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Imaginez 1,09 million de manchots reproducteurs sur les pentes d’un volcan. Quatorze ans plus tard, il en reste 402 000. Ce n’est pas un scénario de film catastrophe. Des chercheurs du British Antarctic Survey viennent de mesurer cette chute sur l’île Zavodovski. Le manchot à jugulaire, reconnaissable à la fine bande noire qui barre sa gorge, y affiche le taux de déclin le plus élevé du monde. Un record dont personne ne se réjouit. Les chiffres, les causes, les zones d’ombre : voici ce que dit l’étude.
Ce qu’il faut retenir
- 63 % de nids occupés en moins entre 2011 et 2025.
- Le krill migre vers le sud, hors de portée des manchots.
- L’éruption de 2016 n’explique pas ce déclin, selon les chercheurs.
- Les manchots macaroni, au menu plus varié, progressent sur la même île.
- Le titre de plus grande colonie passe au cap Adare.
Manchots à jugulaire : 63 % de nids occupés en moins en quatorze ans
Une île à deux semaines de mer
Zavodovski. Le nom ne vous dit sans doute rien. Cette île volcanique des îles Sandwich du Sud se dresse à environ 2 000 kilomètres de la plus proche implantation humaine permanente. Personne n’y vit. Les chercheurs ont navigué plus de deux semaines sur une mer agitée pour l’atteindre.
Pendant des années, Zavodovski a gardé le titre de plus grande colonie de manchots du monde, devant le cap Adare. Puis les drones sont passés.
Leurs relevés, croisés avec des images satellites, des photographies aériennes et des balises fixées sur les oiseaux, livrent un verdict net. Il tombe début octobre 2026 dans la revue Current Biology. L’écologue Norman Ratcliffe, du British Antarctic Survey, a dirigé les travaux.
Le record change de camp
Entre 2011 et 2025, le nombre de nids occupés de manchots à jugulaire a fondu de 63 %. Selon l’AFP, les effectifs reproducteurs sont passés d’environ 1,09 million d’individus à 402 000. Le titre de plus grande colonie file donc vers le cap Adare, en mer de Ross, à plus de 5 000 kilomètres de là. Plus d’un million de manchots Adélie y nichaient lors d’un comptage de 2018.
| Indicateur | Valeur relevée |
|---|---|
| Période étudiée | 2011 à 2025 |
| Nids occupés de manchots à jugulaire | 63 % en moins |
| Individus reproducteurs (selon l’AFP) | 1,09 million en 2011, 402 000 en 2025 |
| Rythme de déclin annuel (selon Norman Ratcliffe) | environ 7 % |
| Manchots macaroni de l’île | +28 % de 2011 à 2016, puis stabilité |
| Nouveau détenteur du record | colonie de manchots Adélie du cap Adare |
Ce chiffre évoque-t-il une catastrophe soudaine ? Pas vraiment. La forme de la courbe raconte autre chose.
Un déclin d’environ 7 % par an, chiffré par Norman Ratcliffe, ramène une population à 36 % de son niveau initial en quatorze ans. Le calcul retombe sur la perte de 64 %, tout près des 63 % mesurés. La baisse suit donc une pente régulière, année après année, plutôt qu’un choc unique. Or une pente régulière trahit en général une cause lente, comme une nourriture qui se raréfie, davantage qu’un événement ponctuel.
Reste à savoir ce qui chasse ces oiseaux. Et là, l’enquête réserve des surprises.
Le krill, ou l’assiette qui s’éloigne
Un menu de spécialiste
Le manchot à jugulaire vit presque à la carte unique. Son plat de résistance ? Le krill antarctique, un petit crustacé qui nage en bancs immenses dans l’océan Austral. Norman Ratcliffe décrit une espèce au régime spécialisé, avec des préférences précises pour la température de l’eau.
Où va-t-il pêcher ? Au nord-ouest de l’île, dans des eaux plus froides. C’est là que les oiseaux comptent trouver leur proie.
Mais l’océan se réchauffe. Le krill a filé vers le sud, jusqu’en mer de Weddell. Résultat : le garde-manger s’éloigne pendant que la maison reste clouée à son rocher.
Pourquoi ne suivent-ils pas leur nourriture ?
Les manchots n’auraient-ils pas dû déménager ? Impossible. La glace de mer, au sud, barre la route, et les îles adaptées à la nidification manquent. Un nid reste un point fixe, tandis que le krill ressemble à un nuage qui dérive.
Un détail renforce ce diagnostic. De vastes zones de nidification abandonnées entourent les colonies de jugulaires. La place ne manque donc pas : c’est la nourriture qui fait défaut.
Une étude parue en 2023 dans Scientific Reports, menée sur la péninsule antarctique, a observé le même mécanisme à petite échelle. Après un hiver à faible couverture de glace de mer, le krill se faisait plus rare et plus profond. Les manchots à jugulaire ont alors redoublé d’efforts pour se nourrir, et leur réussite de reproduction a reculé.
Les auteurs de Zavodovski, eux, restent prudents. Ils parlent de la cause « la plus probable », déduite des données, non d’une preuve formelle. Mais ce n’est pas tout : d’autres suspects ont défilé devant les enquêteurs.
Volcan, concurrence, pêche : les pistes écartées par les chercheurs
Le volcan faisait-il un coupable idéal ? Sur le papier, oui. Dans les données, non. Une bonne enquête commence par éliminer les faux suspects, et l’équipe l’a fait méthodiquement.
- L’éruption du Mount Curry, en mars 2016 : le déclin avait commencé avant et s’est poursuivi au même rythme après.
- La concurrence des manchots macaroni pour les sites de nidification : l’espace libre abonde autour des colonies de jugulaires.
- La pêche au krill : la récolte est interdite dans l’aire marine protégée qui entoure l’île.
- Les baleines à bosse, elles aussi amatrices de krill : écartées comme cause principale.
L’erreur tentante : accuser l’éruption de 2016, parce qu’elle tombe en plein milieu de la période étudiée et que plusieurs titres évoquent une île volcanique. La cause de ce réflexe ? Un événement spectaculaire attire l’œil et occulte les phénomènes lents. Pourtant, un choc ponctuel laisse une marche dans la courbe. Ici, la baisse se poursuit à rythme constant avant comme après 2016.
Un doute subsiste sur la pêche. Autour de l’île, elle est exclue. Plus loin, les courants relient les îles Sandwich du Sud à la Géorgie du Sud et à la péninsule antarctique, où l’on pêche le krill. Les chercheurs jugent l’effet de ces pêcheries « peu clair ». Ils ne tranchent pas.
Macaronis et jugulaires : deux voisins, deux destins
Même île. Même volcan. Pourtant, une espèce recule pendant que l’autre progresse. Les manchots macaroni ont gagné 28 % entre 2011 et 2016, puis se sont stabilisés.
Leur secret ? Un menu plus large. Quand le krill se raréfie, ils se rabattent sur des poissons et des crustacés. Ils chassent d’ailleurs au nord-est de l’île, dans des eaux plus chaudes, où ils complètent probablement leur régime.
| Critère | Manchot à jugulaire | Manchot macaroni |
|---|---|---|
| Régime | Spécialiste, centré sur le krill | Plus large : poissons et crustacés en renfort |
| Zone de chasse | Nord-ouest, eaux plus froides | Nord-est, eaux plus chaudes |
| Évolution | 63 % de nids occupés en moins (2011-2025) | +28 % jusqu’en 2016, puis stable |
| Profil selon les chercheurs | Espèce antarctique adaptée au froid | Espèce subantarctique |
Cette cohabitation ressemble à une expérience grandeur nature. Un facteur purement local frapperait en principe les deux voisins. Or ce qui change surtout ici, c’est le menu. Les auteurs y lisent la plus forte modification de la composition d’une communauté de manchots jamais observée sur un seul site en Antarctique.
Un détail comptable éclaire aussi les chiffres. Le total des oiseaux reproducteurs de l’île a reculé de plus de 40 % en quinze ans, selon la revue Science. C’est moins que les 63 % des jugulaires. Les macaronis amortissent mécaniquement la chute.
« Les manchots à jugulaire envoient un signal assez clair des effets du réchauffement. »
Norman Ratcliffe, British Antarctic Survey, cité par CNN
Ce que ce déclin annonce pour l’Antarctique
Un deuxième signal après le manchot empereur
Le calendrier frappe. En avril 2026, l’UICN a reclassé le manchot empereur dans la catégorie « en danger », à cause de la perte de banquise. Six mois plus tard, un autre habitant du continent tire la sonnette d’alarme.
Les auteurs estiment que ces « déclins alarmants » justifieraient de classer le manchot à jugulaire en danger. Les fiches de référence consultées l’indiquent pour l’instant en « préoccupation mineure ». Le verdict appartient à l’UICN.
Ce phénomène reste-t-il local ? Pas forcément. Les îles Sandwich du Sud abritent près d’un tiers des manchots à jugulaire du monde, rappelle Peter Fretwell, spécialiste de télédétection au British Antarctic Survey. Même ces îles, loin de toute présence humaine, n’échappent pas au réchauffement.
Quand le krill bouge, tout le réseau suit
Le krill occupe une place centrale dans le réseau trophique de l’océan Austral : manchots, phoques, baleines, calmars et poissons s’en nourrissent. Quand ce crustacé se déplace, tout le monde doit s’adapter, sauf ceux qui ne peuvent pas partir.
Voilà pourquoi Norman Ratcliffe redoute des effets plus larges sur les chaînes alimentaires marines de la région. Les manchots à jugulaire jouent les canaris dans la mine : ils signalent le danger. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Vos questions sur les manchots à jugulaire de Zavodovski
Combien d’oiseaux l’île a-t-elle perdus ?
Les chiffres varient selon la source. Le British Antarctic Survey évoque plus d’un demi-million d’oiseaux, tandis que l’AFP avance plus de 680 000. Les deux ne se contredisent pas forcément : 680 000 dépasse bien le demi-million.
Avant de comparer deux chiffres de population, cherchez l’unité de comptage : nids occupés, couples ou individus. Un couple reproducteur compte deux oiseaux, donc un même déclin peut s’afficher du simple au double selon l’unité retenue. Vérifiez aussi les années de départ et d’arrivée. Deux minutes de lecture évitent bien des comparaisons bancales.
Espèce menacée ou simple coup dur local ?
Les chercheurs ne parlent pas d’extinction. Ils suggèrent un reclassement en espèce « en danger ». L’espèce ne vit pas qu’à Zavodovski, mais la tendance générale à la baisse touche déjà l’Antarctique et les îles environnantes. Voilà précisément ce qui les inquiète.
Réchauffement climatique : preuve ou forte présomption ?
Les auteurs formulent une inférence : la cause la plus probable. Leur raisonnement procède par élimination et par recoupement des données de suivi. Le volcan, la concurrence entre espèces et la pêche locale ne résistent pas à l’examen.
Un record perdu, plus de la moitié des nids désertés, un krill qui file vers le sud. Zavodovski ne raconte pas un accident isolé. Elle montre un océan qui rebat les cartes, nid après nid.











