Prophétie | Poème d’Aimé Césaire

Europe, une prophétie, William Blake, 1794 | Wikimedia Commons

Prophétie | Poème d’Aimé Césaire


Là 

où l’aventure garde les yeux clairs 
là où les femmes rayonnent de langage 
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau 
saison de lait 
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe 
de prunelles plus violent que des chenilles 
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois 

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux 

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche 
plus ardente que la nuit 
là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève 
à rebours la face du temps 
là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain 
à l’espoir et l’infant à la reine, 

d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan 
d’avoir gémi dans le désert 
d’avoir crié vers mes gardiens 
d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes 

je regarde 
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant 
de la scène ourle un instant la lave 
de sa fragile queue de paon puis se déchirant 
la chemise s’ouvre d’un coup la poitrine et 
je la regarde en îles britanniques en îlots 
en rochers déchiquetés se fondre 
peu à peu dans la mer lucide de l’air 
où baignent prophétiques 
ma gueule 
ma révolte 
mon nom.

Les armes miraculeuses, 1946

Adrian

Étudiant et passionné par les sciences humaines. N'hésitez pas à me contacter :)

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *