« Le Peuple » de Michelet : résumé et analyse

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Les Glaneuses, Jules Breton, 1854 | Wikimedia Commons

« Le Peuple » de Michelet : résumé et analyse


Jules Michelet (1798 – 1874), célèbre historien, s’insurge dans son livre de 1846 contre la vision donnée du peuple par une certaine élite, celle des écrivains, dont ils ne retiennent que l’ignominie ou la violence.

De nobles écrivains, d’un génie aristocratique, et qui toujours avaient peint les mœurs des classes élevées, se sont souvenus du peuple ; ils ont entrepris, dans leur bienveillante intention, de mettre le peuple à la mode. Ils sont sortis de leurs salons, ont descendu dans la rue, et demandé aux passants où le peuple demeurait. On leur a indiqué les bagnes, les prisons, les mauvais lieux.

Il est résulté de ce malentendu une chose très fâcheuse, c’est qu’ils ont produit un effet contraire à celui qu’ils avaient cherché. Ils ont choisi, peint, raconté, pour nous intéresser au peuple, ce qui devait naturellement éloigner et effrayer.

p.151 (pagination de l’édition GF)

Ces romans ne donnent, selon Michelet, qu’une vision biaisée du peuple aux élites lectrices.

L’historien en craint la conséquence : la coupure entre le peuple et les élites.

Ce que nous avons de dur à dire, disons-le, versons notre cœur, ne cachons rien des maux, et cherchons bien les remèdes.

Un peuple ! une patrie ! une France !… Ne devenons jamais deux nations, je vous prie.

Sans l’unité, nous périssons. Comment ne le sentez-vous pas ?

Français, de toute condition, de toute classe, et de tout partie, retenez bien une chose, vous n’avez sur cette terre qu’un ami sûr, c’est la France.

p.75

La France ne doit pas être divisée, car « la France est une religion ». Elle a apporté, à l’Europe et au monde, une nouvelle Révélation : la Révolution. Le vrai nom de la éternel de la France, c’est la Révolution. Sa vocation est de faire advenir la démocratie et la Justice. Cette mission transcende la division des classes et doit unir la nation. 

Le moyen âge promit l’union, et ne donna que la guerre. Il fallut que ce Dieu eût sa seconde époque, qu’il apparût sur la terre, en son incarnation de 89. Alors, il donna à l’association sa forma à la fois la plus vaste et la plus vraie, celle qui, seule encore, peut nous réunir, et par nous, sauver le monde.
France, glorieuse mère, qui n’êtes pas seulement la nôtre, mais qui devez enfanter toute nation à la liberté, faites que nous nous aimions en vous !

pp. 216 – 217

La France, c’est, pour Michelet, la nation universaliste, la nouvelle Rome :

Elle procède de Rome, et elle doit enseigner Rome, sa langue, son histoire. Notre éducation n’est point absurde en ceci. Elle l’est en ce qu’elle ne pénètre point cette éducation romaine du sentiment de la France ; elle appuie pesamment, scolastiquement sur Rome qui est le chemin, elle cache la France qui est le but.

p.230

Les « hommes d’étude » doivent donc faire le premier pas vers le peuple :

Entre les hommes d’étude, de réflexion, et les hommes d’instinct, qui fera le premier pas ? Nous, les hommes d’études.

p.147

Initiative salvatrice, car le peuple est le moteur de l’histoire, le principe d’action de la nation :

Les classes que nous appelons inférieures, et qui suivent de plus près l’instinct, sont par cela même éminemment capables d’action, toujours prêtes à agir. Nous autres, gens cultivés, nous jasons, nous disputons, nous répandons en paroles ce que nous avons d’énergie.

p.160

Le peuple, c’est la sève nouvelle, les nouveaux Barbares plein de chaleur vitale en marche vers une « Rome de l’avenir » (ou Jérusalem céleste) :

Souvent aujourd’hui l’on compare l’ascension du peuple, son progrès, à l’invasion des Barbares. Le mot me plaît, je l’accepte… Barbares ! Oui, c’est-à-dire pleins d’une sève nouvelle, vivant et rajeunissante. Barbares, c’est-à-dire voyageurs en marche vers la Rome de l’avenir, allant lentement, sans doute, chaque génération avançant un peu, faisant halte dans la mort, mais d’autres n’en continuent pas moins.

Nous avons, nous autres Barbares, un avantage naturel ; si les classes supérieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale.

p.72

En revanche, plus on monte dans l’échelle sociale, plus la vigueur faiblit :

En nationalité, c’est tout comme géologie, la chaleur est en bas. Descendez, vous trouverez qu’elle augmente ; aux couches inférieures, elle brûle.

[…]

Quel froid si je monte plus haut ! c’est comme dans les Alpes. J’atteins la région des neiges. La végétation morale disparaît peu à peu, la fleur de la nationalité pâlit. C’est comme un monde saisi en une nuit d’un froid subit d’égoïsme et de peur… Que je monte encore un degré, la peur même a cessé, c’est l’égoïsme pur du calculateur sans patrie ; plus d’hommes, mais des chiffres…Vrai glacier abandonné de la nature !

p.141

« L’instinct des simple, l’inspiration des foules » (préface de 1866) a droit de cité. Une alliance entre le peuple et les élites est nécessaire :

Spectacle étrange ! D’une part, des existences pleines de jeune et puissante vie… Mais ces êtres sont comme enchantés encore, ils ne peuvent bien faire entendre leurs pensées et leurs douleurs. D’autre part, en voilà d’autres qui ont recueilli tout ce que l’humanité a jamais forgé d’instruments pour analyser, pour exprimer la pensée, langues, classifications, et logique, et rhétorique, mais la vie est faible en eux…Ils auraient besoin que ces muets, en qui Dieu versa sa sève à pleins bords, leur en donnassent une goutte.

p.194

Tout le travail du Peuple, publié en 1846, est de faire parler la masse des sans voix dangereusement marginalisée. Projet quasi-populiste, qui se justifie par la place éminente du peuple dans la cité : il en est le fondement, et la démocratie en marche ne peut se passer de son instinct et son élan vital. La vie des classes riches et cultivées, elle, ne génère qu’insociabilité et « paralysie du cœur ».

Surtout, le peuple, le travailleur, c’est l’homme moderne. 

Le vrai nom de l’homme moderne […] est celui du travailleur. 

Michelet présente donc un tableau des diverses composantes de la majorité de la population française : paysans, ouvriers, fabricants, bourgeois. Mais il n’exhibe pas une nature morte : il fait parler le peuple à travers sa plume. Le Peuple est en effet un livre à l’image de l’objet qu’il veut saisir : vivant, empathique, lyrique. Pas de statistique, pas de théorèmes, pas de travail scientifique de précurseur de la sociologie. Le Peuple est un travail d’enquêteur, de journaliste, accessible et digeste. Le parti pris est littéraire (Paul Viallaneix). La démarche de Michelet ne peut manquer, d’ailleurs, d’évoquer celle, bien postérieure, de Gustave Le Bon dans sa Psychologie des foules. L’historien s’appuie ainsi sur les nombreuses observations consignées dans son journal au cours de ses voyages, mais aussi sur ses souvenirs de « fils du peuple ».

L’historien pousse l’empathie jusqu’à se mettre carrément dans la peau de ses protagonistes. Ce procédé donne des passages étonnants, comme la présentation cette étrange tactique de la femme de l’ouvrier pour garder l’homme à la maison : 

Ce goût des fleurs qui s’est répandu (il y en a maintenant ici plusieurs marchés), ces petites dépenses pour orner l’intérieur, ne sont-elles pas regrettables, quand on ne sait jamais si l’on a du travail demain ? – Ne dites pas dépenses, dites économie. C’en est une bien grande, si l’innocente séduction de la femme rend cette maison charmante à l’homme, et peut l’y retenir. Parons, je vous prie, la maison et la femme elle-même. Quelques aunes d’indienne refont une autre femme, la voilà redevenue jeune et renouvelée. 
« Reste ici, je t’en prie. » C’est le samedi soir ; elle lui jette le bras au col, et elle retient le pain de ses enfants qu’il allait dépenser. 

p.108

Certains aspects du livre sont datés, de l’aveu même de l’auteur (dans sa préface de 1866). Nous, contemporains, pourrons être dérangés par la critique des Juifs (corps étranger à la nation qui incarne avant tout le pouvoir de l’argent selon Michelet, même son rapport au judaïsme est plus complexe), par la subordination affirmée de la femme à l’homme, par la prédication naïve sur la vocation universelle de la France, etc.

Cependant, on peut être stimulé et séduit par la démarche de Michelet. Le Peuple est un appel à combler une « fracture sociale » entre « France d’en bas » et élites qui fait toujours l’actualité. C’est une apologie de l’instinct du peuple sans lequel une démocratie se dessèche et se consume. C’est un plaidoyer contre la tendance des classes riches et cultivées à être aveugles aux leurs. C’est une injonction à faire confiance à celui sans qui la démocratie se trouve sans fondement.

On bénéficiera de très précieuses notes et de la préface de Paul Viallaneix. 

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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