Le procès de Socrate : résumé et analyse simple

Le procès de Socrate : le philosophe se défend contre ceux qui l’accusent

Nous sommes à Athènes, en 399 avant J.-C., Socrate est traîné devant le tribunal de la ville, l’Héliée, car il est accusé par un citoyen, Mélétos, soutenu par deux autres, Anytos et Lycon, de « corrompre la jeunesse et de ne pas croire aux dieux qu’honore la cité, mais de croire en d’autres choses, des affaires de démons d’un nouveau genre. »

L’heure est grave, Socrate risque l’exil, voire la peine de mort. Selon la tradition, c’est à lui de se défendre après le plaidoyer de ses accusateurs. C’est cette défense de Socrate par lui-même que raconte Platon dans son Apologie de Socrate 1.


L’Apologie de Socrate, traduction de référence par Luc Brisson

 

 

 

 

Le contexte du procès de Socrate : l’Athènes du IVe siècle av. J.-C.


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L’acropole, par Leo von Klenze | Wikimedia Commons

Un faible nombre de citoyens

En ce début de IVe siècle av. J.-C., la ville d’Athènes compte à peu près 300 000 habitants 2. Les citoyens ne représentent qu’une petite minorité au sein de la population de la ville (peut-être 15%, soit 45 000 personnes environs). Ils se côtoient au quotidien. Certaines fortes personnalités sont connues de tous : les orateurs qui prennent la parole à l’Assemblée et dans les tribunaux, les hommes politiques chargés de l’administration de la cité, les grands tragédiens qui voient leurs pièces représentées au théâtre municipal, ou encore les excentriques philosophes qui apostrophent les passants, tel Socrate.

 

Une société du face-à-face

Les Athéniens sont des méditerranéens : ils vivent dans l’espace public, à l’agora notamment, la place centrale où se tient le marché. Tous les jours, ils se rencontrent, discutent. Ce mode de vie extérieur, associé à la taille limitée de la cité, donne aux citoyens athéniens le sentiment fort d’appartenir à une même communauté. Ils semblent se connaître les uns les autres, si bien qu’on a pu parler, pour qualifier la société athénienne, d’une « société du face-à-face ».

 

De fortes tensions sociales

Pourtant, malgré cette vie urbaine presque communautaire, des tensions importantes divisent les citoyens en 399. Un conflit profond se maintient en particulier depuis plusieurs années entre un « clan » aristocratique, composé des vieilles familles de la noblesse athénienne (dont Platon fait partie), et un « clan » démocratique, composé des citoyens les plus simples et de leurs défenseurs. Lors du procès de Socrate, c’est aussi ce conflit qui se joue, car les jeunes gens que le philosophe est accusé de corrompre sont, pour la plupart d’entre eux, d’ascendance aristocratique.

 

Le procès de Socrate : une défense en philosophe


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Comment Socrate se défend-il contre ses accusateurs ? En philosophe, et en aucun cas en orateur politique. Il prévient ses auditeurs, ses juges, dès le commencement de son discours : il ne s’adressera pas à leurs sentiments mais à leur raison, il ne jouera pas sur les opinions dominantes mais partira en quête de la seule vérité. Sa parole n’est pas « habile » mais « véridique ».

Hélas, face à lui ne se trouvent pas trois juges expérimentés dont le travail est de connaître le droit et de juger, mais 501 jurés, indemnisés pour venir juger, et souvent sensibles aux grandes envolées rhétoriques. Socrate reste pourtant confiant. Il croit dans le pouvoir de la parole vraie, libérée de toute ornementation émotionnelle. Il sait qu’il y a, en chaque âme humaine, une oreille capable de l’entendre et de se laisser persuader.

 

Socrate contre les “on-dits”

Mais avant de répondre à Mélétos, lui qui est la cause directe de sa présence devant l’Héliée, Socrate commence par se défendre des on-dits qui courent sur lui depuis plusieurs années et qui, selon lui, sont l’origine véritable, mais insidieuse, de son procès. La rumeur est bien plus sournoise que Mélétos, Anytos et Lycon, car elle est anonyme : on ne peut pas discuter avec elle, la mettre face à ses incohérences et la faire taire. Socrate, habitué à l’entretien en face-à-face, déplore cet anonymat de la foule rumoreuse : « il me faut tout bonnement me battre contre des sortes d’ombres en prononçant ma défense, et réfuter l’adversaire sans que personne ne me réponde. »

Que disent ces rumeurs urbaines à propos de Socrate ? Elles font de lui un « penseur des phénomènes célestes », un « découvreur de tous les mystères souterrains », un savant homme « qui d’une mauvaise cause en fait une bonne », une sorte de magicien de la parole et de la pensée qui amène ses disciples à ne plus avoir les dieux de la cité « en usage ». La rumeur accuse-t-elle Socrate d’être athée ? Pas vraiment. Il s’agit plutôt d’un manque de respect des usages collectifs en matière religieuse.

Pour comprendre ce reproche il faut avoir à l’esprit le rôle politique central que jouent les rites religieux au sein d’Athènes à l’âge classique : ils participent, au même titre que la guerre, les impôts, les lois, au bon développement de la cité. Ne pas s’y soumettre, c’est mettre en danger la vie commune. Socrate, par son excentricité, met en danger ses concitoyens.

 

Socrate, un ami de la sagesse

Un trait qui semble caractériser Socrate au plus haut point est son originalité, voire sa marginalité. Il est différent de la foule, du commun des hommes. Même au sein des « professionnels de la parole », il se distingue. Il n’est pas un de ces sophistes, éducateurs qui enseignent aux jeunes privilégiés « l’excellence propre à l’homme et au citoyen » : lui, Socrate, ne demande jamais d’argent à ses auditeurs et, surtout, il prétend ne rien savoir et se contente de poser des questions.

Mais ce qui le distingue de tous les autres hommes, c’est avant tout sa sagesse (sophia), une « sagesse humaine », mesurée, et non la sagesse plus qu’humaine que prétendent posséder les sophistes. La sagesse socratique est humaine en ce qu’elle est en quête de ce qui est beau et bon (kalon kagathon) pour l’homme. Elle est donc doublement humaine : dans la finalité qu’elle vise – la beauté et la bonté humaine, c’est-à-dire la vie juste et morale – et dans la situation qui est la sienne – l’ignorance, la recherche, la quête. La sagesse socratique est sagesse ignorante en quête du bien humain.

Quand la Pythie de Delphes affirme que Socrate est le plus sage de tous, ce n’est pas en raison de son érudition mais parce qu’il est le seul à savoir quelque chose d’essentiel, le seul à connaître l’unique chose qui soit véritablement accessible à l’homme : il sait qu’il ne sait rien. Le premier savoir philosophique, la première sagesse humaine, est donc de nature réflexive 3, il s’agit d’une prise de conscience de sa propre ignorance.

Socrate en conclut ainsi que seul le dieu est sage : « il y a des chances pour que dans ce fameux oracle, Apollon veuille dire que la sagesse humaine a bien peu de valeur, et même aucune ». Pour autant, malgré ce peu de valeur, malgré cette pauvreté de la pensée humaine, elle mérite tout notre respect et tous nos efforts, car c’est en se mettant à son service que l’homme resplendit dans toute son éminence et sa dignité, si pâles soient-elles.

 

Le procès de Socrate permet de caractériser la parole et la pensée philosophique


 

La force de vérité de la parole philosophique

Après avoir répondu aux accusations de la rumeur, Socrate s’adresse à son accusateur direct, celui qui le porte aujourd’hui devant les jurés de l’Héliée, Mélétos. Avec une facilité insolente, et en l’interrogeant directement, Socrate montre les incohérences des chefs d’accusation retenus : comment Mélétos peut-il s’inquiéter de la corruption de la jeunesse, lui qui est complètement indifférent aux questions éducatives ? comment peut-il affirmer que Socrate est athée tout en prétendant qu’il croit aux démons, eux qui ne sont autres que des enfants de dieux ?

La sentence socratique tombe rapidement : « il est clair pour moi que cet homme [Mélétos] se contredit lui-même dans son acte d’accusation. » Le regard et la parole philosophiques dévoilent les contradictions cachées d’un discours, ils jettent une lumière crue sur ce qui demeurait flou et incertain.

Ainsi Socrate conclut-il son plaidoyer : « c’est cela qui me fera condamner, si vraiment je suis condamné : non pas Mélétos ni Anytos, mais la calomnie et l’envie du grand nombre, qui ont déjà fait condamner beaucoup d’autres hommes de bien et qui, je pense, en feront condamner encore ; il n’y a pas à craindre que cela s’arrête à moi. » Les défenseurs de la justice et de la vérité qui suivront Socrate sont prévenus…

 

Réveiller les Athéniens de leur sommeil

Avant de laisser aux jurés le soin de délibérer, alors qu’il remarque peut-être que la clepsydre lui laisse encore un peu de temps de parole, Socrate envisage la possibilité que sa vie soit en jeu dans ce procès, comme s’il avait une soudaine prémonition de ce qui le menace. Pourquoi semble-t-il si désinvolte et insolent devant ses juges alors que ceux-ci détiennent le pouvoir d’exiger sa mort ? Il ne faut pas se préoccuper de « calculer ses chances de vivre et mourir », répond-il, mais examiner une seule question : « cette action est-elle juste ou injuste, et est-elle l’œuvre d’un homme bon ou mauvais ? »

La pensée philosophique n’est pas une pensée calculatrice, pensée commerçante qui soupèse le probable, elle est une pensée radicale qui cherche, inlassablement, l’unique bien, et qui tranche en conséquence. Socrate se présente comme un soldat qui doit tenir son rang, il est un hoplite au service du dieu : pour lui, « craindre la mort n’est rien d’autre que croire être sage tout en ne l’étant pas ; car c’est croire qu’on sait ce qu’on ne sait pas. » Quelle est la mission qu’a reçu du dieu le soldat-Socrate ? Réveiller les Athéniens, ses semblables, de leur sommeil.

L’excentrique philosophe qui assaille de questions ceux qu’il croise à l’agora est comme un taon envoyé par le dieu pour réveiller le gros cheval assoupi qu’est la cité athénienne. Tuer d’une tape le taon est chose simple… mais c’est retourner au sommeil.

Je suis à la disposition du pauvre comme du riche sans distinction. Je suis un homme donné à la cité par la divinité : demandez-vous s’il est humainement possible de négliger, comme moi, tous ses intérêts personnels, depuis tant d’années déjà, et cela pour s’occuper uniquement de vous, en pressant chacun de vous de devenir meilleur.

Les athéniens sont-ils prêts à perdre ce taon, certes désagréable, mais qui les pousse à la vertu ?

 

Le procès de Socrate : la condamnation


condamnation de socrate proces

Le procès à Athènes

Un procès à Athènes, en ce tournant des Ve et IVe siècles avant J.-C., se déroule en quatre étapes.

  • Tout d’abord les plaidoyers des deux parties opposées : plaidoyer des accusateurs puis plaidoyer de l’accusé, le plus souvent prononcés directement par les intéressés, mais parfois aidés d’un « logographe », une sorte d’avocat.
  • Puis vient le vote des jurés 4, pour décider de la culpabilité, ou non, de l’accusé.
  • Si ce dernier est déclaré coupable, s’ensuit une troisième étape : l’accusateur et l’accusé proposent chacun leur tour une peine.
  • Le procès se termine alors par un nouveau vote des jurés, qui décide de la peine que le coupable aura à subir.

 

Socrate coupable demande le Prytanée

Socrate, à trente voix près, est déclaré coupable. Quand le vote est serré, comme c’est le cas ici, la tradition veut que la peine choisie soit celle du coupable. Socrate n’a donc, normalement, rien à craindre, du moins s’il propose une peine convenable. Son accusateur propose la peine de mort. Vient le tour du philosophe qui doit proposer la punition qu’il aura à subir. Que propose-t-il ?

Qu’est-ce donc qui convient à un homme pauvre et bienfaisant, qui a besoin de loisir pour vous exhorter ? Il n’y a rien, Athéniens, qui convienne autant à un pareil homme que d’être nourri au Prytanée – beaucoup plus, en tout cas, qu’à tel ou tel parmi vous qui a été vainqueur aux Jeux Olympiques grâce à un cheval, ou à un attelage à deux ou quatre chevaux : car si celui-ci vous procure l’apparence du bonheur, je vous en offre, moi, la réalité ; lui n’a aucun besoin d’être nourri, mais moi, j’en ai besoin.

Qu’est-ce donc qu’ « être nourri au Prytanée » ? C’est la récompense qu’accorde la cité à ses plus valeureux membres : un repas quotidien dans un des lieux les plus symboliques d’Athènes, le Prytanée, lieu du feu sacré, où déjeunent également les prytanes, c’est-à-dire les cinquante citoyens qui dirigent le Conseil. Autant dire que la « peine » que propose Socrate est un affront explicite adressé aux juges qui viennent de le déclarer coupable ! Si Socrate propose une récompense et non une peine, c’est parce qu’il ne pense pas avoir commis une quelconque injustice, mais aussi parce qu’il ne craint pas la mort, ou du moins craint-il davantage les maux véritables (un emprisonnement, une amende) qu’un mal incertain (la mort).

 

La conclusion du procès de Socrate

Après cette proposition, les juges passent au vote et leur décision est sans appel : Socrate est condamné à mort. En réponse à l’insolence outrée du coupable, un tel dénouement était prévisible, si bien que nous pouvons nous demander s’il n’est pas tout simplement possible de parler d’un suicide

Avant de quitter l’Héliée, le philosophe adresse quelques mots à ses juges et à ses accusateurs. Il ne semble pas du tout apeuré par son sort, au contraire, profondément convaincu du fait que la mort n’est pas un mal pour le juste et qu’un autre jugement est à venir pour chacun d’entre nous, après la mort. Aux jurés qui l’ont condamné, Socrate adresse cette prophétie : « vous avez agi de la sorte aujourd’hui dans l’idée que vous seriez délivrés à l’avenir de l’obligation de rendre compte de votre façon de vivre. Mais vous y gagnerez tout le contraire, c’est moi qui vous le dis. » Ce sera d’ailleurs le thème d’un autre dialogue de Platon, autrement plus ardu et profond, le Phédon, qui traite de la question de l’immortalité de l’âme, et décrit les derniers instants de la vie de Socrate.

Mais voici déjà l’heure de nous en aller, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous prend la meilleur direction, nul n’y voit clair, excepté le dieu.

 

Le procès de Socrate : un événement pour la pensée

Le procès de Socrate n’est pas un simple événement politique et judiciaire, un de ces « grands procès » dont on se souvient à travers les âges, c’est aussi, et avant tout, un événement pour la pensée occidentale. Il est vraisemblable que la « vocation » philosophique du jeune Platon prenne racine dans cet événement : la mort de Socrate. À la source de la pensée platonicienne ne se trouve pas un livre 5, mais une pensée incarnée et vécue, celle du philosophe Socrate, excentrique certes, mais fidèle à ses idées et prêt à les défendre dans ses actes.

 

Il faut lire, bien sûr…



L’Apologie de Socrate, traduction de référence par Luc Brisson

Notes et références   [ + ]

Jehan Simon

Diplômé de SciencesPo et agrégé de philosophie

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