Profanation du cimetière juif de Carpentras : 10 mai 1990

10 mai 1990 : profanation du cimetière juif de Carpentras


Le 10 mai 1990, deux femmes venues se recueillir dans le cimetière juif de Carpentras (Vaucluse), l’un des plus vieux d’Europe occidentale, découvrent une profanation. Trente-quatre tombes ont été saccagées, des stèles ont été cassées et, comble de l’horreur, le cadavre de Félix Gramon, octogénaire enterré quelques semaines plus tôt, a été exhumé et humilié : on a pratiqué sur lui un simulacre d’empalement sur un piquet, une étoile de David arrachée à une tombe lui a été posée dans la main. Les malfaiteurs ont laissé, sur un poteau voisin, l’inscription « Souvenir des voisins ».

L’acte, dont le caractère antisémite semble alors évident, bien que les responsables et leurs motivations soient encore inconnus, provoque une immense émotion populaire. L’indignation est générale, et les témoignages de solidarité à l’égard des concitoyens juifs se multiplient.

Ainsi, le jour de la découverte macabre, le ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe, interrompt sa visite à Nîmes pour se rendre sur place avec le préfet du Vaucluse. François Mitterrand rend visite, le soir, au grand-rabbin de France. Le Premier ministre Michel Rocard assiste à l’office de Shabbat à la Synagogue de la rue des Victoires.  Une centaine de manifestations dénonçant le racisme et l’antisémitisme sont organisées en France entre le 10 et 18 mai. Le 14 mai, une manifestation appelée par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) rassemble 200 000 personnes à Paris, dont, fait inédit depuis la guerre, le président de la République, François Mitterrand (président de 1981 à 1995).

La profanation du cimetière de Carpentras provoque une déflagration médiatique. Elle occupe la une des journaux jusqu’au 16 mai suivant.

Elle a en effet éveillé, dans l’opinion, le souvenir du nazisme et du génocide des Juifs (voir l’article Carpentras, 10-15 mai 1990, polysémie d’une profanation). Ce mécanisme est manifeste dans les médias. Dans son éditorial du 11 mai, Le Figaro évoque l’« holocauste nazi ». Claude Lanzmann parle, à propos de la profanation, d’une « démarche d’anéantissement absolu […] ce que faisaient les nazis dans les camps d’extermination » dans un article de Le Figaro du 12-13 mai (Des spécialistes tentent d’évoquer cet acte inqualifiable). Les reportages d’Antenne 2 rappellent la mémoire d’Auschwitz. Le lundi suivant la profanation, six chaînes diffusent le documentaire d’Alain Resnais Nuit et Brouillard (1955), qui traite de la déportation.

 

La profanation de Carpentras et le FN

Ce souvenir éveillé, la profanation se transforme en affaire. Ceux qui sont accusés de porter l’héritage de l’antisémitisme de Vichy, le Front national (FN), et son leader, Jean-Marie Le Pen, sont désignés comme responsables, au moins indirects, de cette profanation, et comme les instigateurs d’un climat d’intolérance générale.

Après sa visite au cimetière de Carpentras, Pierre Joxe, dans une déclaration au journal La Croix, qualifiait l’acte d’antisémite et désignait, implicitement, des coupables :

Lorsque l’horreur est indicible, on ne doit rien dire. On doit se taire et méditer, mais lorsque les criminels sont connus, on doit les dénoncer, nous les connaissons. Je dénonce donc le racisme, l’antisémitisme, l’intolérance.

L’accusation est plus directe au cours de la manifestation du 14 mai, qui avait rassemblé tous les partis sauf le FN. Pendant la marche, le Betar, organisation de défense juive, exhibe un mannequin empalé représentant Jean-Marie Le Pen avec avec l’inscription « Carpentras, c’est moi ».

La réaction de l’opinion publique contre l’extrême-droite est forte, les demandes d’interdiction du FN se multiplient (citées par Paul Yonnet dans La machine de Carpentras) : «Alors faut-il interdire Le Pen ? Mon humble avis, ce devrait être fait depuis longtemps» (Bernard Langlois, Politis, 17 mai 1990) ; « N’est-il pas temps d’interdire le Front national…? » (Pascal Bruckner, Le Monde, 17 mai 1990) ; « Il faut avant tout dissoudre le Front national » ( Alain Touraine, Le Nouvel Observateur, 24 mai 1990), etc.

Le Front national est alors un parti en pleine ascension électorale : il est au quatrième rang des présidentielles de 1988 avec 14,38%, au troisième rang aux européennes de 1989 avec 11,73 %. La candidate FN Marie-France Stirbois est élue députée à Dreux le 4 décembre 1989 et Jacques Bompard, l’un des fondateurs du FN, fait une percée à Orange, ville du Vaucluse, avec 18% aux municipales de 1989 (il est élu maire de cette même ville en 1995).

Il suscite une attention médiatique qui donne un large écho à des déclarations de son leader, Jean-Marie Le Pen, qui font scandale et qui avaient, vraisemblablement, armé le souvenir de la Deuxième Guerre mondiale contre lui. Jean-Marie Le Pen avait ainsi déclaré que les chambre à gaz des camps nazis étaient « un détail de l’histoire » au micro du Grand Jury de RTL le 13 septembre 1987, et avait fait un jeu de mot douteux sur le nom de l’homme politique Michel Durafour (« Durafour-crématoire ») le 3 septembre 1988. La veille de la découverte la profanation, le soir du 9 mai 1990, dans l’émission L’Heure de vérité, Jean-Marie Le Pen a répondu à un journaliste que « les Juifs ont beaucoup de pouvoir dans la presse comme les Bretons dans la Marine ou les Corses dans les douanes ».

 

Après Carpentras

Selon le sociologue Paul Yonnet, dont l’article La Machine de Carpentras critique les excès de la réaction médiatico-politique à la profanation, le coupable était désigné d’avance. En plus du succès électoral du FN, et des déclarations de Jean-Marie Le Pen, un certain nombre de circonstances avaient rendues l’opinion sensible à une résurgence du souvenir de la Shoah. Le soir du 8 mai 1990, date anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, deux jours avant Carpentras, Antenne 2 diffuse le documentaire de Nuremberg à Nuremberg, qui montre les images terribles du génocide dans les camps et évoque les déclarations antisémites de Vichy. Deux semaines avant est publiée dans l’Express une enquête du journaliste Éric Conan sur la collaboration de l’État français à la déportation des Juifs, par des parcages à Pithiviers et à Beaune-la-Rolande.

« L’effet Carpentras », c’est-à-dire l’acuité publique du sentiment antiraciste et la vindicte à l’égard du FN, fait néanmoins, par la suite, « machine arrière », selon le titre d’un article de Nonna Mayer. Une critique de « l’exploitation politique » de l’affaire de Carpentras vient, dans un deuxième temps de l’affaire, des médias et des politiques. Annie Kriegel critique dès le 29 mai 1990, dans Le Figaro, la « fantasmagorie » de la renaissance de l’antisémitisme. Jacques Toubon soupçonne, lui, dans Le Monde du 25 juillet 1990, une manipulation dans « l’horrible drame de Carpentras ». Lionel Jospin reconnaît « qu’on en a peut-être trop parlé » au micro d’Europe 1 le 1er août 1990. Les initiatives politiques transpartisanes nées de la vague antiraciste post-Carpentras n’ont abouti à rien (comme, par exemple, le projet de donner le droit de vote aux étrangers aux élections locales).

« L’effet Carpentras »n’a pas nui au FN. Il est le troisième parti aux élections législatives de 1993, et Jean-Marie Le Pen obtient le solide score de 15% aux présidentielles de 1995. Surtout, il profite au FN, qui se sert de l’accusation de sa responsabilité, non-fondée sur des preuves, comme une arme politique. Le parti se présente ainsi comme une victime d’une machination politique. Carpentras devient un souvenir traumatique utilisé dans le storytelling du parti. Ainsi, le 11 novembre 1995, dans un meeting à Carpentras, Jean-Marie Le Pen demande des excuses à l’État. Vingt-deux ans après l’affaire, Marion-Maréchal Le Pen, élue députée de la 3e circonscription du Vaucluse, comprenant Carpentras-Sud, affirme triomphalement que « l’outrage infligé à Jean-Marie est nettoyé. Justice est faite ! ».

 

Les responsables de la profanation du cimetière juif de Carpentras

Un des responsables de la profanation de Carpentras, le militant nationaliste et skinhead Yannick Garnier, se dénonce finalement en juillet 1996. L’acte antisémite, commis avec quatre autres complices, avait été planifié par Jean-Claude Gos, un ancien militant du Parti nationaliste français européen, un groupuscule néonazi, en l’honneur de Hitler.

La profanation était antisémite. Le nombre d’actes antisémites, en diminution dans les années 1990 (de 372 actes recensés en 1990 à 60 en 1999), augmente après le déclenchement de la deuxième Intifida en 2000. Ces actes étaient, en 2018, en forte hausse (+74%), les Juifs ayant notamment été une cible privilégiée d’actes de barbarie (l’affaire Ilan Halimi en 2006 par exemple) et des attentats islamistes (attentats de mars 2012 de Mohammed Merah à Toulouse, attaque de l’Hyper Cacher de Vincennes en janvier 2015, etc.).

Aujourd’hui, le nom de la ville de Carpentras reste lié à la profanation de son cimetière juif, et au FN. Il est toutefois intéressant de noter que la ville n’a jamais eu de maire appartenant au FN.

 

À lire : 

Paul Yonnet, La Machine Carpentras, revue Le Débat (article d’avril 1990 qui a suscité de nombreuses réactions)

Nonna Mayer, Carpentras, Machine arrière, revue Commentaire (janvier 1991)

Floriane Schneider, Carpentras, 10-15 mai 1990, polysémie d’une profanation, revue Le Temps des médias (janvier 2006)

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *