Marcel Gauchet : les droits de l’homme ne sont pas une politique

Marcel Gauchet publie cet article en 1980, à l’époque où la thématique des droits de l’homme et de leur promotion, fait l’objet d’une reviviscence. La mythologie communiste termine de s’effondrer à l’Ouest et la promesse des lendemains qui chantent portée par le mouvement ouvrier n’est plus un futur en lequel on peut croire. Le marxisme, qui avait disqualifié les droits de l’homme comme des droits formels dénués de réalité, ne fait plus office de barrage.

Ce retour de la thématique des droits de l’homme est pour Marcel Gauchet un symptôme d’une évolution plus profonde de la société libérale, celle de l’individu. Et le penseur en est critique : ils ne sont pas une politique. Les droits de l’homme sont nos principes fondateurs, ils sont essentiels, mais ils ne suffisent pas à définir une société, un régime, une manière d’être de la société. Marcel Gauchet critique ici, bien sûr, une certaine intelligentsia française qui, après s’être énamourée de la promesse communiste, s’est ensuite tournée vers la défense et la promotion interne et mondiale des droits de l’homme comme nouvelle matrice de leur engagement. 

 

Les droits de l’homme à l’Est et à l’Ouest


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La chantier du canal de la mer Blanche, un îlot de « l’archipel du Goulag ». Le livre de Soljenitsyne a porté un coup fatal aux dernières illusions collectives quant à la nature des régimes de l’Est | Wikimédia Commons

Marcel Gauchet revient d’abord sur les répercussions à l’Ouest, à l’époque de la Guerre froide, de l’évidence désormais indéniable que les régimes communistes de l’Est sont des régimes oppressifs. Et, conséquence :

[…] à partir du moment où l’on nie plus qu’il existe des camps, des prisons, et d’innombrables victimes d’une oppression quotidienne, se pose le problème d’une solidarité, d’une aide, d’une lutte concrète.

Contrecoup théorique à ce déniaisement : à l’Ouest, en France notamment, l’idée naît chez les intellectuels que l’on a besoin aussi d’un mouvement des droits de l’homme pour « peser, ici et maintenant, sur la politique française. »

L’idée [est] que c’est en termes de droits de l’homme qu’il faut traiter du présent et de l’avenir de cette société.

Une question se pose alors :

Les droits de l’homme sont-ils, doivent-ils être une politique, notre politique ?

 

La politique des droits de l’homme : l’impuissance collective ?


Dans l’affaire, ce qu’il y a de très surprenant est finalement la renaissance de ce thème dans des sociétés, France incluse, où la présence de la question du respect des droits fondamentaux par le gouvernement, l’administration et sa police est loin d’être absente, et imprègne même les rapports sociaux.

Pour Marcel Gauchet, il faut se méfier : les droits de l’homme ne pourraient être que le voile cachant l’effondrement du projet que le mouvement ouvrier incarnait et de la société qu’il promettait. Ces droits de l’homme peuvent même être l’arme pour arguer de la nécessité d’un gouvernement minimal. Les droits de l’homme peuvent fournir, et c’est le point le plus important, un nom enviable à l’impuissance collective :

Car si l’on entend par politique une action qui cherche à se donner les moyens de l’exigence qui la porte, alors les droits de l’homme, et on ne saurait trop fortement y appuyer, ne sont pas une politique.

À l’Est même, est-ce que la société d’après le communisme, libérée du totalitarisme communiste ne serait pas une société d’injustice et d’inégalité, où les contestataires d’hier seraient les privilégiés de demain ? On voit, aujourd’hui, au XXIe siècle, que la crainte pouvait était toute justifiée. Les droits de l’homme fonctionnent comme la justification d’un ordre établi sans aucune autre portée positive :

Et l’on voit bien dès lors comment une certaine manière de mettre en avant les droits de l’homme revient indirectement à légitimer l’ordre occidental établi : dès lors qu’il n’y a pas de communisme (ou de fascisme), tout va bien.

Mais voilà que rien n’est réglé du problème social : comment atteindre demain une société juste, égale et libre ? Une fois le totalitarisme éliminé, la question du destin de la communauté des hommes demeure.

 

 

La faiblesse du mouvement des droits de l’homme


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Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, adoptée par l’Assemblée nationale française le 26 août 1789, par Jean-Jacques Le Barbier| Wikimédia Commons

Les droits de l’homme sont un moyen pour nombre d’intellectuels de se situer en dehors de la gauche officielle, de s’en démarquer, de se placer dans le parti favorable à l’accroissement de l’autonomie individuelle contre les projets archaïques d’une gauche étatiste.

La faiblesse de ce mouvement demeure celle de ses fins positives, de ce qu’elle propose concrètement en dehors de « l’incantation sans examen ni but ». Son impuissance, c’est celle de concevoir un avenir différent pour la société. Le pouvoir est vu par cette nouvelle vogue des droits de l’homme comme intrinsèquement porteur d’une puissance oppressive. Ce serait là sa malédiction propre.

Ce qui est frappant dans ce refus, si profondément motivé qu’il soit tant par le spectacle des spécimens en place que par celui des aspirants à la succession, c’est, au-delà, l’absence rigoureuse d’avenir qu’il postule. Une éternité immobile de l’oppression contre laquelle on ne peut que se dresser et gagner au mieux la latitude d’un espace de liberté : les choses s’arrêtent là.

Le champ du possible se limite à défendre les droits de la personne, ou à les étendre lorsque les circonstances s’y prêtent :

[…] point d’autre perspective que de défendre le capital des libertés formelles et des droits individuels. Au-delà, on verra.

Bref, on pourrait maîtriser l’avenir, on ne pourrait plus transformer la société dans son ensemble. Il est vrai, nos sociétés ne sont plus capables de se figurer leur avenir. La mythologie communiste est éliminée, mais quelle alternative balbutie un début d’expression ?

 

 

La politique des droits de l’homme, ou l’impossibilité de penser l’individu et la société


Derrière ce mouvement, Marcel Gauchet voit une des grandes oscillations que connaissent les sociétés occidentales depuis l’invention de l’individu :

Oscillations liées à la difficulté, si ce n’est l’impossibilité qu’elles éprouvent à penser ensemble individu et société, à recomposer une société à partir des individus.

La société ne se conçoit désormais que composée d’individus, mais comment penser leur coexistence ? Comment faire de la coexistence d’individus différents un ensemble collectif viable ?

Le retour au droit de l’homme recèle un grand péril : retomber dans la croyance que l’individu se forme et vit contre la société, société dans laquelle il serait condamné à vivre pour son plus grand malheur, et croire que l’on peut partir des exigences et des droits de l’individu pour remonter à la société. On ne peut pourtant penser l’individu en dehors de son inscription collective. Individu et société ne sont pas des termes antagonistes. L’un ne doit pas s’accomplir dans la mort de l’autre.

 

 

Les limitations de l’autonomie individuelle


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Développement essentiel lié au règne de l’individu : un développement sans précédent de l’État.

[…] le règne singulier de l’individu suppose l’empire général de l’État.[…] Toujours plus d’indépendance des existences individuelles : toujours plus d’autre part de prévalence du point de vue de l’organisation bureaucratique d’ensemble.

Et c’est en fonction de l’accroissement des prérogatives de l’État qu’à pu se constituer l’individu. En effet, depuis que les hommes ne se considèrent plus comme les tributaires d’un ordre dont ils ont hérité (des ancêtres, des dieux, de Dieu, etc.), un nouveau type d’État est devenu possible, celui d’un pouvoir n’ayant rien au dessus de lui et procédant de la décision de chacun. Ce n’est pas des êtres eux-mêmes qu’est née la conviction qu’ils étaient des individus, autosuffisants et indépendants. C’est de dehors que cette opération s’est effectuée. C’est parce que les hommes ont récupéré une prégnance sur eux-mêmes, contre les décrets de l’au-delà, par l’affirmation de l’État.

Plus encore, l’État est un foyer d’inscription pour l’individu, qui peut se considérer comme tel face à l’État, au-delà de ses appartenances spontanées, c’est-à-dire familiale, géographique, religieuse, corporative, etc. Je suis individu parce que l’existence de l’État me permet de penser ainsi.

Car tel s’avère le paradoxe de la liberté selon les modernes : l’émancipation des individus de la contrainte primordiale qui les engageait envers une communauté supposée les précéder quant à son principe d’ordre, et qui se monnayait en très effectives attaches hiérarchiques d’homme à homme, loin d’entraîner une réduction du rôle de l’autorité, comme le bon sens, d’une simple déduction, le suggérerait, a constamment contribué à l’élargir.

Mais ce développement commun de l’individu et de l’État est à la source d’aliénations auxquels l’incantation aux droits de l’homme ne répond pas. 

L’affirmation de l’autonomie individuelle est allée rigoureusement de pair avec un accroissement de l’hétéronomie collective. La conquête et l’élargissement des droits de chacun n’ont cessé d’alimenter l’aliénation de tous.

 

Première source d’aliénation : la dépossession par l’État

L’appareil administratif croît donc en fonction du développement de l’individualisme pour prendre en charge l’orientation collective. Le pouvoir que les individus ont récupéré sur eux-mêmes ne peut être que se réaliser par une dépossession en faveur de ce pouvoir commun, l’État.

Plus s’approfondit le droit des hommes sur la définition de leur société, et plus l’emprise organisatrice de l’État bureaucratique, sous couvert de leur permettre l’exercice, leur en dérobe, en fait, la faculté.

Point de totalitarisme ici, mais une aliénation sociale à laquelle rien ne commande de se résigner pour Marcel Gauchet.

Le fait est là, qui exige d’être médité : expropriation étatique et consolidation des droits de l’homme ont jusqu’à présent progressé de concert. Faut-il s’accommoder de cette alliance, et travailler encore à la resserrer, en refusant de la considérer en face ? 

 

Deuxième source d’aliénation : l’équivalence abstraite des individus

Autre antinomie propre à cette dynamique individualiste : cette société qui confère à l’individu une valeur imprescriptible est aussi celle de l’équivalence abstraite des individus. C’est une société qui crée des être anonymes et interchangeables. Là où la société permet à chacun de s’ériger en une individualité caractérisée, unique, incomparable, elle met cette aspiration hors jeu parce qu’elle considère ces caractéristiques personnelles comme indifférentes.

 

Troisième source d’aliénation : l’absence d’autonomie réelle de l’individu

Enfin, la société, si elle reconnaît les droits de l’individu, ne lui confère pas forcément l’autonomie pour les exercer. Le totalitarisme force la personne à participer du processus politique. Les sociétés libérales donnent le droit de se désinsérer de la conscience de l’existence sociale, de s’enfermer dans sa sphère privée. Pour Marcel Gauchet, cet enfermement n’ouvre pas forcément sur une possibilité d’affirmation de son originalité à soi, mais d’un suivisme massif.

 

 

Conclusion : pourquoi les droits de l’homme ne sont pas une politique


Bref, la société libérale comporte un revers lui aussi menaçant :

Il est un envers menaçant – qui ne le sait à présent ? – du projet d’une société libérée de toute oppression : la domination totale. Il peut parfaitement y avoir aussi un revers à la lutte naïve pour l’accroissement de la sphère des droits de l’individu : le renforcement du rôle de l’État, l’approfondissement de l’anonymat social, l’aggravation encore du désintérêt pour la chose publique et de la banalisation angoissée des conduites.

On est individuellement libre, mais dans une société de plus en plus prise en charge par l’État. On est n’importe qui dans l’organisation dans laquelle on s’insère. On est incapable de se penser parmi les autres et en fonction de la collectivité. On est capable de prendre ses distances et assumer sa différence par rapport aux autres.

Voilà qui doit nous inciter à plus que de la prudence quant à l’idée de faire des droits de l’homme une politique : les droits de l’homme ne sont pas une politique dans la mesure où ils ne nous donnent pas prise sur l’ensemble de la société où ils s’insèrent. Ils ne peuvent devenir une politique qu’à la condition qu’on sache reconnaître et qu’on se donne les moyens de surmonter la dynamique aliénante de l’individualisme qu’ils véhiculent comme leur contre-partie naturelle.

 


Bibliographie

Marcel Gauchet, « Les droits de l’homme ne sont pas une politique », Le Débat 1980/3 (n° 3), p. 3-21.

 

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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