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Il est 14 heures, en plein mois d’août. Le thermomètre grimpe, l’air vibre, et soudain, ce mur de son familier envahit tout le jardin. Une cigale peut à elle seule dépasser 90 décibels, soit à peu près le volume d’une tronçonneuse à quelques mètres. Pourtant, cet insecte de quelques centimètres ne possède ni bouche ni cordes vocales pour produire un tel vacarme. Comment fait-il ? Et surtout, pourquoi s’acharne-t-il ainsi, des heures durant, sous une chaleur écrasante ?
Derrière ce bruit assourdissant se cache une mécanique d’une précision redoutable, entièrement pilotée par la température et par l’urgence de se reproduire.
Ce qu’il faut retenir
- Seuls les mâles cymbalisent ; les femelles restent totalement silencieuses.
- Le chant démarre uniquement au-delà de 22°C environ.
- Le mâle désactive ses tympans pour ne pas s’assourdir lui-même.
- Chaque espèce possède un chant unique, véritable barrière reproductive.
- Un record mondial atteint 120 décibels, chez une cigale australienne.
Cymbales contre élytres : le vrai mécanisme du bruit
Contrairement à une idée reçue, la cigale ne chante pas, à proprement parler. Elle ne dispose ni de cordes vocales ni d’un bec capable de moduler un son comme le ferait un oiseau. Le bruit provient d’un organe unique dans le monde animal : la cymbale, une fine membrane rigide logée de chaque côté du premier segment abdominal. Seuls les mâles en sont équipés. Les femelles, elles, restent silencieuses toute leur vie.
Un muscle puissant tire sur cette membrane, la fait claquer vers l’intérieur, puis la relâche brusquement. Résultat : un déclic sec, répété. Mais à quelle vitesse ? Jusqu’à 900 fois par seconde. Cette cadence hallucinante transforme une série de clics isolés en un sifflement continu, strident, presque électrique. L’abdomen du mâle, en grande partie creux, agit comme une caisse de résonance et amplifie le tout, un peu comme une guitare démultiplie la vibration d’une corde pincée.
On confond souvent ce mécanisme avec la stridulation du grillon ou de la sauterelle, qui frottent deux parties de leur corps l’une contre l’autre. Rien à voir. Aucun frottement chez la cigale. Aucune corde, aucun archet. Juste une membrane qui claque, encore et encore, actionnée par une mécanique musculaire d’une efficacité redoutable.
Beaucoup de textes, y compris certains manuels, décrivent le bruit de la cigale comme une « stridulation ». C’est inexact. Le terme correct est la cymbalisation. La confusion vient du fait que les deux mécanismes produisent un résultat sonore proche, alors que leur fonctionnement physique n’a rien de commun.
22°C, le seuil qui déclenche le concert
Pourquoi le silence règne-t-il certains matins, même en plein été ? La réponse tient en un chiffre : 22°C. En dessous de ce seuil, le muscle cymbalique manque de tonus pour actionner la membrane à pleine cadence. La cigale reste alors muette, non par choix, mais par impossibilité physique.
Résultat : un phénomène que peu d’articles relèvent clairement. Le jour et la nuit, en eux-mêmes, n’influencent pas le chant. Seule la température de l’air commande le silence ou le vacarme. Une matinée nuageuse et fraîche peut ainsi rester silencieuse jusqu’en fin de matinée, tandis qu’une soirée encore chaude après un pic de canicule peut prolonger le concert bien après 20 heures.
En croisant le seuil thermique du muscle cymbalique avec le mécanisme de protection auditive du mâle pendant le chant, une régularité se dessine : le silence qui suit le passage d’un nuage n’a rien d’un repos volontaire. C’est un arrêt purement mécanique, comme un moteur qui cale faute de carburant, dès que la température descend sous le seuil.
Séduire, alerter, dissuader : trois usages pour un seul son
Mais le chant nuptial, aussi dominant soit-il dans l’imaginaire collectif, n’est pas l’unique fonction de la cymbalisation. Trois usages coexistent chez la plupart des espèces.
- L’appel nuptial : le mâle chante pour attirer une femelle de sa propre espèce, chaque motif sonore agissant comme une signature acoustique.
- Le signal de détresse : capturé ou saisi entre des doigts, l’insecte émet un son différent, plus irrégulier, pour tenter de se libérer.
- La dissuasion collective : un chœur de mâles synchronisés brouille la localisation individuelle de chacun, compliquant la tâche des prédateurs comme les oiseaux.
Voilà pourquoi un pas trop appuyé suffit à faire taire tout un arbre en quelques secondes. La cigale approchée interrompt son chant et se fige. Elle ne le reprend que lorsque la menace supposée s’éloigne réellement.
Le signal de détresse, une facette méconnue
Imaginez une cigale saisie par un lézard sur une branche basse. Son chant nuptial, régulier et modulé, cède immédiatement la place à un crissement heurté, sans rythme reconnaissable. Certains observateurs y voient une tentative de surprendre le prédateur, voire de le pousser à desserrer sa prise sous l’effet de la vibration brutale contre son corps. Ce signal n’a plus rien d’un chant de séduction. Il ressemble davantage à une sirène d’alarme actionnée dans l’urgence.
Comment la cigale évite de s’assourdir elle-même
Produire un son proche de celui d’une perceuse, à quelques millimètres de son propre corps : voilà un défi que la cigale relève chaque jour d’été. Comment échappe-t-elle à ses propres décibels ?
Mâles et femelles possèdent des tympans, situés sous l’abdomen, qui leur servent d’organes auditifs. Mais plusieurs observations entomologiques rapportent que le mâle relâche volontairement ses tympans au moment précis où il cymbalise, ce qui réduit leur sensibilité. Une fois le chant terminé, l’organe retrouve sa tension normale et son acuité habituelle.
Bien avant nos capteurs modernes, l’entomologiste Jean-Henri Fabre avait déjà questionné cette résistance sonore, à sa manière, il y a plus d’un siècle. Il fit tirer des coups de canon à quelques mètres de cigales en plein chant. Aucune ne s’interrompit.
« Dure d’oreille » — c’est ainsi que Jean-Henri Fabre qualifiait la cigale, après l’avoir vue chanter sans réagir au bruit d’un coup de canon tiré à quelques pas.
Ce paradoxe mérite d’être posé clairement : le canon, littéralement assourdissant à quelques mètres, ne perturbe strictement rien au rythme du chant, alors qu’un simple pas humain, presque silencieux, suffit à l’interrompre en une fraction de seconde. La raison ? Sans doute les vibrations. Cette différence suggère que l’alerte de la cigale repose moins sur ce qu’elle entend que sur ce qu’elle ressent : les vibrations transmises par la branche sous ses pattes, bien avant que le son n’atteigne ses tympans.
Pour observer une cigale en plein chant sans l’interrompre, évitez de poser le pied lourdement près de l’arbre. Approchez-vous lentement, sans toucher le tronc ni les branches basses : la vibration du sol et du bois l’alerte bien plus vite que votre ombre ou votre voix.
Une carte d’identité sonore propre à chaque espèce
Chaque espèce de cigale possède un motif sonore qui lui est propre : rythme, hauteur, durée des phrases. Ce détail pèse directement sur la survie de l’espèce. Là où deux espèces voisines se ressemblent à s’y méprendre visuellement, seul le chant permet de les distinguer avec certitude. Certaines cigales ne présentent tout simplement aucune différence morphologique fiable entre elles. Le son devient alors le seul repère.
Concrètement, cette signature acoustique joue un rôle de barrière reproductive. Une femelle ne répond qu’au motif de sa propre espèce. Deux populations qui partagent le même arbre peuvent ainsi cohabiter sans jamais se croiser, simplement parce que leurs fréquences ne se rencontrent pas. Le chant fait office de frontière invisible, plus efficace qu’une différence de couleur ou de taille.
| Espèce | Nom commun | Intensité sonore | Répartition |
|---|---|---|---|
| Cicada orni | Cigale grise | Environ 90 dB | Pourtour méditerranéen |
| Lyristes plebejus | Grande cigale | Environ 90 dB | Sud de la France |
| Cyclochila australasiae | Cigale épicier vert | Jusqu’à 120 dB | Australie |
Ce dernier chiffre mérite un arrêt. 120 décibels, c’est le niveau d’une tronçonneuse tenue à bout de bras, ou d’un concert de rock au premier rang. La cigale épicier vert australienne détient ainsi un record peu enviable : celui de l’insecte le plus bruyant recensé au monde.
Des années sous terre pour quelques semaines de vacarme
Avant d’émerger, la cigale — un insecte de la famille des Cicadidae — passe l’essentiel de son existence sous terre, à l’état de larve, nourrie de sève puisée dans les racines. Cette phase souterraine s’étend sur plusieurs années selon les espèces, parfois de façon spectaculaire chez certaines cigales nord-américaines, dites périodiques, qui restent enfouies treize ou dix-sept ans avant de ressortir toutes ensemble, la même année, dans un synchronisme presque militaire. Un chiffre vertigineux.
Une fois adulte, la cigale ne vit plus que quelques semaines. Là réside l’explication la plus simple, et la plus souvent négligée, de l’intensité de son chant. Elle ne dispose d’aucun délai pour hésiter. Se reproduire vite, ou disparaître sans descendance : l’équation ne laisse aucune marge. Le mâle qui chante à tue-tête sous le soleil de juillet ne perd donc pas son temps. Il joue littéralement sa seule chance.
Foire aux questions sur le chant des cigales
Les cigales femelles font-elles du bruit ?
Non. Les femelles ne possèdent pas de cymbales fonctionnelles. Elles perçoivent le chant grâce à leurs tympans, repèrent le mâle dont le motif leur convient, puis se déplacent vers lui. Le silence féminin n’est pas un désintérêt. C’est une répartition stricte des rôles.
Pourquoi le silence tombe-t-il la nuit ?
Après le coucher du soleil, la température chute rapidement. Sous le seuil des 22°C, le muscle cymbalique perd son efficacité. Le concert s’arrête donc naturellement, sans lien direct avec l’obscurité elle-même. Une nuit tropicale suffisamment chaude pourrait, en théorie, prolonger le phénomène.
Ce vacarme peut-il abîmer l’audition humaine ?
À proximité immédiate, un chœur de cigales peut dépasser 90 dB, un niveau comparable à une perceuse. Une exposition prolongée et rapprochée n’est jamais souhaitable pour une source sonore de cette intensité. Dans la pratique, la distance et la dispersion des insectes dans les arbres limitent fortement ce risque pour l’oreille humaine.
La prochaine fois qu’un mur de son envahira le jardin en plein été, une chose deviendra difficile à ignorer : ce bruit qui semblait si banal cache une mécanique sophistiquée, calibrée par des millions d’années d’évolution, et tournée vers un seul objectif — transmettre la vie avant que l’été ne s’achève.











