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Ochlocratie : le pouvoir de la foule · définition · synonymes · étymologie

Publié le 02/11/2022 (m.à.j* le 06/02/2024)
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Définition

(Nom féminin). Une ochlocratie désigne : un gouvernement où le pouvoir est détenu par la foule, la multitude, le « bas-peuple », la populace (Littré). Étymologie : ce terme vient du grec ochlokratia, ὀχλοκρατία, « gouvernement exercé par la multitude », composé de ochlos, ὄχλος, « foule, multitude d’hommes, populace », et de kratos, κράτος, « force, domination, puissance ».

Synonymes

Ce terme n’a pas de synonyme. Foulocratie n’existe pas (il n’est employé que sporadiquement). L’anglais dit mob rule. On peut employer la périphrase « gouvernement de la foule ».

Antonymes

Aristocratie, oligarchie

Explications

La plus ancienne mention de cette notion se trouve dans les Histoires des Polybe (II av. J.-C.), penseur qui considère que l’ochlocratie est une forme de dégénérescence de la démocratie, le régime du pouvoir du peuple. La démocratie se décline en ochlocratie selon lui lorsque le peuple commence à devenir violent et à mépriser les lois. De la même manière, la royauté peut dégénérer en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie. L’usage de ce terme a été rare dans l’histoire des idées. On retrouve une idée similaire chez Machiavel (1469 – 1527), lecteur de Polybe qui, par exemple, évoque la dégénérescence du type de gouvernement qu’il nomme « populaire » dans l’anarchie (sans employer pour autant le terme « ochlocratie »), au chapitre II du premier livre du Discours sur la première décade de Tite-Live (1531) :

Comme tout gouvernement inspire a son origine quelque respect, l’état populaire se maintint d’abord, mais pendant bien peu de temps, surtout lorsque la génération qui l’avait établi fut éteinte ; car on ne fut pas longtemps sans tomber dans un état de licence où l’on ne craignit plus ni les simples citoyens, ni les hommes publics : de sorte que, tout le monde vivant selon son caprice, chaque jour était la source de mille outrages. Contraint alors par la nécessité, ou éclairé par les conseils d’un homme sage, ou fatigué d’une telle licence, on en revint à l’empire d’un seul, pour retomber encore de chute en chute, de la même manière et par les mêmes causes, dans les horreurs de l’anarchie.

Rousseau (1712 – 1778) reprend la théorie polybienne de la rotation ou de la dégénérescence des régimes au chapitre X du troisième livre de son Contrat social (1762): l’ochlocratie est une dégénérescence de la démocratie dans laquelle, on peut le supposer, des particuliers intéressés à une matière tentent de faire prévaloir leur volonté particulière sur l’ensemble du public. Ils usurpent un pouvoir qui devrait être exercé en corps. L’esprit de la définition stricte du terme donné par L’Encyclopédie (1751) est similaire : l’ochlocratie est un « abus qui se glisse dans le gouvernement démocratique, lorsque la vile populace est seule maîtresse des affaires ». Mais celle-ci va plus loin et remarque que ce terme peut être appliqué à des situations dans lesquelles le mécontentement populaire entraîne des troubles contre un gouvernement. L’auteur de cette définition, le chevalier de Jaucourt (1704 – 1780), dénonce l’usage polémique du terme par ceux qui qualifient à tort d’ochlocratie les demandes du peuple à prendre part aux affaires communes. Les aristocrates, distingués par leur naissance, refusent à la « canaille » d’avoir une voix sur ce qui concerne le bien public. C’est ce qui dit en d’autres termes Victor Hugo (1802 – 1885) dans Les Misérables (1862):

Les gueux attaquent le droit commun ; l’ochlocratie s’insurge contre le démos.
Ce sont là des journées lugubres ; car il y a toujours une certaine quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce duel, et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canailles, ochlocratie, populace, constatent, hélas ! plutôt la faute de ceux qui règnent que la faute de ceux qui souffrent ; plutôt la faute des privilégiés que la faute des déshérités.
Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des misères. Athènes était une ochlocratie ; les gueux ont fait la Hollande ; la populace a plus d’une fois sauvé Rome ; et la canaille suivait Jésus-Christ.

Ochlocratie ne serait qu’un terme péjoratif employé par les tenants du pouvoir, les aristocrates ou les oligarques autrefois, « l’élite » aujourd’hui, pour disqualifier les manifestations violentes dans la sphère publique de certaines parties du peuple vues comme peu éclairées par les lumières de la raison. En France, ce mot a d’ailleurs connu un bref regain d’intérêt à la fin 2018, quand commençait le mouvement des Gilets jaunes, qui firent parfois l’objet d’un tel traitement. Des sections violentes du peuple désarmeraient la démocratie en exerçant une pression violente sur les institutions. La notion d’ochlocratie sert aussi à qualifier l’état d’agitation du peuple, marqué par des mouvements d’« humeur », qui le détourne de la logique et de la raison, et donc des leaders « raisonnables », à la fois modérés et réalistes, pour se tourner vers des démagogues populistes. Dans cette perspective, l’état ochlocratique de la politique ne pourrait mener qu’au chaos politique, puisque la « foule » est tumultueuse, changeante, imprévisible, au contraire du « démos », gouverné par la raison. Par ses choix électoraux malheureux, le peuple en état ochlocratique entraînerait la dégénérescence de la démocratie en un régime turbulent, anarchique, désordonné, etc. Les partisans « d’une politique populaire » pourraient donc considérer l’usage de la notion d’ochlocratie comme porteuse d’une certaine ochlophobie, « une peur de la foule, de la multitude ».