbaine prospère.

L’art, en pleine effervescence, se transforme donc pour répondre au goût de ce nouveau public. On produit à grande échelle des estampes, images imprimées représentant des sujets légers, tels que des scènes de maisons closes, le théâtre kabuki, la nature, etc. La représentation de la vie des puissants est délaissée. 

 

L’ukiyo-e

Ce développement d’un art populaire, démocratisé et bon marché, correspond au mouvement ukiyo-e, auquel appartient la Grande Vague de Kanagawa.

Ukiyo-e signifie « images d’un monde éphémère et flottant », définition à la tonalité bouddhique, religion dont la doctrine repose sur l’idée d’impermanence du monde. Ces estampes, vendues peu cher, étaient souvent achetées comme souvenirs après un pèlerinage ou la visite d’un site notable. 

 

La production d’une estampe

Pour produire une estampe, un bloc de bois est travaillé pour obtenir l’image désirée. On applique ensuite de l’encre dessus, puis on le presse sur une feuille. On utilisait un bloc par couleur.

Ce travail est l’apanage d’artisans spécialisés, auxquels les artistes fournissaient les images. L’éditeur de Hokusai, Nishimura Yohachi, était à la tête d’une maison prospère.

 

Hokusai et les Trente-six vues du mont Fuji

Hokusai, lorsqu’il produit La Grande Vague de Kanagawa, est un artiste indépendant dans la force de l’âge. Il a alors plus de soixante-dix ans et a collectionné les surnoms tout au long de sa vie. 

La Grande Vague de Kanagawa est un élément d’une série de quarante-six représentations du mont Fuji (nommées paradoxalement les Trente-six vue du Mont Fuji). Cette oeuvre est produite à une époque de redéfinition de l’ukiyo-e.

Avec Hiroshige (1797 – 1858)Hokusai renouvelle l’estampe en faisant de la représentation du quotidien des « petites gens » et de la nature le thème principal de leur production, échappant ainsi la censure du pouvoir sur des sujets plus sulfureux.

Néanmoins, il faut garder à l’esprit que Hokusai est un artiste commercial, soucieux de répondre à la demande d’un public. 

 

La Grande Vague de Kanagawa : analyse


L’estampe, orientée à l’horizontale au format « portrait », est une composition en deux plans qui compte trois éléments.

Au premier plan, on peut voir deux vagues bleu et blanc, l’une occupant la moitié de la composition, l’autre plus petite, emportant avec elle trois bateaux de transport.

À l’arrière plan se trouve le mont Fuji, réduit par l’effet de perspective, qui surgit d’un fond gris foncé, au-dessus duquel se dégage un ciel rose et jaune.

La composition générale est caractérisée par une grande simplicité : l’oeuvre est épurée de détails inutiles propres à divertir le regard du spectateur.

 

Description de l’estampe et signification

 

La vague monstrueuse 

Le regard du spectateur est aspiré au creux de la grande vague, c’est-à-dire au centre de l’action. Cette vague scélérate, haute de plus de dix mètres probablement, est prête à s’écraser et à envelopper la perspective au fond de laquelle se trouve le mont Fuji. Elle semble pouvoir emporter le volcan avec elle.

On voit, à son extrémité, des vrilles qui forment des petits doigts crochus, comme ceux d’un monstre prêt à capturer sa proie. Les embruns blancs qui éclaboussent le centre de la composition accentuent le dynamisme de la vague. 

Une deuxième vague, plus proche et plus petite, répond symétriquement au mont Fuji, en imitant sa forme. 

 

Le bleu de Prusse

Le bleu est au pouvoir. Il vient de Prusse. Il envahit l’oeuvre.

Ce pigment bleu, importé récemment d’Occident et bon marché, permet à Hokusai, grâce à la grande diversité tonale qu’il offre, de donner plus de profondeur à la vague monstrueuse. L’artiste utilise la puissance du bleu pour tracer les délimitations de la vague qui se détache ainsi avec plus d’acuité de ce fond blanc et jaune.

 

Les bateaux et les rameurs

Au creux des vagues se trouvent trois bateaux de pêches qui sont probablement des oshiokuri-bune, des bateaux de transport rapide qui fournissaient la capitale, Edo, forte de plus d’un million d’habitants, en denrées de base comme du poisson, du riz, des légumes, etc.

Ces bateaux ne semblent pas pouvoir échapper à cette mer déchaînée. La tension dramatique de la composition est là : les hommes, fragiles, ne peuvent lutter contre la puissance des vagues.

Pourtant, les rameurs à leur bord ne semblent pas frappés par la terreur devant cette vague, habitués peut-être à traverser ces intempéries. Les bateaux ne font qu’un avec les vagues, ils sont pris dans leur dynamique et ne semblent pas s’y heurter. Nous n’avons pas le sentiment d’assister à une catastrophe.

 

L’arrière-plan : le mont Fuji

La sérénité apparente des rameurs répond à la sérénité de l’arrière-plan.

Le mont Fuji, sujet véritable de la composition, est le point focal de l’image. Il se tient au loin, immobile, impassible, éternel et spectateur de la scène. Sa base, elle-même bleu de Prusse, le fait participer à l’élément marin. Il est prêt à être dévoré : Hokusai ne jouerait-il pas avec la vénération dont fait le volcan fait l’objet ? La forme de la petite vague, au premier plan, est semblable à celle du Fuji. L’élément liquide répond à l’élément terrien. 

Point culminant du Japon, haut de 3776 mètres, le mont Fuji semble minuscule au fond de la composition. Un regard peu habitué à la perspective, comme le regard japonais de l’époque, a dû être saisi par le contraste entre le mont et la vague. Le familier de la région comprend en revanche que nous sommes en automne ou au printemps : la cime du volcan n’est enneigée qu’entre octobre et mai.

Le volcan surgit d’un fond gris foncé, aidé par son contour bleu de Prusse : il est peut-être, encore, enfoncé dans l’obscurité nocturne. En revanche, au-dessus encore se dégage un nuage d’une couleur blanc-rose atmosphérique, un cumulonimbus, éclairé par le Soleil du matin, jaune, apportant un équilibre à la composition. Le ciel ne répond pas à la vague déchaînée : il est calme. 

 

Une œuvre symbolique ? 

La Grande Vague de Kanagawa a été transformé en symbole du déchaînement de la nature. Pourtant, le caractère catastrophique de la scène est vite désamorcé par l’unicité qui lie ses différents éléments. La vie liquide, imprévisible, sauvage, se marie presque à la solidité, à l’inamovibilité du Fuji, qui semble éternel. L’œuvre de Hokusai se distingue ici clairement du Radeau de la Méduse de Géricault (presque contemporain), naufrage, lui tragique.

gericault hokusai radeau de la meduse

Le Radeau de la Méduse, Théodore Géricault, 1819

 

Un tsunami ? 

Au-delà de ce mariage formel, il est difficile de donner une interprétation symbolique de la composition de Hokusai. En effet, rien ne permet de dire que la vague est une représentation d’un tsunami, car rien n’indique que Hokusai ait pu connaître un tsunami. Le monstre est plus probablement une vague scélérate créée par les vents.

 

La menace venue de la mer ? 

Il est difficile en outre de penser ce déchaînement comme le symbole d’une mer porteuse du danger extérieur, au crépuscule du Sakoku. Le commodore Perry ne débarque au Japon qu’en juillet 1853.

 

Représenter la nature des choses

On peut donner crédit en revanche à la volonté de Hokusai de représenter la nature des choses telle qu’elle est, suivant ainsi la définition de l’ukiyo-e, « images d’un monde éphémère et flottant ». Hokusai fixe, par l’image, un moment bref, un phénomène naturel précis.

Comme dans les quarante-cinq autres vues du mont Fuji, Hokusai capture chaque fois un instant particulier et éphémère. Les quarante-six estampes montrent le mont Fuji au cours de plusieurs saisons, sous l’orage, la neige, au moment du coucher du soleil, de son lever, etc., et des personnages, ouvriers, paysans, commerçants, représentés dans leurs activités quotidiennes.

 

Les rangaku

Par là, Hokusai est peut-être influencé par le mouvement des rangaku, celui des études hollandaises qui naît des ouvrages apportés par les Néerlandais, seule nation autorisée à commercer avec le Japon, par le port de Nagasaki.

Shiba Kokan (1747 – 1818), peintre influencé par l’enseignement occidental, considérait notamment la représentation japonaise traditionnelle de la nature, c’est-à-dire poétique ou philosophique, comme inutile.

 

Une démarche bouddhique

Dans une postface à l’un des ouvrages recensant ses travaux (Cent vues du mont Fuji, cf. note 23 de cet article), Hokusai décrit d’ailleurs sa démarche : 

Depuis l’âge de six ans, j’ai pris l’habitude de dessiner ma vie. À partir de cinquante ans, j’ai commencé à produire une quantité notable d’œuvres d’art, mais rien de ce que j’ai fait avant mes soixante-dix ans ne méritait l’attention. À soixante-treize ans, j’ai commencé à comprendre les structures des oiseaux et des bêtes, des insectes et des poissons, et la façon dont les plantes poussent. Si je poursuis mes efforts, je les comprendrai sûrement mieux à l’âge où j’aurai quatre-vingt ans, pour qu’à quatre-vingt-dix ans je pénètre leur nature essentielle. À cent ans, j’espère avoir une compréhension divine de ces éléments, pour atteindre à cent dix ans le stade auquel chaque point et chaque trait que je peindrai seront vivants.

La volonté de décrire la nature sert chez Hokusai, de manière surprenante, sa foi bouddhique.

 

Pourquoi le Mont Fuji ?

Le mont Fuji, situé à environ quatre-vingt-dix kilomètres de la capitale Edo, l’actuelle Tokyo, fait alors l’objet d’un culte populaire. Volcan dont la forme dessine une symétrie parfaite, il est le lieu de résidence de démons (kamis). Il est réputé détenir le secret de l’immortalité. Sa figure domine le paysage alentour. Aujourd’hui, il représente, par métonymie, le Japon entier, comme la tour Eiffel représente la France.

La volonté de Hokusai de représenter le mont Fuji fait partie de sa quête de l’immortalité artistique. À son époque, le mythe du mont Fuji est déjà fermement établi. Nishimura Yohachi, l’éditeur de Hokusai, était d’ailleurs un fujiko, membre d’une secte pour qui le Fuji avait une âme.

 

Le développement d’un travail ancien

Le thème des rameurs pris dans une vague scélérate n’est pas neuf chez Hokusai. En effet, on lui connaît un travail plus ancien, montrant lui aussi des bateliers pris dans les flots, sans le dynamisme et la profondeur de La Grande Vague de Kanagawa.

Express Delivery Boats Rowing through Waves (Oshiokuri hatô tsûsen no zu), from an untitled series of landscapes in Western style | Museum of Fine Arts Boston

 

On remarque sur l’estampe ci-dessus que Hokusai n’utilise pas encore le motif des griffes ou doigts crochus à l’extrémité de sa vague. On les retrouve dans l’œuvre d’un artiste de l’école Rimpa, Ogata Korin (1658 – 1716), chez lequel Hokusai a pu les puiser.  

 

La signature

Le titre de l’estampe est inscrit dans le titre dans la signature : 

Trente-six vues du mont Fuji

Au large de Kanagawa

Sous la vague

À sa gauche l’artiste a signé :

De la brosse d’Hokusai changeant son nom en Iitsu.

 

La Grande Vague de Kanagawa : une œuvre mondialisée


Nous croyons admirer dans cette œuvre le fruit authentique d’une culture japonaise préservée des influences extérieures grâce à la politique du shogunat. En réalité, cette œuvre n’aurait pas été possible sans l’influence occidentale.

 

Un travail rendu possible par deux innovations occidentales

En effet, La Grande Vague de Kanagawa est l’application de deux innovations : la perspective et le bleu de Prusse.

L’ukiyo-e de Hokusai se distingue de la peinture traditionnelle japonaise, isométrique, et applique la leçon de la perspective mathématique apprise des livres d’art néerlandais importés au Japon. Elle lui permet de représenter le mont Fuji comme très éloigné du cœur de l’action.

Nagasaki, seul port ouvert aux Néerlandais, à trois jours à pieds de la capitale Edo, a irrigué le Japon des technologies et savoirs occidentaux. Shiba Kokan, artiste qui admirait l’art occidental par les livres néerlandais qu’il connaissait s’évertuait notamment à reproduire les peintures à l’huile occidentales. Hokusai ne l’a peut-être pas rencontré, mais on peut émettre l’hypothèse qu’il ait été influencé par lui.

La Grande Vague de Kanagawa tire en outre sa force de son bleu. Inventé en Allemagne au début du XVIIIe siècle, le bleu de Prusse, le Berlyns Blaauw en néerlandais, qui devient Bero en Japonais après son importation, est un pigment bon marché, dont Hokusai fait une large utilisation pour donner de l’intensité à ses représentations. Le bleu de Prusse permet en outre aux imprimeurs d’avoir une couleur qui ne se dégrade pas trop rapidement à la lumière.

 

Une influence en retour sur les Occidentaux

Der Berg

Sechsunddreißig Mal und hundert Mal
hat der Maler jenen Berg geschrieben,
weggerissen, wieder hingetrieben
(sechsunddreißig Mal und hundert Mal)

zu dem unbegreiflichen Vulkane,
selig, voll Versuchung, ohne Rat, –
während der mit Umriss Angetane
seiner Herrlichkeit nicht Einhalt tat:

tausendmal aus allen Tagen tauchend,
Nächte ohne gleichen von sich ab
fallen lassend, alle wie zu knapp;
jedes Bild im Augenblick verbrauchend,
von Gestalt gesteigert zu Gestalt,
teilnahmslos und weit und ohne Meinung -,
um auf einmal wissend, wie Erscheinung,
sich zu heben hinter jedem Spalt.

Rainer Maria Rilke, inspiré par le mont Fuji de Hokusai

La Grande Vague de Kanagawa est une œuvre symbolique du début de la mondialisation. En effet, ce fruit de la modernité occidentale influence, par un mouvement de balancier, l’Occident qui lui a permis de naître. Les Américains mettent fin à la la politique de fermeture du Japon, le sakoku, vieille de deux cents ans, en 1853. Quatorze-ans plus tard, en 1867, le Japon participe déjà à l’Exposition universelle, organisée à Paris, à laquelle il apporte ses estampes. 

Le plus célèbre admirateur d’estampes japonaises est Claude Monet, qui en fait de larges acquisitions. La fondation Monet, à Giverny, où l’on peut se promener dans un jardin japonais, compte près de deux cents cinquante œuvres de ce pays, dont vingt-trois de Hokusai. En hommage à La Grande Vague de Kanagawa, Monet a d’ailleurs dessiné sa Vague verte.

vague verte monet hokusai

La mer, de Claude Debussy, est directement inspirée par La Grande Vague de Kanagawa : la couverture de l’édition de 1905 est une reproduction de la vague de Hokusai.

On retrouve en outre, dans l’œuvre de Van Gogh, l’influence japonaise. Les vrilles de sa Nuit étoilées, datant de 1889, et son bleu profond, évoquent la dynamique de la grande vague monstrueuse de Hokusai.

Les exemples d’artistes occidentaux inspirés de Hokusai ne manquent pas, témoignant d’une première phase de mondialisation de l’art.

 

Dans la culture populaire et contemporaine

La Grande Vague de Kanagawa n’a jamais perdu sa popularité en Occident. Aujourd’hui, elle est partie prenante d’une culture populaire qui s’en est emparée comme symbole. Ainsi, l’emoji représentant des vagues est-il directement inspiré par l’œuvre de Hokusai : 🌊.

On retrouve cette inspiration contemporaine dans l’œuvre Drowning Girl de l’américain Roy Lichtenstein, célèbre figure du Pop art. La forme des vagues, et les petites vrilles crochues à leurs extrémités, font penser à celles de Hokusai, comme le bleu profond, tendant au violet, de la chevelure de la femme.

 

Autre exemple, la marque de vêtement américaine Quiksilver a, elle, carrément repris l’estampe de Hokusai en la simplifiant, pour son logo. 

Le motif de la Grande Vague de Kanagawa est aujourd’hui décliné dans tous les genres : tatouages, vêtements, posters etc.

Aller plus loin 


Jocelyn Bouquillard, Les Trente-Six Vues du Mont Fuji – Hokusaï

Gary Hickey, The Old Man, Mount Fuji and the Sea

John-Paul Stonard, Hokusai: the Great Wave that swept the world

Julyan H. E. Cartwright, Hisami Nakamura, What kind of a wave is hokusai’s great wave off Kanagawa ?

Adrian

Étudiant et passionné par les sciences humaines. N'hésitez pas à me contacter :)

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1 réponse

  1. 24/05/2018

    […] La grande vague de Kanagawa, Hokusai, 1830 | Lire un article d’analyse sur cette estampe ici […]

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