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📋 Sommaire
Deux voisins s’agenouillent côte à côte. Même direction, même Dieu, même livre. Pourtant, l’un se dit sunnite, l’autre chiite. Qu’est-ce qui les sépare, et depuis quand ? Voici la différence entre sunnites et chiites, expliquée par les dates, les textes et les chiffres.
Ce qu’il faut retenir
- Le désaccord naît en 632, à la mort de Mahomet.
- Les sunnites suivent un calife choisi, les chiites un imam descendant d’Ali.
- Les deux courants partagent le Coran, les cinq piliers et le ramadan.
- Kerbala, en 680, devient l’épisode fondateur de la mémoire chiite.
- Les chiites forment une minorité, concentrée surtout en Iran et en Irak.
Différence entre sunnites et chiites : une querelle de succession
Tout commence en 632. Mahomet meurt, et la communauté perd son seul chef, à la fois guide religieux et maître d’un jeune État. Qui prend la relève ? Personne ne s’accorde.
Imaginez une entreprise dont le fondateur disparaît sans testament clair. Le conseil d’administration nomme un directeur. La famille, elle, réclame le poste pour le gendre. Voilà la fracture en miniature. Pomme de discorde : le fauteuil du Prophète.
Pendant qu’Ali et les proches préparent les funérailles, des compagnons se réunissent et désignent Abou Bakr comme premier calife. Les sunnites retiendront cette voie. Mais pour les chiites, Ali, cousin et gendre de Mahomet, devait recevoir la charge. Deux lectures, un seul héritage.
Les décennies suivantes durcissent le désaccord. Quatre jalons suffisent pour suivre le fil.
- 632 : mort de Mahomet ; Abou Bakr devient le premier calife.
- 656 : assassinat du troisième calife, Othmân ; Ali prend la tête de la communauté.
- 661 : assassinat d’Ali ; Muʿawiya instaure le califat héréditaire des Omeyyades.
- 680 : à Kerbala, Hussein, fils d’Ali, périt avec ses proches face aux armées omeyyades.
Kerbala scelle la rupture. Pour les chiites, ce massacre devient l’épisode fondateur de leur identité. Là où cela devient fascinant : une dispute d’abord politique a fini par engendrer toute une théologie. La lignée d’Ali, simple argument de pouvoir au départ, a pris au fil des siècles un poids doctrinal central.
Deux noms, deux boussoles
Les mots trahissent déjà l’essentiel. « Sunnite » dérive de sunna, la ligne de conduite de Mahomet : ses actes, ses paroles, ses silences. « Chiite » vient de chi’a, les « partisans », ceux d’Ali. L’un se définit par une tradition. L’autre, par la fidélité à une personne et à sa descendance.
Un propos attribué à Mahomet lors de son pèlerinage d’adieu, rapporté notamment par At-Tirmidhi, concentre toute la querelle :
« Celui dont je suis le mawla, Ali est aussi son mawla. »
Or mawla admet plusieurs sens. Les sunnites y lisent « ami » ; les chiites, « maître ». Un mot, deux avenirs.
Calife contre imam : qui guide les croyants ?
L’autorité, première ligne de faille
Côté sunnite, le calife reste un homme ordinaire, choisi par ses pairs. Le système religieux y paraît moins hiérarchisé, sans clergé à proprement parler. Côté chiite, le guide doit descendre de la famille du Prophète. L’imam reçoit son autorité directement de Dieu et détient, selon la doctrine, la connaissance du sens caché du Coran et l’infaillibilité.
Mahomet clôt la lignée des prophètes. Qui garantit alors la juste lecture de la révélation ? Pour les chiites, l’imam. Chez les duodécimains, branche majoritaire du chiisme, chaque croyant choisit aussi son ayatollah, appelé marjaâ, suit ses avis et lui verse sa dîme.
💡 Astuce
Deux mots-sondes pour deviner le camp d’un texte
Repérez le mot imam. En islam sunnite, il désigne le desservant d’une mosquée, celui qui dirige la prière. En terminologie chiite, il prend un sens éminent, réservé aux descendants de Fatima, fille de Mahomet. Le titre d’ayatollah offre un second indice : il appartient au chiisme duodécimain, et les zaydites l’ignorent.
Les textes : même Coran, autres bibliothèques
Les deux courants s’appuient sur le Coran, puis sur les hadiths, ces récits des paroles et des actes de Mahomet. Mais ils ne retiennent pas les mêmes. Les sunnites se fient surtout à six grands recueils, dont ceux de Bukhari et de Muslim. Les chiites mettent ces « six livres » en doute et ajoutent la parole de leurs imams. Leur socle compte quatre ouvrages, parmi lesquels al-Kâfî.
Pour fixer les idées, ce tableau rassemble les écarts majeurs.
| Critère | Sunnites | Chiites |
|---|---|---|
| Successeur de Mahomet | Abou Bakr, choisi par les compagnons | Ali, désigné selon eux par le Prophète |
| Rôle d’Ali | Quatrième calife | Premier imam |
| Chef de la communauté | Calife, homme ordinaire choisi par ses pairs | Imam, descendant d’Ali, guide infaillible |
| Clergé | Aucun clergé, système peu hiérarchisé | Clergé hiérarchisé, avec des ayatollahs chez les duodécimains |
| Hadiths de référence | Six recueils canoniques | Quatre livres, avec la parole des imams |
| Achoura | Jeûne facultatif, mémoire de Moïse | Jour de deuil pour Hussein |
| Poids dans l’islam | 85 à 90 % | Entre 10 et 20 % selon les estimations |
Un socle commun plus large qu’on ne l’imagine
Reprenez l’image d’un immeuble : même fondation, deux cages d’escalier. Sunnites et chiites croient à un Dieu unique et reconnaissent Mahomet comme son messager. Ils partagent le Coran et les cinq piliers, jeûne du ramadan compris. Les chiites suivent-ils donc un autre prophète ? Non.
Même calendrier de fêtes, pour l’essentiel. L’Aïd el-Fitr clôt le ramadan, l’Aïd el-Kebir couronne le pèlerinage. Quant à l’anniversaire de Mahomet, le Mawlid, il tombe le 12 du mois de rabia al-awal pour certains sunnites, le 17 pour les chiites.
Un seul jour change pourtant de visage : l’Achoura, dixième jour du mois de mouharram. Les sunnites y observent un jeûne facultatif, en souvenir de Moïse sauvé de Pharaon. Les chiites, eux, y pleurent Hussein, avec des cérémonies publiques durant les dix premiers jours du mois. Même date, deux mémoires.
La prière elle-même ménage des nuances. Tous prient cinq fois par jour, mais les chiites peuvent regrouper ces prières en trois temps. Certains posent aussi leur front sur un petit disque d’argile, le mohr, parfois façonné avec la terre de Kerbala.
162 à 211 millions de chiites : une carte à lire de près
Le Pew Research Center estimait en 2010 le nombre de chiites entre 162 et 211 millions, face à environ 1,4 milliard de sunnites. Minorité, donc. Mais minorité très concentrée.
L’Iran en abrite à lui seul 66 à 70 millions, soit 90 à 95 % de ses musulmans selon l’estimation de 2009. L’Irak penche légèrement du même côté : en 2011, 51 % des musulmans irakiens se disaient chiites, contre 42 % de sunnites. L’Azerbaïdjan et Bahreïn affichent des majorités chiites de 65 à 75 %.
Les sunnites, eux, dominent l’Afrique du Nord, la péninsule arabique, la Turquie, l’Asie centrale, le Pakistan et l’Indonésie. Pourtant, on les croise aussi en Iran, en Irak ou au Liban. La carte colle-t-elle aux clichés ? Rarement.
Voici les ordres de grandeur, d’après l’estimation du Pew Research Center de 2009.
| Pays | Chiites (en millions) | Part des musulmans du pays |
|---|---|---|
| Iran | 66 à 70 | 90 à 95 % |
| Irak | 19 à 22 | 65 à 70 % |
| Pakistan | 17 à 26 | 10 à 15 % |
| Inde | 16 à 24 | 10 à 15 % |
| Azerbaïdjan | 5 à 7 | 65 à 75 % |
🚫 Piège
Confondre « chiite » et « iranien »
L’erreur la plus courante consiste à tenir tous les chiites pour des Iraniens. Elle naît d’un amalgame entre une religion et un État : l’Iran est devenu chiite d’État en 1502. Or il n’abrite qu’environ 40 % des chiites du monde. L’Irak, le Pakistan et l’Inde en comptent chacun plus de 16 millions. À l’inverse, 5 à 10 % des musulmans d’Iran ne sont pas chiites.
Des familles dans la famille
Parler de deux blocs simplifie à l’excès. Existe-t-il un chiisme unique ? Non. Un sunnisme unique ? Pas davantage.
Chez les chiites, l’an 765 marque une première fêlure. À la mort du sixième imam, Jafar as-Sadiq, la succession sépare les futurs duodécimains des ismaéliens. Trois courants dominent aujourd’hui : les duodécimains, les ismaéliens et les zaydites.
Les duodécimains, majoritaires en Iran, en Irak et parmi les musulmans du Liban, suivent douze imams. Le dernier, al-Mahdi, disparaît en 874. Il reviendra, croient-ils, établir la justice à la fin des temps. Les ismaéliens nizarites, eux, reconnaissent un imam vivant, titré Aga Khan. Quant aux zaydites, surtout implantés au Yémen, ils se rapprochent du sunnisme : ni ayatollahs, ni malédiction des califes sunnites.
Cette attente a longtemps tempéré les ambitions politiques des duodécimains : en l’absence du douzième imam, aucun pouvoir ne paraît pleinement légitime. La révolution iranienne de 1979 a rompu en partie avec cette patience, en bâtissant un régime à la fois religieux et politique. Tous n’ont pas suivi.
Du côté sunnite, la diversité ne manque pas non plus. Quatre écoles juridiques, issues d’Abou Hanifa, de Malik, d’al-Chafii et d’Ibn Hanbal, se reconnaissent mutuellement. Trois écoles théologiques coexistent : l’acharisme, le maturidisme et l’atharisme. Le soufisme y ajoute une voie mystique.
Sunnites et chiites : l’affrontement est-il écrit d’avance ?
Faut-il y voir une haine millénaire ? Pas vraiment. L’histoire mêle voisinage et heurts, et la politique a souvent pesé plus lourd que la doctrine.
Prenez 1502. Le chah Ismaïl Ier fait du chiisme la religion d’État de la Perse, notamment pour se démarquer des Ottomans, défenseurs du sunnisme. Une identité religieuse sert alors de frontière politique. En Irak, des combats confessionnels ont encore ensanglanté le pays jusqu’en 2008.
Mais le rapprochement compte aussi ses jalons. En 1931, un congrès islamique réunit sunnites et chiites à Jérusalem. Aujourd’hui encore, la semaine qui sépare les deux dates du Mawlid porte le nom de semaine de l’unité, une tradition instaurée par Khomeini. Le dialogue existe.
⚠️ Remarque
La proximité tempère le rejet plus qu’elle ne l’attise
Le Pew Research Center a interrogé des musulmans dans 39 pays en 2011 et 2012. En Irak, où chiites et sunnites partagent les mêmes villes, 14 % des sunnites ne considèrent pas les chiites comme musulmans. En Égypte, pays à forte majorité sunnite, ce taux atteint 53 %. Deux pays ne suffisent pas à fonder une règle. L’écart intrigue pourtant : le rejet pèse plus lourd là où l’on côtoie peu l’autre communauté. Le même sondage éclaire l’étiquette elle-même : seuls 5 % des musulmans irakiens se disent « juste musulmans », contre 74 % au Kazakhstan et 56 % en Indonésie. Là où les deux courants se frottent, l’appartenance compte davantage.
Retenez l’essentiel : la fracture est née d’une succession, pas d’un autre dieu. Elle a grandi avec les siècles, les dynasties et les frontières. Mais une même fondation continue de porter les deux édifices.











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