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Le football total : explication (tactique)

Publié le 13/09/2022
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Le football total est une expression qui désigne un style de jeu offensif qui se caractérise avant tout par la fluidité des positions assignées aux joueurs. Le joueur peut être amené à jouer en fonction de sa position sur le terrain plutôt que selon un rôle prédéterminé. Ainsi, les joueurs permutent de poste et ceux-ci peuvent participer à toutes les phases de jeu, ils sont polyvalents. De là le qualificatif « total », dénomination journalistique née pendant la coupe du monde de 1974 qui a fait connaître ce style : chaque joueur peut être appelé à être un attaquant, un milieu de terrain ou un défenseur, sans que la structure de l’équipe ne change. Cette fluidité permet de réduire l’effort nécessaire pour produire un jeu offensif, les joueurs n’ayant pas à se replacer systématiquement dans leur zone, et accroît le nombre de joueurs disponibles pour prendre les espaces et faire avancer le ballon vers le but adverse. Ainsi, l’équipe peut plus facilement exploiter la totalité du terrain de jeu, et faire venir le danger de tous les côtés, ce qui mine l’efficacité du marquage individuel et des systèmes à défense renforcée. Le football total se caractérise aussi par une utilisation intensive du pressing , et par la préférence pour la compacité du bloc en phase défensive afin de réduire l’espace de jeu de l’équipe adverse et piéger ses attaquants avec le hors-jeu (faire remonter les adversaires devant le premier attaquant adverse pour le placer hors-jeu). Les joueurs doivent défendre en zone, c’est-à-dire prendre leur plus proche adversaire. En bref, c’est un bloc qui se déploie en attaque et se rétracte en défense, un jeu en attaque et en défense à 11, où même le gardien est sollicité, notamment pour relancer au pied. C’est un jeu en quelque en sorte « enfantin », dans la mesure où il ressemble à la façon anarchique de jouer des enfants, plutôt qu’un jeu industrialisé où chaque joueur est occupé à une tâche bien précise dans une division du travail bien déterminée.

Ici : une vidéo illustrant le pressing intense exercé par l’équipe des Pays-Bas en 1974

Le football exige au reste des joueurs une excellente condition athlétique, ainsi qu’une habileté tactique et une concentration permanente afin de comprendre les responsabilités qui leur incombent selon leur position sur le terrain.

 

Histoire du football total : l’Ajax, Michels, Cruyff et les Pays-Bas

Ce principe de jeu a été développé progressivement par Rinus Michels (1928 – 2005) lorsqu’il était entraîneur de l’Ajax Amsterdam, de 1965 à 1971, en collaboration avec ses joueurs, dont le plus célèbre est Johan Cruyff (1947 – 2016). Michels a hérité à son arrivée d’une équipe qui ne brillait pas. L’Ajax Amsterdam s’était classé 13e, à 3 points du premier relégable, à l’issue de la saison 1964 – 1965 du championnat de football des Pays-Bas (16 équipes, puis 18 à partir de 1966). Toutefois, le club était déjà mû par une philosophie offensive, caractérisée par un jeu à deux ailiers avec des passes rapides et des phases de possession confiscatoire, inspirée par plusieurs entraîneurs britanniques, comme Vic Buckingham (entraîneur de 1959 à 1961 et de 1964 à 1965) ou Jack Reynolds (de 1945 à 1947) qui a entraîné Michels, lui-même un ancien attaquant de l’Ajax. Michels a en outre été probablement influencé par le style de l’équipe de Hongrie de Gusztáv Sebes, qui s’est hissée jusqu’à la finale de la Coupe du monde de 1954. Plus généralement, ces principes de jeu avaient probablement déjà infusé dans le monde du football : le journaliste Willy Meisl, dans Soccer Revolution, livre passé toutefois inaperçu, avait anticipé l’existence d’un jeu fondé sur l’interchangeabilité des postes, qu’il avait baptisté « the whirl » (le tourbillon). Ce style allait à l’encontre d’une philosophie alors en vogue, le catenaccio (« le verrou » en italien), surnom d’un type de jeu très défensif pratiqué en Italie.

Michels imposa peu à peu ses principes de jeu, permettant aux joueurs de jouer à plusieurs postes, ce qui permettait par exemple aux défenseurs d’attaquer, tout en étant couvert par des joueurs les plus proches. Ainsi, Ruud Krol (à partir de 1968), qui jouait arrière-gauche, n’hésitait-il pas à monter le long de sa ligne, couvert par son ailier Piet Keizer. En même temps, Cruyff, meneur de jeu, doué pour le dribble et pour marquer, jouissait d’une grande liberté sur le terrain, à laquelle il ajoutait des prédispositions pour la tactique qui avaient déterminé son rôle de relai sur le terrain entre Michels et les joueurs. Les pertes de balle déclenchaient un pressing immédiat pour forcer une mauvaise relance du joueur adverse. À défaut, le bloc se repliait pendant que le porteur de ballon était cadré (c’est-à-dire qu’on essayait de limiter sa progression), au prix de sprints de haute intensité. C’est pour cette raison que Michels imposa en outre à ses joueurs en plus d’une plus grande discipline sportive, notamment des séances d’entraînements plus intenses (4 à 5 séances par jour), plus spécialisées, et une surveillance de leurs diètes. Dans les faits, la très grande autonomie laissée aux joueurs encourageait un détente de la hiérarchie, et une démocratisation de leurs rapports, qui pouvaient passer par des critiques mutuelles afin d’améliorer l’équipe.

Cette transformation fut fructueuse puisque l’Ajax gagna le championnat les trois années suivantes. Le club profita d’une génération de joueurs néerlandais de talents (en moyenne grands et « costauds ») outre Cruyff : en plus de Krol déjà cité, on peut ajouter, par exemple, Gerrie Mühren (milieu de terrain l’arrière-droit, 1968), Wim Suurbier (arrière-droit, 1964) ou Johan Neeskens (milieu de terrain, 1970), surnommé Johan II en raison de sa complicité avec Cruyff. Ces joueurs-là purent au reste évoluer longtemps ensemble, les règles de transfert à l’étranger étant à l’époque particulièrement restrictives. Des recrutements étrangers réussis vinrent porter cet élan, comme celui du défenseur central Velibor Vasović en 1966 ou d’Horst Blankenburg en 1970.

Toutefois, l’Ajax butait au niveau européen, malgré de beaux succès, comme la victoire 5 – 1 face au Liverpool de Bill Shankly en 1966. L’Ajax fut battue 3-0 et 0 -1 par Arsenal en demi-finale de la coupe des villes de foire 1969-1970. Surtout, il subit une très lourde défaite, 4-1, face à l’AC Milan à la finale de 1969 de la Coupe des clubs clubs champions européens. Ils perdirent de surcroît le championnat de 1969 au profit de leur rival rotterdamois, le brillant Feyenoord d’Ernst Happel.

Ces échecs furent cinglants, mais riches en enseignements. Rinus Michels, qui faisait jouer jusque là ses joueurs en 4-2-4, compris que son milieu de terrain défaillait : il manquait de compacité, handicapait la construction, la récupération et limitait notamment les permutations, au cœur de sa philosophie de jeu. L’Ajax passa donc au 4-3-3, déjà employé par le Feyernoord. Ce système densifiait le milieu, et permettait de mieux le contrôler, et donc d’ouvrir des espaces, notamment sur les ailes. Le jeu pouvaient en outre être basculé d’une aile à l’autre. Les ajustements successifs de Michels finirent par payer : le club remporta de nouveau le championnat en 1970 et surtout, finit par remporter la coupe européenne en 1971 face au Panathinaïkos, puis deux autres années de suite sous un autre entraîneur, le roumain Ștefan Kovács (1920 – 1995), contre l’Inter Milan (2 – 0) puis la Juventus (1 – 0). Le 7 mars 1973, l’Ajax battit à plate couture, 4 à 0, le Bayern de Beckenbauer Müller Maier à l’aller des quarts de final.

Après ce succès européen, c’est grâce au passage de Rinus Michels au FC Barcelone (1971 – 1974), rejoint Cruyff par 1973 avec lequel il devint champion d’Espagne en 1974, et surtout grâce à la Coupe du monde de 1974 que le football total se fit connaître. L’équipe nationale néerlandaise, menée par Michels et Cruyff, et qui comptait aussi des joueurs de Feyenoord comme Wim van Hanegem, s’est illustrée sous les yeux du monde jusqu’en finale, où il finirent par perdre 2-1 contre le pays hôte, l’Allemagne de l’Ouest de Beckenbauer, Hoeneß et Müller. Ils perdirent de nouveau la finale de l’édition de 1978 contre le pays hôte, l’Argentine, sans Cruyff cette fois.

L’esprit du football total ne disparut pas avec la fin des succès de Michels et de l’Ajax. En effet, celui-ci fut porté par Cruyff, devenu entraîneur, d’abord de l’Ajax de 1985 à 1988, puis du FC Barcelone de 1988 à 1996, qui connut alors un « âge d’or » (notamment une coupe européenne et une domination de Liga de 1991 à 1994). La philosophie de Cruyff est reprise pour partie par un de ses anciens joueurs barcelonais, Pep Guardiola, entraîneur de l’équipe de 2008 – 2012, qui mena l’équipe vers de grand succès, dont une victoire indirecte, celle de l’Espagne à la Coupe de monde de 2010, grâce, entre autres, à sept joueurs du club.

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