« Va, je ne te hais point. » : Le Cid, Pierre Corneille

« Va, je ne te hais point ! », est une réplique de Chimène de la quatrième scène du troisième acte de la pièce de théâtre Le Cid (1637) de Pierre Corneille (1606 – 1684). 

Don Rodrigue : Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse, (957)
Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.

Chimène : Va, je ne te hais point. (963)

 

Va, je ne te hais point : une litote ?


Cette réplique est habituellement considérée comme une litote. Selon cette interprétation, Chimène dit ici qu’elle ne hait point Rodrigue, pour faire entendre qu’elle en est réalité amoureuse. Elle ne pourrait lui avouer ouvertement ses sentiments, parce que cet aveu serait déshonorant, ou trop dur à exprimer, car Rodrigue a tué son père.

À lire ici : qu’est-ce qu’une litote ?

Cette interprétation date au moins d’un ouvrage classique sur les figures de style, Les Tropes (1730) de Du Marsais (1676 – 1756). 

Cependant, l’interprétation du « va, je ne te hais point » comme litote est contestée, notamment par la chercheuse Anna Jaubert. La forme de cette réplique s’insère en effet dans une série de répliques de Chimène dans cette même scène dans lesquelles elle rejette l’ardeur de Don Rodrigue à vouloir se sacrifier parce qu’il a tué son père :

Don Rodrigue : Un moment.

Chimène : Va, laisse-moi mourir.

[…]

Don Rodrigue : […]
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.

Chimène : Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.

[…]

Don Rodrigue : Que je meure !

Chimène : Va-t’en.

[…]

Chimène : Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.

etc.

Ce « va » est l’arme privilégiée de Chimène pour rejeter les multiples assauts de Rodrigue qui la « travaillle au corps ». Dans le cas de « va, je ne te hais point », le « va » est modérateur, il est une sorte d’ « allons bon » ou de « mais non » atténué qui sert à tempérer Rodrigue et à dédramatiser son attitude. C’est une réponse directe aux déclarations hyperboliques de Rodrigue qui lui dit qu’il aura moins de peine à mourir par sa main qu’à vivre avec sa haine. Cherche-t-il une confirmation de l’amour de Chimène par une espèce de chleuasme (en s’auto-dénigrant, en s’attribuant sa haine, il se dénigrerait avec l’espoir de susciter une déclaration d’amour derrière) ? C’est improbable parce que Rodrigue n’arrête pas là ses assauts. La réplique de Chimène est inefficace, la scène continue : 

Chimène : Va, je ne te hais point.

Don Rodrigue : Tu le dois.

Chimène : Je ne puis.

etc.

Elle révèle cependant, a contrario, que Chimène est incapable de haïr Rodrigue. 

Le spectateur sait déjà qu’il assiste au drame d’un amour empêché : « va, je ne te hais point » n’est pas la première révélation d’un amour qui survit au crime d’honneur, mais qui ne peut céder devant lui. Chimène avait déjà fixé les termes de son héroïsme dans une réplique précédente : elle aime Rodrigue, mais cet amour doit céder devant le devoir de venger son père.

Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père, (918)
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,
Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne : (930)

Elle dit aussi :

Sachant que je t’adore et que je te poursuis. (972)
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.

Bref, la réplique « va je ne te hais point » n’est peut-être que littérale : elle dit que Chimène, en effet, ne hait pas Rodrigue parce qu’il a tué son père.

 

À lire


Anna Jaubert, « Dire et plus ou moins dire. Analyse pragmatique de l’euphémisme et de la litote », Langue française, 2008/4 (n° 160), p. 105-116.

Anna Jaubert, « Le contexte faiseur et défaiseur de figures, ou la conditionnalité de la reconnaissance figurale », Pratiques [Online], 165-166 | 2015

Georges Molinié, « Chapitre IV. Présentation des figures et figures macrostructurales », dans : , Éléments de stylistique française. sous la direction de Molinié Georges. Paris cedex 14, Presses Universitaires de France, « Linguistique nouvelle », 2011, p. 81-95.

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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