Connais-toi toi-même : philosophie

connais-toi toi-même

L’École d’Athènes (détail), Raphaël, 1509 – 1510 | Wikimedia Commons

Connais-toi toi-même


Cette citation est attribuée à différents auteurs par diverses sources. Elle se trouve cependant toujours reliée à ce que la tradition grecque nomme les « Sept Sages », sept personnalités aux aspects légendaires, issus de différentes régions de la Grèce des VIIe et VIe siècles avant notre ère et connus pour leurs paroles aux sonorités proverbiales.

En grec, la formule « Connais-toi toi-même » s’écrit :

Γνῶθι σεαυτόν : Gnothi seauton

Elle a trouvé une traduction latine qui, elle aussi, fit fortune : nosce te ipsum.

D’après les témoignages dont nous disposons, cette formule était gravée quelque part dans le temple d’Apollon à Delphes (où les Grecs venaient écouter les oracles de la Pythie) à côté d’une autre formule gnomique issue de la tradition des Sept Sages : « Rien de trop » (Μηδὲν ἄγαν, Mèden agan). Cependant, comme le note Jean Bousquet (né en 1932), le gnothi seauton était « une maxime tombée, dès l’époque de Socrate [c’est-à-dire dans la seconde moitié du Ve siècle avant notre ère], et bien plus encore après lui, dans le domaine public, et ‘affichée’ au gymnase à l’usage des jeunes gens qui venaient y exercer leur corps et leur esprit. »

Les Grecs aimaient en effet parsemer les lieux publics de formules de sagesse, on peut penser par exemple au fameux « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » inscrit à l’entrée de l’Académie.

Cette formule a connu une grande fortune et on la retrouve tout au long de l’histoire de la pensée occidentale. Le premier à en avoir fait un objet constant de sa méditation est Platon (427 – 348 av. J.-C.). Elle est explicitement présente dans plusieurs de ses dialogues : l’Alcibiade (124b), le Charmide (164c-d), le Phèdre (230a-b), le Philèbe (48c-d). Les stoïciens et les néoplatoniciens* la commenteront amplement. Puis elle passera en terre chrétienne et s’y maintiendra. On peut noter par exemple sa présence toute particulière au XIIe dans un contexte humaniste et renaissant de retour aux Antiques.

Dans cet article, nous nous concentrerons sur ses interprétations antiques les plus classiques.

 

Connais-toi toi-même : explication traditionnelle

« Connais-toi toi-même » est, au sens originel, un appel à la mesure. Se connaître soi-même, c’est connaître sa nature mortelle et ses limites. C’est l’une des grandes leçons des premiers textes de la littérature grecque : il faut se garder de la démesure, de l’ὕβρις (hubris). L’homme doit demeurer dans les limites de ce qui est humain et ne pas chercher à devenir un dieu. Se connaître soi-même, c’est ainsi se savoir homme et ne pas chercher à être plus que cela. Celui qui connaît ses limites pense et agit droitement et opportunément, ce que les Grecs désigne d’un verbe au sens profond et riche : φρονεῖν (phronein). Substantivé, ce verbe donne le terme φρόνησις (phronèsis), qui est l’objet d’un dialogue de Platon, le Charmide (où la maxime delphique est d’ailleurs commentée), et devient la vertu centrale de l’éthique aristotélicienne, souvent traduite par le terme « prudence ».

Un exemple parmi d’autre de démesure ou méconnaissance de ses limites nous est fourni par Créon, roi de Thèbes, oncle d’Antigone, Ismène, Etéocle et Polynice (les enfants d’Œdipe et Jocaste), qui refuse toute sépulture à son neveu Polynice, et finit par condamner à une mort horrible sa nièce Antigone, après que celle-ci a bravé son interdit. Entraîné au-delà des bornes humaines, Créon a oublié les dieux et leurs lois, il ne peut que sombrer dans le malheur (son fils, amant d’Antigone, se suicide, puis sa femme). Ainsi, le chœur tragique conclut l’Antigone de Sophocle par un appel à la sagesse et à la connaissance de nos limites :

La prudence (τὸ φρονεῖν, to phronein) est de beaucoup la première condition du bonheur. Il ne faut jamais commettre d’impiété envers les dieux. Les orgueilleux voient leurs grands mots payés par les grands coups du sort, et ce n’est qu’avec les années qu’ils apprennent la prudence.

Sophocle, Antigone, 1347-1353

C’est en s’appuyant sur cette « source tragique » que Pierre Aubenque, l’un des grands spécialistes français d’Aristote, propose son interprétation du gnothi seauton :

En dépit de toutes les interprétations modernes qui ont cru y reconnaître l’invitation faite à l’homme de découvrir en lui-même le pouvoir de la réflexion, cette formule n’a jamais signifié autre chose, jusqu’à Socrate […], que ceci, qui est tout différent : connais ta portée, qui est limitée ; sache que tu es un mortel, et non un dieu. Le ‘connais-toi toi-même’ ne nous invite pas à trouver en nous-mêmes le fondement de toutes choses, mais nous rappelle, au contraire, à la conscience de notre finitude : il est la formule la plus haute de la prudence grecque, c’est-à-dire de la sagesse des limites.

P. Aubenque, La prudence chez Aristote, p. 166

On comprend mieux pourquoi « Connais-toi toi-même » et « Rien de trop » se trouvaient côte à côte dans le temple de Delphes !

 

Voir ici : le procès de Socrate

 

Le « connais-toi toi-même » platonicien

Héritier de cette interprétation tragique et mythique du gnothi seauton, Platon lui a donné une centralité et une signification tout à fait nouvelles.

Dans le Phèdre, il fait dire à Socrate que la connaissance de soi est la première des connaissances à acquérir, avant tout autre connaissance. Elle constitue ainsi ce qu’on appelle une propédeutique, c’est-à-dire une préparation en vue d’études plus approfondies. Socrate critique ceux qui consument leurs jours en de stériles études, alors même qu’ils ne se connaissent pas eux-mêmes :

Quant à moi, je n’ai pas du tout de loisir pour ces recherches, et la raison, mon ami, c’est que je n’ai pas pu encore me connaître moi-même, comme le commande l’inscription de Delphes, et qu’il me semble ridicule que, m’ignorant moi-même, je cherche à connaître des choses étrangères. C’est pourquoi je laisse de côté toutes ces histoires et je m’en rapporte là-dessus à la croyance commune ; et, comme je l’ai dit tout à l’heure, au lieu d’examiner ces phénomènes, je m’examine moi-même ; je veux savoir si je suis un monstre plus compliqué et plus aveugle que Typhon [un géant puissant et violent qui défia Zeus], ou un être plus doux et plus simple et qui tient de la nature une part de lumière et de divinité.

Platon, Phèdre, 230a-b

La référence à l’orgueilleux Typhon est peut-être le signe que Platon a encore à l’esprit l’appel tragique à la mesure. Cependant, l’interrogation concernant la possible part « de lumière et de divinité » qui se trouverait en l’homme nous indique la nouvelle voie qu’il a ouverte dans la tradition interprétative du « connais-toi toi-même ».

Dans l’Alcibiade, un texte de jeunesse entièrement consacré à la connaissance de soi (et qui deviendra dans les écoles néoplatoniciennes romaines le premier ouvrage à lire par les nouveaux étudiants), la maxime delphique trouve une interprétation renouvelée. Dans ce dialogue, Socrate aide Alcibiade, bel et jeune aristocrate ambitieux d’Athènes, à prendre conscience de l’étendue de son ignorance. Pris de court, celui-ci se demande alors par où commencer son éducation. Socrate lui répond : « Allons, homme de toute béatitude, écoute-moi, écoute l’inscription de Delphes, et connais-toi toi-même, comme quoi c’est là l’objet de ton défi » (124b). S’ensuit une discussion serrée qui amène peu à peu à comprendre le sens de cette invitation à la connaissance de soi : se connaître soi-même, ce n’est pas connaître son corps, ni le composé de son âme et de son corps, mais c’est connaître son âme seule et, plus encore, la connaître à travers la divinité qui en est comme le miroir du fait de l’identité de nature qu’elles partagent :

C’est de l’essence divine en effet que tiennent le savoir et la pensée, et quiconque y regarde et en connaît toute la divine substance, divinité et pensée, va également prendre de lui-même la connaissance la plus intense. […] C’est donc dans la divinité que nous regarderons, et ainsi ce miroir dont la beauté surpasse tous les miroirs humains nous servira à regarder dans l’excellence propre de l’esprit, si bien que nous aurons la plus intense vision, la plus exacte connaissance de nous-même.

Platon, Alcibiade, 133b-d

Platon propose ainsi une interprétation spirituelle de la maxime delphique. Se connaître soi-même, c’est prendre conscience du fait que l’on est une âme et non un corps, et que son âme a quelque chose de divin, ou du moins participe à ce qu’il y a de divin en ce monde. Cette interprétation platonicienne du gnothi seauton va nourrir une tradition riche et féconde jusque dans l’Antiquité tardive, à la fois chez les stoïciens et dans le néoplatonisme. Parmi de nombreux exemples, nous pouvons notamment citer deux textes :

Oui, efforce-toi, dit-il, et, sache-le bien, ce n’est pas toi qui es mortel, mais ton corps. Tu n’es pas, en effet, cet objet que délimite dans l’espace ton apparence extérieure, c’est l’âme qui en chacun est l’être véritable et non cette chose figurée que l’on peut toucher du doigt. Sache donc que tu es un être divin (Deum te igitur scito esse). On peut appeler divin le principe qui vit en toi, qui est doué de sentiment, de mémoire, de prévision et qui dirige et gouverne le corps qui lui est soumis, comme le premier des dieux régit et gouverne le monde. Et tout de même qu’un dieu éternel meut un monde en partie périssable, une âme immortelle meut un corps incapable de durer.

Cicéron, De Republica, VI, « Le songe de Scipion »

Qu’est-ce que le tyran ne pourra ni mettre dans les fers ni t’enlever ? Ta volonté (τὴν προαίρεσιν, tèn proairesin). C’est là précisément la raison du précepte ancien : Connais-toi toi-même. Il fallait, par tous les dieux, t’exercer dans les petites choses, commencer par elles, pour passer à de plus grandes. — La tête me fait mal — Ne dis pas, hélas ! — L’oreille me fait mal. — Ne dis pas, hélas ! Je ne prétends point qu’il ne t’est pas permis de pousser un gémissement ; mais ne gémis pas dans ton for-intérieur. Si ton esclave est lent à t’apporter tes bandelettes, ne crie pas, ne te mets pas hors de toi, ne dis pas : Tout le monde me hait ! Qui, en effet, ne haïrait pas un pareil individu ! Marche droit et libre, en mettant désormais ta confiance dans ces principes, et non dans ta force corporelle.

Epictète, Entretiens, I, 18, 27

 

Qu’il ne faut pas interpréter de manière subjective cette injonction

Avant de terminer, il est important de souligner que toute interprétation subjectiviste ou psychologiste du « connais-toi toi-même », même en son sens platonicien, serait une erreur. Les modernes sont en effet facilement tentés d’interpréter le précepte delphique d’une manière personnelle, comme connaissance de soi individuelle, connaissance de notre histoire et de nos traits de caractère particuliers. Apprendre à se connaître pourrait ainsi passer par une observation psychologique, une psychanalyse, ou plus simplement une quête de nos souvenirs d’enfance et de notre passé soucieuse de toutes les petites contingences qui les constituent.

Mais l’âme qui est l’objet de la connaissance de soi selon Platon n’est pas l’âme psychologique, propre à chacun, mais une âme commune à tous les hommes, une âme si abstraite et universelle qu’elle se rapproche de la divinité. C’est ce que fait remarquer Jacques Brunschwig (1929 – 2010) dans un article consacré à l’allégorie de la caverne :

Il y a au moins un aspect négatif commun à la recherche de l’Alcibiade en vue du soi véritable et celle de la République [long ouvrage dont la partie centrale a été écrite plusieurs années après l’Alcibiade] en vue de l’être véritable, c’est que ni l’un ni l’autre n’attribuent un quelconque rôle aux faits particuliers concernant les individus, ces deux recherches sont des exercices de dépersonnalisation profondément non-modernes.

J. Brunschwig, « Revisiting Plato’s Cave », p. 170

Notons enfin à destination des philosophes débutants qui, après la lecture de cet article, se trouveraient enflammés d’un soudain désir d’introspection, que Platon a changé de conception concernant la propédeutique la plus adaptée à l’éducation du philosophe. Dans la République, ce sont les mathématiques qui ont remplacé la connaissance de soi. D’une formule l’autre : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » a remplacé « Connais-toi toi-même ». Plutôt que la contemplation impassible de l’âme, les exercices de géométrie. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende !

 

A lire

Platon, Alcibiade

– Charmide

– Phèdre

– Philèbe

(Nous conseillons la traduction de L. Robin, hélas surtout disponible en Pléiade)

P. Aubenque, La prudence chez Aristote, PUF, Paris, 2014 (6ème édition)

J. Bousquet, « Inscriptions de Delphes », Bulletin de correspondance hellénique, Vol. 80, 1956

J. Brunschwig, « La déconstruction du ‘Connais-toi toi-même’ dans l’Alcibiade Majeur », in M. L. Desclos (éd.), Réflexions contemporaines sur l’antiquité classique, Grenoble, 1996.

– « Revisiting Plato’s Cave », Proceedings of the Boston Area Colloquium of Ancient Philosophy, No. 19, 2003, p. 170

 

* Ces termes désignent deux grandes écoles philosophiques antiques. Le stoïcisme est née à la période hellénistique avec Chrysippe et Cléanthe, et a connu un renouveau centré sur les seules questions morales et spirituelles à l’époque romaine impériale, avec notamment Epictète, Sénèque et Marc-Aurèle. La seconde née sous l’Empire d’une relecture originale des textes platoniciens, aristotéliciens et stoïciens. Son fondateur est Plotin. Toutes deux transmettront de nombreux thèmes et idées à la pensée chrétienne.

Jehan Simon

Diplômé de SciencesPo et agrégé de philosophie

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2 réponses

  1. monique dit :

    Bonsoir Jehan, je vais essayer d’etre synthétique autant qu’il faut. 1-φρονεῖν dérivant de φρην, donc plus du coeur comme siège des sentiments et des passions que non de la raison raisonnée raisonablement, je ne traduirai pas par ‘prudence’ et par prudence, ce mot, mais plutot par capacité instinctive de sa propre pensée guidée par le coeur, donc que ‘se connaitre soi-meme’ est plutot se savoir humain avec tout ce que cela comporte et donc d’avoir la capacité de juger et de penser et juger avec plus de compassion, voire meme en avoir le courage vu notre humble existence et ce pour tout un chacun, que de donner un stricte jugement selon la stricte justice. Car φρονεῖν ou φρόνησις, je pense que c’est cela que l’on peut entendre par ‘etre prudent’, prudent dans son jugement et donc etre toujours humains seulement. 2-En ce qui concerne Créonte dans Antigone, je suis absolument en désaccord avec vous, Jehan, car lui n’était nullement un tyran comme Oedipe, par exemple ou come Laios, il le dit lui-meme dans Oedipe roi, que le pouvoir ne l’interesse pas. Dans Antigone, devant prendre le pouvoir après la mort d’Oedipe et de ses fils-frères, Créonte décrète des lois pour le bien de l’Etat, que tous doivent suivre, je ne vois aucun Hybris en cela, il est normal d’établir des lois, par contre la beauté, pour moi, de Créonte et qui entrainera son grand malheur_nous sommes dans la haute tragédie où rien n’est évident_c’est que ces lois devant lesquelles tous sont égaux ne permettent aucun népotisme et aucune grace car elles sont absolues. Créonte est lui-meme prisonnier de ses propres lois. Une grace ultime pour Antigone, il la lui a accordée de coeur pour la sauver, mais la tragédie veut qu’elle soit arrivée trop tard. C’est magnifique! Merci Jehan. monique

  2. J. Simon dit :

    Bonjour Monique,
    Merci pour votre message. Je suis d’accord avec votre critique concernant le choix de Créon comme exemple de comportement emporté par l’hubris. Auriez-vous une suggestion d’exemple plus approprié ?
    Cordialement,
    J. Simon

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