On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve : Héraclite

Héraclite (tournant des VIe et Ve siècles av. J.-C.), citoyen d’Ephèse, colonie grecque d’Anatolie sur la mer Égée, fait partie des penseurs dits « présocratiques », c’est-à-dire antérieurs à Socrate (470 – 399 av. J.-C.), dont l’activité philosophique a été présentée par les philosophes Platon (427 – 348 av. J.-C.) et Aristote (384 – 322 av. J.-C.) comme le point de départ de la pensée philosophique véritable.

Seuls des fragments de son œuvre, dispersés au gré de citations d’autres auteurs, nous sont parvenus. 

À ce caractère fragmentaire s’ajoute la complexité de la pensée d’Héraclite, dont l’interprétation était considérée par ses contemporains comme épineuse. Héraclite avait d’ailleurs gagné le surnom d’« Obscur ». On explique parfois cette obscurité par l’absence de ponctuation dans ses écrits, ou encore par une misanthropie hautaine qui lui aurait fait dédaigner d’être compris. Cet hermétisme a rendu la pensée d’Héraclite très attractive aux amateurs de « mystère ».

La formule « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », l’une des paroles les plus célèbres d’Héraclite, est citée dans deux grands textes philosophiques de l’Antiquité, le Cratyle de Platon (402a), un ouvrage de la maturité qui porte sur le langage, et dans la Métaphysique d’Aristote, au livre G (1010a14).

Héraclite dit que tout passe et rien ne demeure ; et, comparant les choses au courant d’un fleuve, il ajoute que tu ne saurais entrer deux fois dans le même fleuve. 

Cratyle, 402a

 

[…] comme ils voyaient que toute cette nature sensible était en mouvement, et qu’on ne peut juger de la vérité de ce qui change, ils pensèrent qu’on ne pouvait énoncer aucune vérité, du moins sur ce qui change partout et en tout sens. De cette manière de voir sortit la doctrine la plus radicale de toutes, qui est celle des philosophes se disant disciples d’Héraclite, et telle que l’a soutenue Cratyle ; ce dernier en venait finalement à penser qu’il ne faut rien dire, et il se contentait de remuer le doigt ; il reprochait à Héraclite d’avoir dit qu’on ne descend pas deux fois dans le même fleuve, car il estimait, lui, qu’on ne peut même pas le faire une fois.

Métaphysique, livre G, ch. 5, 1010a14

 

« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve » : explication


on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve

Traversée du fleuve Styx, Joachim Patinir, 1520 – 1524 | Wikimedia Commons

 

La signification de cette idée d’Héraclite semble claire de prime abord. Il nous indique simplement que notre monde est similaire à un fleuve qui, s’écoulant en permanence, ne saurait être identique à lui-même à travers le temps.

L’expérience du monde peut se présenter comme un flux ininterrompu. Des personnes marchent dans la rue, une voiture passe en trombe et fait s’envoler quelques oiseaux. Entre le début et la fin de la journée, le Soleil se déplace dans le ciel, et avec lui les ombres. Au cours de l’année l’arbre pousse et l’enfant grandit. Après vingt ans d’éloignement, nous retrouvons un ancien ami : celui-ci a tant changé qu’il ne semble plus être la même personne. Des signes, inscrits dans la roche et le ciel, témoignent que la Terre elle-même et l’Univers tout entier se meuvent depuis leurs origines.

On peut, à la suite d’Aristote dans sa Physique, discuter la confusion du mouvement et du changement. Héraclite semble assimiler ces deux notions, si bien que l’idée d’un maintien de l’identité dans le temps devient absurde. Avec le temps, on ne trouve plus le même fleuve, le même arbre, la même personne. Il n’y a rien de stable en notre monde car tout se meut et le mouvement est changement, transformation.

Cependant, pour Héraclite, le mouvement n’est pas étranger à l’ordre et à l’harmonie. Le flux cosmique suit une loi précise et rigoureuse :

Le soleil ne transgresse pas ses limites, sinon les Erinyes, servantes de la justice, le puniront. 

Plutarque, De l’exil, 11, 604a

Mais l’ordre sous-jacent au changement est difficile à saisir car « la nature aime à se cacher » (Themistius, Discours, V, 69). Ainsi le sage doit rester attentif et ouvert à l’inattendu pour espérer entrevoir l’harmonie secrète du monde, subjugués que nous sommes habituellement par le flux qui l’anime. Derrière le cosmos qui bruit et s’agite se cache un unique principe : le feu. Il est l’élément premier qui constitue toutes choses. Sa nature mouvante explique certainement le flux cosmique.

La conception héraclitéenne du temps peut mener à douter de l’existence même de la vérité. Si tout change, rien de ce qui est vrai maintenant ne le sera plus tard. L’ambition humaine de fixer les choses dans des paroles, des connaissances, des promesses, des constructions, etc., devient impossible. 

Platon et Aristote ont ainsi fait d’Héraclite le père des doctrines relativistes des sophistes, notamment celle de Protagoras. Le mobilisme universel d’Héraclite fournit une ontologie, c’est-à-dire un discours sur ce qui est, à l’épistémologie, c’est-à-dire le discours sur notre savoir, relativiste des sophistes. Si tout change et se meut, alors toutes nos croyances et affirmations sont relatives, au moins à un certain temps.

 

Disciples et critiques d’Héraclite

Héraclite est un penseur présocratique important à étudier parce que Platon et Aristote – considérés comme les deux philosophes majeurs de l’Antiquité et dont l’opposition structure de larges aspects de la pensée philosophique occidentale – ont conçu une part essentielle de leur doctrine en réponse à sa théorie du mouvement universel et au relativisme qu’elle fait naître.

Platon s’est placé dans les pas du mobilisme héraclitéen en ce qui concerne le monde sensible, c’est-à-dire le monde qui nous entoure et dont nous faisons quotidiennement l’expérience par nos sens. Cependant, à la différence d’Héraclite, Platon considère qu’il existe quelque chose qui échappe au changement. Comme le monde est par définition changeant, ce qui demeure identique à soi dans l’éternité doit nécessairement se situer hors du monde.

Les premières réalités qui lui ont semblé échapper au flux cosmique sont les vertus morales, au premier rang desquelles la justice. Peu importe les transformations que subit l’humanité, l’évolution des contextes et des circonstances, la définition de la justice demeure une et la même, quoiqu’elle ne soit jamais réalisée parfaitement ici-bas.

À côté de la morale, on trouve les mathématiques. Les vérités mathématiques elles aussi échappent aux mouvements et aux modifications. En cela, elles témoignent de l’existence d’un lieu autre que le monde sensible.

Par la morale et les mathématiques, Platon a tenté de s’évader du flux héraclitéen et atteindre un domaine qui ne subit pas de changements, celui des Idées, c’est-à-dire des vérités éternelles et transcendantes. Le monde sensible ne peut que participer de manière lointaine aux Idées, mais il en reste irrémédiablement séparé.

Aristote, à l’inverse, s’est opposé à l’idée d’une mobilité universelle du sensible. Selon lui, Héraclite a commis deux graves erreurs. Tout d’abord il a confondu mouvement et changement : ce qui se meut n’est pas nécessairement transformé par son mouvement mais peut rester identique à lui-même. Ainsi, je peux me déplacer d’un point A à un point B sans en être pour autant changé. Ensuite, Héraclite n’a pas vu qu’au sein même du sensible, caché derrière les soubresauts continuels de la surface, se trouve une réalité qui demeure stable : la substance. En latin, substantia signifie « ce qui se tient sous » les mouvements. Certes nos visages, nos habitudes, nos désirs, notre silhouette changent, mais derrière ces changements superficiels se maintient une réalité plus profonde en laquelle se joue notre essence, que nous pourrions appeler notre humanité ou notre personnalité. Le chat a vieilli, il a même perdu un bout de sa queue et un œil, mais il reste un chat. Son essence, incarné par sa substance, demeure une et la même.

Platon, resté héraclitéen, avait cru nécessaire de fuir hors du monde pour trouver une réalité stable susceptible d’asseoir la connaissance. Aristote, pour sa part, s’est efforcé de montrer qu’il n’est pas requis d’aller chercher loin du monde la stabilité. Elle se trouve sous nos yeux, sous-jacente aux bruissements permanents qui nous entourent : on la perçoit notamment au sein du vivant, dans les traits essentiels à chaque espèce, qui se maintiennent dans les individus à travers les âges.

Jehan Simon

Diplômé de SciencesPo et agrégé de philosophie

1 réponse

  1. Hubert Houdoy dit :

    Cet exposé est clair et intéressant.
    Le point de vue d’Aristote correspond à ce que je nommerais .

    Dans ce contexte :
    la notion d’ référe à une identité, qui est l’opposée de la notion de ;
    la notion de est alors requise pour expliquer que l’essence ne soit pas éternelle, du moins sur Terre, c’est-à-dire dans le monde sublunaire soumis à la mort et à la corruption.

    Aristote divise le cosmos en deux régions :
    le monde sublunaire (terrestre) est « soumis à la naissance, à la mort, à la corruption, au changement permanent »,
    le monde supralunaire, celui des autres astres, est parfait et immuable.
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    Chez Aristote, le traité « Du ciel » suit la « Physique » et précède « De la génération et de la corruption ». Aristote est le premier philosophe à tenter une définition du mot .

    La notion d’essence répond à un souci de permanence de l’Etre. Ce souci est manifeste chez Parménide, fondateur de l’ontologie. Mais Parménide, en réaction aux fantaisies de la Mythologie Grecque, identifie l’Etre à l’Un, à l’immobile et à l’immuable. Son disciple, Zénon d’Elée s’efforçant de démontrer ces idées par un raisonnement par l’absurde. D’où les paradoxes de Zénon.
    Platon abandonne l’Un de Parménide et fait une place au Multiple. C’est ce qu’on nomme le « parricide de Platon ».
    Dans le «Parménide», Platon justifie l’existence du Multiple, contre Zénon d’Elée. Socrate montre que ce multiple se situe sur le plan des Idées.

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    Les essences éternelles platoniciennes ne pourrons satisfaire l’élaboration d’une « Physique » par Aristote. Il faut introduire un nouvel aménagement. C’est l’opposition paradigmatique .
    Les essences éternelles platoniciennes dans le monde supralunaire s’opposent aux matières terrestres soumises à la corrption du temps dans le monde sublunaire.
    La formulation est une manière de dire que si les choses appartiennent à une essence qui les caractérise et permet de les classer et de raisonner sur ces catégories (Socrate est un homme, or les hommes sont mortels, donc Socrate est mortel), l’importance donnée à la notion d’essence oblige à recourrir à une notion complémentaire, celle de temps, pour exprimer ce que l’on voit bouger ou changer.
    La formulation est une formulation contradictoire ou paradoxale, car nous affirmons :
    l’identité de l’essence à elle-même, A est identique à A, B est identique à B ;
    le temps comme cause des différences, quand A devient non-A.
    La notion de temps semble une évidence nécessaire à partir du moment où (« dès lors que ») la notion d’essence (« identité à soi-même ») nous paraît évidente et nécessaire.
    Ce qui reste A « dans la durée », bascule dans le non-A « dans l’instant ». Nous appelons cette synthèse de la durée et de l’instant.
    On aboutit ainsi à la notion d’essence dans le temps qui va accompagner l’Aristotélisme puis la Métaphysique, quand la Physique Moderne, gardant et précisant la notion de temps, remplace de plus en plus la notion d’essence par des concepts plus mathématiques, basés sur la mesure.
    Du point de vue de la Physique et de la Mathématique, la notion d’essence abstraite se rapproche de la notion mathématique de moyenne, calculée à partir de données concrètes. En Economie Politique, la valeur est l’essence abstraite du prix concret. Pour les Classiques Anglais, la valeur travail est la moyenne autour de laquelle fluctuent les prix de marchés. Karl Marx consacre tout le Livre I du « Capital » à théoriser cette relation entre prix et valeur.
    Essence comme moyenne dans une collection statistique spatialement distribuée.

    On peut lui opposer un autre point de vue .

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