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Pourquoi dit-on « merde » pour souhaiter bonne chance ?

Pourquoi dit-on « merde » pour souhaiter bonne chance ?
Publié le 03/10/2026
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⏳ Temps de lecture : 5 minutes

Un comédien attend dans la pénombre des coulisses. Vous lui glissez « bonne chance ». Silence glacé. Dans ce milieu, votre vœu sonne comme une malédiction, et l’on y préfère un mot bien plus cru. Quelle logique pousse à souhaiter le pire pour obtenir le meilleur ? Voici ce que racontent les dictionnaires d’expressions, les folkloristes et les encyclopédies.

Ce qu’il faut retenir

  • « Merde » est un vœu de chance à l’envers.
  • Aucune origine certaine : l’usage n’apparaît attesté qu’au XXe siècle.
  • L’histoire des fiacres et du crottin reste non attestée.
  • Répondre « merci » est censé annuler le sortilège.
  • L’anglais, l’allemand et l’italien préfèrent la fracture ou le loup.

« Merde » pour souhaiter bonne chance : un vœu qui marche à l’envers

Vous entendez « merde » juste avant un entretien d’embauche. Une insulte ? Non, un vœu. L’Office québécois de la langue française classe l’expression dans le registre familier et la décrit comme la formule dont les comédiens se servent pour se souhaiter bonne chance. Son équivalent anglais : break a leg.

Le mécanisme tient en une idée. Selon la croyance superstitieuse, souhaiter franchement « bonne chance » à quelqu’un qui va affronter une épreuve revient à lui porter la poisse. Alors on contourne l’obstacle en lançant l’inverse. Le sort se laisse berner, pense-t-on. Expressio, un dictionnaire d’expressions françaises, tient cette explication pour la plus vraisemblable.

Un rituel sorti des coulisses

À l’origine, la formule appartient au spectacle. Mais elle a franchi la porte des théâtres. Aujourd’hui, d’après Expressio, on la lance aussi à quiconque doit passer une épreuve. Imaginez Léa devant la salle de son oral de concours. Son frère lui souffle : « Merde ! » Elle sourit. Elle a compris le code.

Trois pistes pour une origine que personne n’a prouvée

Cherchez l’acte de naissance de cette formule, vous reviendrez bredouille. Expressio le reconnaît : aucune certitude n’existe, et ce sens de « merde » n’apparaît attesté que dans la première moitié du XXe siècle. Trois explications circulent. Voici comment elles se comparent.

Piste Idée centrale Statut d’après les sources
Souhait inversé Dire l’opposé de « bonne chance » pour tromper la malchance Jugée la plus probable par Expressio
Crottin devant le théâtre Beaucoup de voitures, donc beaucoup de crottin, donc beaucoup de public Non attestée selon Expressio, mais très répandue
Crotte sous le pied gauche Poser le pied gauche dans une déjection porterait bonheur Superstition voisine, rappelée par Expressio

Le souhait à l’envers, version favorite

Expressio retient cette piste comme la plus probable. Elle repose sur un réflexe simple : on ne souhaite pas la chance, on souhaite son contraire. Une règle en découle, logique : répondre « merci » détruirait l’effet du sortilège. Pourquoi ? Parce que remercier, c’est accepter un compliment. Autant dire que le « merci » ruine le piège tendu à la malchance.

L’histoire des fiacres : séduisante, mais non attestée

Fin du XIXe siècle, racontent les partisans de cette version, les spectateurs arrivaient au théâtre en fiacre. Les chevaux patientaient devant la porte et laissaient leur crottin sur le sol. Plus il y avait de voitures, plus le parvis se couvrait. Un parvis semé de crottin annonçait donc une salle comble. Souhaiter « merde », c’était souhaiter la foule.

Belle histoire ? Sans conteste. Prouvée ? Non : Expressio la range parmi les versions non attestées. Pourtant, des documents pédagogiques destinés aux écoliers la répètent comme une évidence. Un détail de calendrier intrigue aussi. Le récit situe la scène à la fin du XIXe siècle, alors que l’usage relevé par les dictionnaires date de la première moitié du XXe, ce qui laisse un intervalle que les sources consultées ne comblent pas. Ce vide n’invalide pas la piste. Il interdit d’en faire un fait.

🚫 Piège

Présenter l’histoire du crottin comme un fait établi. La cause de cette erreur tient à la répétition : le récit apparaît dans de nombreux supports pédagogiques, ce qui donne l’illusion d’un consensus, alors que les dictionnaires d’expressions le classent parmi les versions non attestées. Répéter n’a jamais prouvé.

Une crotte sous le pied gauche

Troisième piste, plus discrète. Expressio rappelle une superstition voisine : marcher du pied gauche dans une déjection sur le trottoir attirerait la chance. Le souhait « merde » ferait donc écho à ce petit rite de rue. Faut-il trancher entre les trois ? Pas forcément. La première explique pourquoi il fallait un vœu inversé, les deux autres proposent un motif pour avoir retenu précisément ce mot. Chacune éclaire un morceau du puzzle.

Et si le théâtre avait son propre dictionnaire de mots interdits ?

Car « merde » ne voyage pas seul. Wikipédia, dans son article sur la superstition, recense plusieurs interdits propres au théâtre français, auxquels s’ajoute celui qui nous occupe :

  1. le vert, couleur réputée maléfique sur les planches ;
  2. le mot « corde », banni des coulisses ;
  3. les œillets, dont la vue ou le don nuirait à la carrière du comédien concerné ;
  4. le vœu de « bonne chance » lui-même.

Un simple mot pèse-t-il autant ? Sur scène, oui. Les danseurs professionnels, rapporte l’encyclopédie anglophone, préfèrent « merde » à « break a leg ». Puis les gens de théâtre anglophones ont repris l’usage, seul ou accolé à la formule anglaise. Résultat : un mot français devenu passeport de la superstition, bien au-delà de nos frontières.

Break a leg, Hals- und Beinbruch : ailleurs, on mise sur la catastrophe

Le français n’a pas le monopole du vœu piégé. Bernard Sobel décrit déjà en 1948, dans un manuel de théâtre, cette coutume d’acteurs qui s’interdisent de se souhaiter bonne chance, et un article du New Statesman daté de 1921, signé Robert Wilson Lynd, conseille de lancer quelque chose d’insultant aux jockeys comme aux acteurs. L’origine exacte reste débattue.

Une hypothèse souvent avancée rattache la formule anglaise à l’allemand, peut-être par le yiddish. Le tableau ci-dessous place les quatre formules côte à côte.

Langue Formule Traduction littérale Image évoquée
Français « merde » excrément saleté
Anglais « break a leg » casse-toi une jambe fracture
Allemand « Hals- und Beinbruch » fracture du cou et de la jambe blessure grave
Italien « in bocca al lupo » dans la gueule du loup danger animal

Le même réflexe partout ? Presque, mais pas avec les mêmes images.

⚠️ Remarque

Dans ce tableau, les trois formules étrangères évoquent un danger pour le corps, fracture ou morsure. Seule la française évoque une saleté. On peut en déduire que le français a misé sur le dégoût plutôt que sur la peur, ce qui laisse de la place à un récit comme celui des fiacres, capable de transformer la saleté en promesse de foule.

Merci, grossier, réservé aux artistes ? Les réponses

Trois doutes reviennent sans cesse. Levons-les un par un.

Peut-on répondre « merci » ?

Non, et les sources consultées s’accordent sur ce point. Expressio prévient : remercier annulerait la conjuration. Chez les cavaliers, Wikipédia relève la même croyance : dire merci à quelqu’un qui vous souhaite bonne chance avant un concours porterait malheur, et la réponse consacrée consiste à refuser le remerciement avec humour. Autrement dit, la superstition déborde largement des planches.

💡 Astuce

Quand on vous lance « merde », ne remerciez pas. Souriez, ou refusez le remerciement avec humour, comme le font les cavaliers. Vous respectez le code sans casser l’ambiance.

Le mot passe-t-il pour grossier ?

Le registre reste familier, signale l’Office québécois de la langue française. Mais le mot possède une longue carrière littéraire. Dans Les Misérables, Victor Hugo en fait la réplique d’un général à Waterloo et consacre un chapitre entier à Cambronne. Il y écrit :

« Le vainqueur de Waterloo, c’est Cambronne. »

Victor Hugo, Les Misérables

Un lien avec notre vœu de chance ? Aucune source consultée n’en établit. Cambronne lui-même aurait toujours nié avoir prononcé ce mot sur le champ de bataille. Le « mot de Cambronne » appartient à la légende littéraire, pas aux coulisses.

À qui le dire, et quand ?

À toute personne qui affronte une épreuve et connaît le code : un concours, un entretien, une compétition, une première sur scène. Mais devant un jury très formel ou un interlocuteur étranger à cet usage, vous risquez de mettre les pieds dans le plat. Lisez la salle avant de lâcher le mot.

Au fond, ce mot grossier fonctionne comme un mot de passe. Il signale que vous partagez avec l’autre une même méfiance envers le hasard, et un même goût pour la complicité. Là réside peut-être sa vraie force.