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Le sentiment océanique : qu’est-ce que c’est ? Définition

Publié le 11/09/2022 (m.à.j* le 14/09/2022)
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Le « sentiment océanique » est une expression qui renvoie au sentiment religieux spontané, à la sensation religieuse ou à la sensation de l’éternel que partageraient des millions de personnes, en dehors du cadre de toute institution religieuse et de tout dogme. Le sentiment océanique est l’impression d’être immergé dans la totalité du monde extérieur et de lui appartenir, d’être plongé dans « l’océan de l’Être », sans limite. La notion de « sentiment océanique » a été inventée par l’écrivain Romain Rolland (1866 – 1944) dans une lettre écrite à Sigmund Freud (1856 – 1939), le créateur de la psychanalyse, après qu’il a reçu et lu une copie de L’Avenir d’une illusion (1927). L’écrivain décrit ce fait psychologique comme un état constant, source de renouvellement vital, qui se manifeste « comme une nappe d’eau qu[‘il] sens affleurer sous l’écorce », une expérience intérieure de chaque moment qui lui fait vivre une vie « religieuse », sans que des institutions et des dogmes n’obèrent sa raison critique. Le sentiment océanique est un fait, « c’est un contact ». On comprend que le sentiment océanique est la source de toute religiosité, sentiment que les Églises canaliseraient et, en définitive, flétriraient. La religiosité proposée par Romain Rolland est compatible avec un monde moderne où l’expérience de la transcendance, la négation partielle du moi, est compatible avec la préservation de l’autonomie de l’individu, qui se trouve désenchevêtré d’un cadre social hétéronomique.

Freud dit avoir été frappé par la formule de Rolland. Il lui répond ainsi dans une lettre du 14 juillet 1929 que :

Votre lettre du 5 décembre 1927 et ses remarques sur le sentiment que vous nommez océanique ne m’ont laissé aucun repos.

Ce malaise l’aurait poussé à écrire Malaise dans la civilisation (1930), dont il envoie la seconde édition dédicacée « À son grand ami océanique, l’animal terrestre. » Le premier chapitre du livre est consacré à cette notion. Freud dit qu’il n’a pu découvrir en lui ce sentiment océanique, mais reconnaît son existence chez beaucoup d’hommes, et l’interprète comme une réminiscence de l’état prénatal, enfoui sous plusieurs couches d’états psychiques, lorsque le nourrisson n’isolait pas son « moi » du monde extérieur, mais recevait l’ensemble de ses sensations de l’extérieur. Le sentiment océanique, ou le sentiment religieux recréerait ce sentiment d’enveloppement dans un tout, propre aux foetus, et pourrait être un désir de retour à ce narcissisme primordial.

 

Texte de la lettre de Romain Rolland à Freud (sentiment océanique)

Villeneuve (Vaud) villa Olga

5 décembre 1927

Cher ami respecté,
Je vous remercie d’avoir bien voulu m’envoyer votre lucide et vaillant petit livre. Avec un calme bon sens, et sur un ton modéré, il arrache le bandeau des éternels adolescents, nous tous, dont l’esprit amphibie flotte entre l’illusion d’hier et… l’illusion de demain. Votre analyse des religions est juste. Mais j’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse, qui est toute différente des religions proprement dites, et beaucoup plus durable.
J’entends par là : – tout à fait indépendamment de tout dogme, de tout Credo, de toutes organisations d’Église, de tout Livre Saint, de toute espérance en une survie personnelle, etc. –, le fait simple et direct de la sensation de l’ « éternel » (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique). Cette sensation est, à la vérité, d’un caractère subjectif. Mais comme, avec des milliers (des millions) de nuances individuelles, elle est commune à des milliers (des millions) d’hommes actuellement existants, il est possible de la soumettre à l’analyse, avec une exactitude approximative.<

e pense que vous la rangerez aussi parmi les Zwangsnevrosen. Mais j’ai eu l’occasion de constater souvent sa riche et bienfaisante énergie, soit chez des âmes religieuses d’Occident, chrétiennes ou non chrétiennes, – soit dans ces grands esprits d’Asie, qui me sont devenus familiers, – parmi lesquels je compte des amis, – et dont je vais, dans un livre prochain, étudier deux deux personnalités presque contemporaines (la premières est de la fin du XIXe siècle ; la seconde est morte dans les premières années du XXe), et qui ont manifesté un génie de pensée et d’action puissamment régénérateur pour leur pays et pour le monde.

Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout du long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué ; et j’y ai toujours trouvé une source de renouvellement vital. En ce sens, je puis dire que je suis profondément « religieux », – et sans que cet état constant (comme une nappe d’eau que je sens affleurer sous l’écorce), nuise en rien à mes facultés critiques et ma liberté de les exercer – fût-ce contre l’immédiateté de cette expérience intérieure. Ainsi, je mène de front, sans gêne et sans heurt, une vie « religieuse » (au sens de cette sensation prolongée) et une vie de raison critique, (qui est sans illusion)…

J’ajoute que ce sentiment « océanique » n’a rien à voir avec mes aspirations personnelles. Personnellement, j’aspire au repos éternel ; la survie ne m’attire aucunement. Mais le sentiment que j’éprouve m’est imposé comme un fait. C’est un contact. – Et comme je l’ai reconnu, identique (avec des nuances multiples), chez quantité d’âmes vivantes, il m’a permis de comprendre que là était la véritable source souterraine de l’énergie religieuse ; – qui est ensuite captée, canalisée, et desséchée par les Églises : au point qu’on pourrait dire que c’est à l’intérieur des Églises (quelles qu’elles soient) qu’on trouve le moins de vrai sentiment « religieux ».

Éternelle confusion des mots, dont le même, ici, tantôt signifie : obéissance ou foi à un dogme, ou à une parole, (ou à une tradition), – tantôt : libre jaillissement vital.

Veuillez croire, cher ami, à mon affectueux respect

Romain Rolland

 

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