Extrêmistan vs. Médiocristan : notre monde inégal et fragile

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The Course of Empire Destruction, Thomas Cole, 1836 | Wikimedia Commons

Extrêmistan et Médiocristan : Le cygne noir de Nassim Nicholas Taleb


Extrêmistan et Médiocristan sont deux lieux conceptuels, deux pays imaginaires, deuxprovinces utopiques inventées par le penseur Nassim Nicholas Taleb (NNT) dans son best-seller Le Cygne noir (2007) (section « Voyages à l’intérieur du Médiocristan »).

 

Le Médiocristan

Le Médiocristan est le monde du calculable, du régulier, du normal, du prévisible. Le Médiocristan est un monde de routine dans lequel aucun événement ne peut modifier de manière significative la configuration générale des choses.

Sur un total donné, un échantillon X ne peut avoir une influence décisive sur l’ensemble. Le changement a peu d’effet. 

NNT développe son image en l’appliquant à l’exemple du poids des êtres humains. Il n’y pas de place pour un événement extrême dans ce domaine. La moyenne du poids d’un échantillon de mille personnes sera peu influencée par la présence dans cet échantillon de la personne la plus grosse du monde (disons arbitrairement qu’elle pèse 250 kg) puisque les êtres humains ont des poids qui restent en général similaires (de 45 à 110 kg environ). 

Même chose pour la consommation de calories. Sur une année, une consommation de calories excessive au cours d’une journée particulièrement fastueuse (les fêtes de fin d’année par exemple), représentera un faible apport au regard de la totalité des calories consommées en une année.

L’inverse est vrai : on ne perdra jamais beaucoup de poids en un jour. Cela demande une routine établie sur des semaines, des mois, voire des années. La perte de poids est une affaire de régularité.

Dans le domaine économique, un dentiste, ou un boulanger, travaillent au Médiocristan. Ils ne deviendront pas riches du jour au lendemain : la croissance de leur revenu est régulière, évoluant en fonction de l’augmentation de leurs prestations.

Le Médiocristan est un lieu où l’égalité règne. Les éléments sont régis par la tyrannie du collectif.

 

L’Extrêmistan

L’Extrêmistan est le monde de l’incalculable, de l’accidentel, de l’invisible, de l’imprévu. L’Extrêmistan est un monde dans lequel un événement extraordinaire peut modifier de manière significative, voire disproportionnée, la configuration générale des choses. Sur un total donné, un échantillon Y peut avoir une influence décisive sur l’ensemble.

Le domaine du revenu individuel, ou de la richesse, est par exemple en Extrêmistan. Sur le même échantillon de mille personnes, un individu X, par exemple le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, peut avoir un revenu 10 000 fois ou 100 000 fois supérieur à celui de l’ensemble des 999 autres individus. Le revenu de X représente une part énorme du total. 

L’Extrêmistan est le lieu où l’inégalité règne : The winner takes all, « le gagnant prend tout ». Les éléments sont régis par la tyrannie du singulier. Un seul apport peut tout modifier. Un seul événement peut dominer tout un phénomène.

De fait, les domaines en Extrêmistan sont bien plus nombreux que ceux au Médiocristan.

L’Extrêmistan concerne, surtout mais pas exclusivement, les quantités sociales. NNT nous donne ces exemples :

  • la vente de livre par auteur : 1% des auteurs multiplient les best-sellers (J.K. Rowling par exemple, l’auteur des Harry Potter, ou Michel Houellebecq en France), les 99% restant ne vendront jamais un livre ;
  • la célébrité ;
  • le nombre de références sur Google ;
  • la population des villes ;
  • l’utilisation moyenne d’un mot du vocabulaire ;
  • le nombre de locuteurs d’une langue ;
  • les dommages causés par un séisme, les morts dans une guerre ou du fait du terrorisme, la taille des planètes, la taille des entreprises, les portefeuilles d’actions, les différences de taille entre les espèces (souris et éléphant par exemple), les taux d’inflation et les données économiques en général, etc.

En Extrêmistan, on doit en conséquence être suspicieux vis-à-vis de ce que l’on observe et vis-à-vis des données. La survenue d’un événement peut tout modifier.

 

Médiocristan, Extrêmistan et cygne noir

L’Extrêmistan est le lieu de prédilection des cygnes noirs. Le Médiocristan n’est pas à l’abri non plus.

Le cygne noir est un symbole utilisé par Nicholas Nassim Taleb pour désigner un phénomène précis : un événement très rare, un cas exceptionnel, dont l’influence est extrême et dont la prévisibilité n’est que rétrospective (à nos yeux).

Nous nous faisons illusions de la prévisibilité des cygnes noirs, mais de manière rétrospective (« cet événement était prévisible ! Nous étions aveugles, nous n’avons pas voulu voir ! »). Selon NNT, nous sommes aveugles aux cygnes noirs, car nous sommes aveugles à l’aléatoire. La vie sociale avance par la survenue de cygnes noirs, c’est-à-dire des événements improbables aux conséquences démesurées. L’histoire avance par sauts

Le problème est donc que nous pensons vivre au Médiocristan. Or, le monde est dominé par l’Extrêmistan. Le cours régulier et normal des événements dans la vie sociale est trompeur. Ils nous incitent à essayer de prévoir le futur en pensant que son déroulement sera régulier (par exemple : calculer le prix du pétrole sur 30 ans, s’endetter sur 25 ans en espérant voir son revenu augmenter, prévoir sa journée de demain sans laisser une place aux impondérables).

En utilisant des outils de prévision du Médiocristan, nos vies et nos sociétés reposent sur la croyance que les risques futurs sont entièrement calculables. Cette croyance les fragilise : nous sommes sensibles aux cygnes noirs qui surviennent car ils détruisent toutes nos prévisions (les cygnes noirs n’existent qu’en fonction des prévisions).

 

Le cygne noir de Nassim Nicholas Taleb

Le cygne noir est le livre le plus célèbre du trader, professeur et philosophe Nassim Nicholas Taleb. Le génie de l’auteur est de parvenir à transmettre des idées importantes sur la puissance de l’aléatoire et de l’imprévisible sur nos vies, dans un véritable conte philosophique, un livre qui mêle humour, métaphores, éléments biographiques et réflexions de fond. 

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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