Vous n’avez pas le monopole du cœur : Valéry Giscard d’Estaing

Vous n’avez pas le monopole du cœur : Valéry Giscard d’Estaing


Cette réplique a été adressé par le candidat Valéry Giscard d’Estaing (VGE, né en 1926) au candidat adverse, François Mitterrand (1916 – 1996), le 10 mai 1974, au cours du premier débat télévisé organisé pendant un entre-deux-tour de l’élection présidentielle en France.

 

Mitterrand

Je voudrais dire à monsieur Giscard d’Estaing que toute l’explication que je cherche à donner, est celle-ci : je cherche à comprendre les raisons de la politique qu’il a faite, je cherche à la comprendre. Je vois et je suis d’accord avec lui, il convenait de donner à la France la structure industrielle qui lui permettait de prendre rang parmi les grandes puissances. Bref, d’épouser son temps. Vous êtes un petit peu plus jeune que moi. On pourrait dire que depuis la fin de la dernière guerre mondiale, nous avons connu deux périodes. La première est, et l’histoire la jugera, la première a été de tenter de réparer les dommages de la guerre. C’était difficile. Ce régime a fait beaucoup, c’était la IVe République, depuis il a sombré. La Ve République, sur ces bases, a cherché à donner à la France sa structure industrielle. Et elle a pu le faire, indépendamment des qualités de chacun, que par un formidable mouvement de travail et de grand sacrifice supporté par ceux qui ont accompli ce travail. Des salaires assez bas, une progression très lente, une hausse des prix très vive, un nombre d’heures de travail très long, des logements sociaux en trop petit nombre, des écoles fournies à des enfants paysans ou ouvriers ou de la petite bourgeoisie de bourgs ruraux dans des conditions très rares – je pense surtout à l’école maternelle. Bref, dans la difficulté cependant, on a bâti tout ça, nous les Français, on a bâti tout ça. C’est ce que vous appelez, c’est avec juste titre, la croissance. Encore faut-il donner un sens humain à cette notion de croissance ! C’est-à-dire que la France est devenue plus riche. Et la France est devenue plus riche, parce, on peut le dire, c’est pas de la polémique entre nous, on s’y est tous mis, et quand je dis on s’y est tous mis, pensons surtout à tous ceux qui ont mis la main à la pâte, qui ont été les véritables artisans, ouvriers, travailleurs, cadres, agriculteurs, commerçants, ils ont tous travaillé pour que la France vive mieux. Beaucoup d’intelligence, la recherche, la science. Le moment est venu monsieur Giscard d’Estaing – depuis longtemps ! – où il aurait fallu utiliser cette richesse créée par tous, à faire que le plus grand nombre vive. C’est ça, je dirais que c’est presque une question naturellement d’intelligence, c’est aussi une affaire de cœur. Il n’est pas acceptable qu’il y ait une petite catégorie de privilégiés, qui sont servis par toutes vos lois, en particulier vos lois fiscales, qui se tirent de tout, qui reçoivent des jetons de présence, des tantièmes, des bénéfices dans les conseils d’administration, des sommes énormes et scandaleuses, que la plupart des grandes sociétés et des bénéfices, sans comparaison possible, avec qui que ce soit d’autre, tandis que tant de millions de gens vivent difficilement. Alors je crois que la troisième époque de notre histoire, je parle de l’avenir monsieur Giscard d’Estaing…

VGE

…oui mais vous parlez de l’avenir en prenant sur mon temps, monsieur Mitterrand.

Mitterrand

C’est précieusement – vous aurez le temps d’en finir !

VGE

Non, non c’est important, j’ai beaucoup de choses à dire sur ce que vous venez de dire.

Mitterrand

…c’est de répartir plus justement les fruits de l’effort national.

VGE

Mais je suis sur ce point…

Mitterrand

Et c’est là que j’engage ma candidature. Et on sait bien que ce sont les forces politiques et syndicales qui se sont rassemblées derrière moi. Et que c’est ma candidature et mon programme d’action qui permettront demain à la France d’engager la grande aventure, l’admirable aventure, non seulement de la réussite économique, mais aussi du progrès social. C’est là, tout notre débat.

VGE

Eh bien, monsieur Mitterrand, si on vous a écouté comme je vous ai écouté avec intérêt, on est convaincu que ce qu’il faut faire, ce n’est pas ce que vous proposez. D’abord, je dois vous dire quelque chose, je trouve toujours choquant et blessant, de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez monsieur Mitterrand le monopole du coeur, vous ne l’avez pas.

Mitterrand

Sûrement pas !

VGE

J’ai un coeur comme le vôtre qui bat à sa cadence et qui est le mien. Vous n’avez le monopole du coeur. Et ne parlez pas aux Français de cette façon, si blessante pour les autres.

Voir ici : les présidents de la Ve République

 

Éclairage

« Vous n’avez pas le monopole du cœur ! » : ce trait marquant, prononcé dans le dernier tiers du débat, est considéré, a posteriori, comme un moment décisif de la confrontation entre les deux candidats. Alors que ces derniers étaient au coude-à-coude dans les sondages, il aurait fait pencher la balance du côté de VGE lors du duel. Bien plus tard, en 1988, dans ses mémoires (Le Pouvoir et la vie), VGE juge que ces mots lui ont permis de gagner le second tour :

Je crois que j’ai été élu président de la République grâce à une phrase de dix mots : « Mais, monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur ! »

Il faut dire, plus de 20 millions de personnes ont suivi le débat en direct (dans une France où 79% des ménages sont équipés de téléviseurs.) VGE est en définitive élu président de la République le 19 mai 1974 avec 50,81% des suffrages.

Affirmer que Mitterrand, candidat de l’Union de la gauche, réunie autour du Programme commun (1972), n’a pas le monopole du cœur, c’est pour VGE l’occasion de casser son image en montrant que, bien que technocrate (ancien élève de Polytechnique et de l’ENA), bien qu’homme des chiffres (il a été ministre de l’économie et des finances sous De Gaulle et Pompidou), bien qu‘homme de droite, il n’est pas un homme froid et indifférent aux gens, il a le souci de ceux qui ont « mis la main à la pâte » (pour reprendre les mots de Mitterrand), il a une sensibilité, des émotions. Après la longue tirade de Mitterrand sur la redistribution des fruits de la croissance, il lui refuse le monopole de la préoccupation pour la question sociale. Il montre qu’il a de la chaleur humaine, qu’il sait se montrer proche de ses concitoyens, comme quand il commence à partir diner chez des Français ordinaires, qui l’invitent pour parler des problèmes du quotidien.

Cette « petite phrase », que VGE prétend avoir improvisé (dans le Le Pouvoir et la vie), est donc un élément de sa stratégie de commun, qui a probablement été préparée. Le documentaire de la chaîne Public Sénat, 1974, l’alternance Giscard (2019), révèle un document dans lequel Michel Duval, député du Puy-de-Dôme, suggère au candidat VGE d’ « éliminer l’étiquette homme de droite qui [lui] colle à la peau » et l’appelle à être naturel et à montrer qu’il a de la « générosité de cœur pour les petits et que vous n’êtes pas l’homme de gros ».

Cependant, VGE semble surtout devoir à son éloquence sa « victoire » à la bataille du débat. C’est un homme politique qui a appris à maîtriser les codes de la télévision, qui demande rythme et mordant. Sa mobilité, son débit rapide, sa facilité à expliquer les enjeux techniques, ses interventions et obstructions au cours de lentes démonstrations de son adversaire, plus figé, accompagnées par des plans de coupe (la caméra change de plan et film celui qui interrompt) ont peut-être eu raison de son adversaire, encore mal à l’aise à la télévision. Il n’hésite pas, comme on le voit plus haut, à interrompre avec ironie la laborieuse démonstration de son adversaire (« …oui mais vous parlez de l’avenir en prenant sur mon temps, monsieur Mitterrand »). VGE sait en outre la nécessité des formules, des petites phrases, qui frappent les téléspectateurs. Cet homme jeune (il a alors 48 ans), qui se présente comme ouvert, modéré et moderne, assène, à la fin du débat, une attaque bien plus forte que la sensible contestation du monopole du cœur :

Ce qui m’a frappé, ce que me frappe dans ce débat monsieur Mitterrand, je vous le dis très simplement, c’est que vous êtes un homme du passé, c’est ce qui m’a frappé. J’aurais souhaité que nous parlions de l’avenir, j’aurais souhaité trois fois. Je ne peux pas parler de l’avenir avec vous, on a l’impression que l’avenir, ça ne vous intéresse pas. Et dans cette élection présidentielle, si je représente quelque chose, si je crois quelque chose, c’est à l’avenir de la France. C’est ça qui m’intéresse. Vous êtes un homme du passé, toutes vos évocations à propos de ce que je proposé, c’était le passé, c’était 1969, c’était 1962, c’était 1945, on a l’impression que vous ne vous voulez pas regarder l’avenir de la France, et si vous ne voulez pas regarder monsieur Mitterrand, vous ne le conduirez pas bien cet avenir […]

Le débat ne permet pas tant aux téléspectateurs de juger la pertinence du programme des candidats, mais de juger la personne même qui prétend accéder à la plus haute fonction de l’État. La « forme compte autant que le fond » (Christophe Delporte), la vivacité d’esprit, le style, la démonstration d’intelligence, de stature comptent autant que la maîtrise apparente des enjeux du débat. Ainsi, le sondage réalisé par l’IFOP juste après la confrontation ne demande aux gens que de juger les candidats sur leur éloquence. Une question portant sur le candidat qui « a le plus souvent gêné l’autre par les arguments qu’il a employés dans le débat ? » fait de VGE le gagnant avec 47% (38% pour Mitterrand). Une autre sur le candidat le plus brillant fait aussi de VGE le gagnant avec 50% (30% pour Mitterrand). 

Il ne faut pas surestimer, cependant, les effets du débat. Malgré sa maîtrise du débat, VGE ne bat Mitterrand que d’une courte tête, avec 425 599 voix. Le candidat socialiste revient bien mieux préparé pour le « match retour » de 1981, après lequel on été retenues, cette fois, ses petites phrases à lui.

Voir ici : les présidents de la Ve République

 

À lire

Christian Delporte, Image et politique en France au XXe siècle

Id., De la propagande à la communication politique, Le cas français, Le Débat, 2006/1 (n°138)

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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