Mythes et mythologies politiques (Girardet) : le sauveur

Le mythe et mythologie politique du sauveur


Dans Mythes et mythologies politiques (1986), son étude sur les mythes politiques contemporains qui structurent notre imagination, l’historien Raoul Girardet (1917 – 2013) se penche sur l’une des expressions du légendaire national, celui de l’ « homme providentiel », appelé à sauver la patrie en péril. Centrée sur la France, cette étude offre néanmoins une grille d’analyse qui peut permettre d’appréhender ce phénomène d’ « avènement du sauveur » dans d’autres pays.

Girardet dégage quatre archétypes du « sauveur », auxquels correspondent des figures plus contemporaines. Ce sont des modèles, qui peuvent nous aider à penser la fabulation qui accompagne l’avènement d’une femme ou d’un homme politique, son héroïsation qui lui donne de la légitimité à gouverner. Ils peuvent nous permettre de comprendre pourquoi l’autorité de certains personnages politiques a été vue comme acceptable. Plusieurs modèles peuvent s’appliquer à une seule et même figure politique.

Il n’est pas question ici, des événements historiques tels qu’ils se sont déroulés, mais d’un autre ordre de réalité, celui de l’histoire des mentalités, le récit, les représentations, les légendes qui ont été construits à partir de l’action de certains personnages politiques.

Le premier modèle est Cincinnatus (VIe et Ve siècles av. J.-C.). Cette figure semi-légendaire de la République romaine, vieil homme auréolé de gloire, et qui s’est retiré loin de la vie publique, est appelé par les siens pour faire face à un péril imminent. Le Cincinnatus exerce un certain type d’autorité politique : la gravitas. La gravitas est la fermeté dans l’épreuve, la prudence, le sang froid, la mesure, la modération. Sa légitimité vient de l’expérience et la sagesse nées du passé. Il représente la conservation, la permanence et la stabilité.

À ce modèle peuvent correspondre, selon Girardet, les retours au pouvoir de Gaston Doumergue (1863- 1937), dirigeant d’un gouvernement d’union nationale après les émeutes du 6 février 1934, de Philippe Pétain (1856 – 1951), illustre « vainqueur de Verdun » (selon sa mythologie du moment), appelé au pouvoir en 1940 après la défaite face à l’Allemagne nazie (la loi du 10 juillet 1940 lui donne les pleins pouvoirs), ou Charles de Gaulle (1890 – 1970)  en 1958, illustre chef de la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale, qui arrive au pouvoir alors que la IVe République est en pleine crise algérienne.

Le deuxième modèle est Alexandre (356 – 323 av. J.-C.), le jeune roi de Macédoine, victorieux des Achéménides, c’est-à-dire de l’Empire perse. L’Alexandre exerce un type d’autorité contraire à celle du Cincinnatus : la celeritas, la célérité, la rapidité en latin. En effet, l’Alexandre propose l’aventure, il guide par l’épée, il subjugue les foules par sa vivacité conquérante. La légitimité de son pouvoir

ne procède pas du passé, ne relève pas de la piété du souvenir ; elle s’inscrit dans l’éclat de l’action immédiate. Le geste de son bras n’est pas symbole de protection, mais invitation au départ, signal de l’aventure. Il traverse l’histoire en un éclair fulgurant. Héros de la jeunesse et du mouvement, son impétuosité va jusqu’à dompter la nature ; il franchit les montagnes, traverse les déserts, bondit pas dessus les fleuves, etc.

Napoléon Bonaparte (1769 – 1821-, conquérant de l’Europe, est le stéréotype du nouvel Alexandre, jeune général victorieux pendant les campagnes d’Italie et d’Égypte, puis conquérant de l’Europe, et qui construit lui-même sa légende, par les Bulletins de la Grande armée, ou par la représentation héroïsante de ses faits de guerre (voir Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard  par Jacques-Louis David).

Le troisième modèle est Solon (VIIe et VIe siècles av. J.-C.), le législateur, fondateur des institutions de l’Athènes antique. Ce « père fondateur » est donc celui qui « pose les règles de la vie collective de demain », il fonde un nouvel ordre, aux principes duquel les successeurs vont chercher à se conformer pour répondre aux défis de leur temps.

À Solon peuvent correspondre Bonaparte qui, en plus d’être l’aventurier, l’Alexandre, est aussi le fondateur d’institutions nouvelles (Conseil d’État, Banque de France, Code civil, etc.) et qui est représenté, en peinture, comme législateur ; Pétain, qui veut fonder, sous l’Occupation, un ordre nouveau, la Révolution nationale, censé répondre aux maux qui ont mené la France à la défaite ; De Gaulle qui, en 1958, fonde la Ve République, en réponse à une IVe République dénoncée comme un instable « régime des partis ».

Le quatrième modèle est Moïse, le prophète de la Bible, annonciateur de temps nouveau, un guide qui « lit dans l’histoire ce que les autres ne voient pas encore ».

Conduit lui-même pas une sorte d’impulsion sacrée, il guide son peuple sur les chemins de l’avenir. C’est un regard inspiré, qui traverse l’opacité du présent, une voix qui vient de plus haut ou de plus loin, qui révèle ce qui doit vu et reconnu pour vrai.

Ces prophètes veulent incarner le peuple, faire communion avec lui. Lorsqu’ils s’expriment, ce sont les foules qui s’expriment à travers eux. L’identité collective se personnifie dans une figure.

Orateurs de caractère quasi sacré, c’est d’abord par le Verbe qu’ils agissent, par la parole qu’ils entendent décider du cours de l’histoire.

Les idéologues du XXe siècle, transformés pour certains en chefs dictatoriaux (Lénine, Staline, Hitler, Mao, etc.) sont ces nouveaux Moïse, ces prophètes qui avaient la prétention d’avoir la clé de l’histoire.

 

L’imaginaire mythique : un révélateur idéologique

La construction du mythe de chaque personnage, son héroïsation, tout en conservant l’empreinte du personnage en question, répond aux attentes d’une société et au péril qu’elle droit affronter. Ce mythe agit comme un « révélateur idéologique ».

Ainsi, Pétain, lorsqu’il arrive au pouvoir, cherche à incarner deux modèles très forts dans la société française de la IIIe République : le magistère moral de l’instituteur, et le prestige du commandement militaire de l’officier.

 

La fonction du mythe politique du sauveur

Cet « appel au sauveur » survient dans les périodes de crise de légitimité. Girardet définit cette notion comme :

la reconnaissance spontanée de l’ordre établi, qu’à l’acceptation naturelle, non pas obligatoirement des décisions de ceux qui gouvernent, mais des principes en vertu desquels ils gouvernent.

Le pouvoir est légitime lorsque son maintien apparaît comme une évidence incontestable, et sa remise en cause inconcevable. Ceux qui lui sont soumis sont engagés en lui, lui sont disponibles, le respectent, lui obéissent volontairement. La légitimité est en crise dans les périodes de désordre intérieur ou militaire, dans les cas de rejet général du personnel gouvernant, de blocages institutionnels, d’effondrement financier, etc. La loyauté envers le pouvoir s’effondre :

[…] silencieusement ou violemment se défont ou se brisent les liens de la confiance et de l’adhésion. Que le gouverné, qu’il soit sujet ou citoyen, cesse de se reconnaître dans le système institutionnel avec lequel il s’était jusqu’alors plus ou moins tacitement identifié. Le pouvoir, les principes sur lesquels il repose, les pratiques qu’il met en œuvre, les hommes qui l’exercent et qui l’incarnent, sont désormais ressentis comme “autres”, font figure d’ennemis ou d’étrangers.

Le sauveur joue le rôle de père de substitution, alors que le peuple qui l’appelle est dans une période de contestation adolescente. Il a la responsabilité de la communauté dont il doit assurer la perpétuation.

Gardien de la normalité dans la succession des temps, dans l’écoulement des générations, telle apparaîtrait, dans cette perspective, la fonction essentielle attribuée au héros salvateur.

Inspiré par les études du psychologue germano-américain Erik Erikson (1902 – 1994), Girardet compare le sauveur au chef d’un groupe de jeunes, d’une bande, à qui l’on reconnaît spontanément le statut de meneur. Le sauveur introduit la société dans la vie adulte à partir de l’état de vacuité morale et affective dans lequel elle était tombée. En se donnant à un sauveur, la société se reconquiert, elle se retrouve, elle ressaisit « sa volonté léthargique ou dispersée au contact d’une autre volonté, plus forte, plus entraînante, plus conquérante ». Reprenant les termes de Maurice Barrès, le sauveur agit comme un « agent de socialisation des âmes ».

[…] le chef promis au rôle de guide prophétique semble bien avoir pour mission essentielle d’incarner, en les magnifiant, les rêves, les certitudes et les attentes de la condition adolescente : affirmation de la primauté de l’action, intolérance idéologique, exclusivisme de l’orgueil de groupe, besoin de communion physique, volonté de dévouement et du sacrifice, à la limite peut-être aspiration tacite au grand flamboiement de la mort suicidaire, la mort violente, recherchée ou acceptée, dans l’immense fracas des tragédies collectives.

Cet imaginaire mythique a donc, pour finalité, de restructurer le psychique en même temps qu’il réinsére dans le social. 

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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