M. Bloch : les Français « qui ne comprendront jamais l’histoire de France »

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La Fête de la Fédération, Isidore Stanislas Helman d’après Charles Monnet, 1790 | Wikimedia Commons

L’Étrange Défaite est un livre de l’historien Marc Bloch (1886 -1944) dans lequel il s’interroge sur les raisons de la défaite française de 1940. Dans ce célèbre extrait, l’historien part d’une analyse du gouvernement de Front populaire en France (1936 – 1937) vers des réflexions sur la part du rêve et de l’enthousiasme dans l’histoire humaine.

 

VOIR ICI : un article sur le baptême de Clovis

 

M. Bloch : les Français « qui ne comprendront jamais l’histoire de France »


Surtout, quelles qu’aient pu être les fautes des chefs, il y avait, dans cet élan des masses vers l’espoir d’un monde plus juste, une honnêteté touchante, à laquelle on s’étonne qu’aucun coeur bien placé ait pu rester insensible. Mais, combien de patrons, parmi ceux que j’ai rencontrés, ai-je trouvés capables, par exemple, de saisir ce qu’une grève de solidarité, même peu raisonnable, a de noblesse : « passe encore », disent-ils, « si les grévistes défendaient leurs propres salaires ».

Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner.

Dans le Front populaire — le vrai, celui des foules, non des politiciens — il revivait quelque chose de l’atmosphère du Champ de Mars, au grand soleil du 14 juillet 1790. Malheureusement, les hommes dont les ancêtres prêtèrent serment sur l’autel de la patrie, avaient perdu contact avec ces sources profondes. Ce n’est pas hasard si notre régime, censément démocratique, n’a jamais su donner à la nation des fêtes qui fussent véritablement celles de tout le monde. Nous avons laissé à Hitler le soin de ressusciter les antiques péans.

J’ai connu, à la première armée, des officiers chargés d’entretenir le « moral » des troupes. Le commandement avait, pour cela, fait choix d’un banquier très parisien et d’un industriel du Nord. Ils pensaient que pour glisser « quelques vérités » dans les journaux du front il fallait, d’abord, les enrober de grasses plaisanteries. Quant au Théâtre aux Armées, plus il donnait de farces graveleuses, meilleur il leur semblait. De plus en plus loin du peuple, dont elle renonçait à pénétrer, pour sympathiser avec eux, les authentiques mouvements d’âme, tour à tour refusant de le prendre au sérieux ou tremblant devant lui, la bourgeoisie, en même temps, s’écartait, sans le vouloir, de la France tout court.

Chapitre III, Examen de conscience d’un Français, pp. 184-185

VOIR ICI : un article sur le baptême de Clovis

Adrian

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