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« Chleuh » : d’où vient ce surnom donné aux Allemands ?« Chleuh » : d’où vient ce surnom donné aux Allemands ?

Publié le 23/10/2026
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Un vieux film de guerre passe à la télévision. Un maquisard serre les dents et lâche : « Les chleuhs arrivent. » Vous comprenez aussitôt qu’il parle des soldats allemands. Surprise : ce mot n’a pourtant rien de germanique. Il descend des montagnes du sud marocain, où il nomme encore aujourd’hui des millions de personnes. Comment le nom d’un peuple berbère a-t-il fini par viser l’occupant de 1940 ? Définition, origine, dérive de sens, orthographe et valeur au Scrabble : voici le dossier complet.

Ce qu’il faut retenir

  • Chleuh désigne d’abord un peuple berbère du sud marocain
  • Le mot vient de l’arabe marocain, et non de l’allemand
  • Son étymologie profonde reste débattue : six hypothèses coexistent encore
  • L’argot militaire l’a fait glisser jusqu’aux Allemands en 1940
  • Au Scrabble, CHLEUH est valide et rapporte 14 points

Définition du mot chleuh

Le mot chleuh se prononce [ʃlø], exactement comme « chleu ». Les dictionnaires lui attribuent deux emplois que tout oppose. Le premier relève de l’ethnographie. Le second, de l’injure.

Dans son sens premier, chleuh désigne le dialecte berbère du sud du Maroc, que les linguistes appellent aussi tachelhit. Avec une majuscule, le Chleuh devient un membre du peuple qui parle cette langue. L’adjectif qualifie tout ce qui touche à ce peuple : un village chleuh, une chanteuse chleuhe, des bijoux chleuhs.

Dans son sens second, familier et nettement péjoratif, le mot vise un Allemand, et surtout le soldat allemand de la Seconde Guerre mondiale. Le Larousse le range sans hésiter parmi les termes injurieux. Aucune ambiguïté.

Deux phrases suffisent à mesurer l’écart :

« À Taroudant, la grand-mère d’Ilham fredonne encore en chleuh les berceuses de son enfance. »

« Dans son carnet de 1943, l’instituteur note que les chleuhs ont réquisitionné la batteuse du village. »

Un nom propre devenu insulte

Un même mot pour un peuple et pour un ennemi ? Oui. Le français a souvent changé des noms de peuples en sobriquets, mais rarement au prix d’un tel saut géographique, puisque plus de deux mille kilomètres séparent l’Anti-Atlas des rives du Rhin. Le voyage a duré un quart de siècle.

Mais ce n’est pas tout. Le mot a aussi gagné Israël, où il a pris un troisième visage. Nous y reviendrons.

L’énigme du nom des Chleuhs

Les Chleuhs se désignent eux-mêmes sous le nom d’Ichelḥiyen. Ils occupent le Haut Atlas occidental, l’Anti-Atlas et la vallée du Souss, autour de villes comme Agadir, Tiznit ou Taroudant. Leur langue réunit environ 5,2 millions de locuteurs selon le recensement marocain de 2024. Cela fait un peu plus de 14 % de la population du royaume.

Pourtant, le français n’a pas reçu ce nom des intéressés. Il l’a puisé dans l’arabe marocain, où šelḥ (au pluriel šlūḥ) désigne les berbérophones. Chez les arabophones du Maroc, le terme englobe même souvent tous les Berbères, du Rif jusqu’au Souss. Chleuh fonctionne donc comme un exonyme, c’est-à-dire une étiquette posée de l’extérieur.

Le mot circule en Europe depuis des siècles. La traduction française de la chronique africaine de l’Espagnol Luis del Mármol Carvajal, parue en 1667, évoque déjà une langue « Chilha ». En 1914, l’officier Léopold Justinard publie un manuel de berbère marocain consacré au dialecte chleuh. Ses camarades le surnomment aussitôt le « capitaine Chleuh ». Détail révélateur : l’armée française manie ce mot bien avant 1940.

Six hypothèses, aucune certitude

D’où vient ce nom, au juste ? Personne ne le sait vraiment. Depuis le XIXᵉ siècle, savants et voyageurs ont lancé des pistes très éloignées les unes des autres :

  1. William de Slane, en 1856, le rattache à un mot berbère désignant une tente en poil de chameau.
  2. Auguste Mouliéras, en 1905, y reconnaît une vieille natte de jonc ou d’alfa, usée jusqu’à la corde.
  3. L’orientaliste allemand Johann Wetzstein le relie à une racine arabe évoquant une grosse branche, puis des hommes frustes, voire des brigands.
  4. L’écrivain britannique Robert Cunninghame Graham, en 1898, lui prête le sens de « gens chassés ».
  5. L’auteur Mohammad Aqdim le fait dériver d’un verbe tachelhit lié à la vie sédentaire.
  6. Le chercheur Rachid Agrour, en 2012, envisage la déformation d’un verbe dialectal arabe signifiant « inciser » : pour l’arabophone, le chleuh serait une langue tailladée, rendue méconnaissable.

Le berbérisant Nico van den Boogert juge les premières pistes fragiles. Le dossier reste ouvert.

Ce que révèle la langue de chaque hypothèse

⚠️ Remarque
Classez ces six pistes selon la langue où elles cherchent la racine du mot, et une régularité apparaît. Les trois hypothèses fondées sur l’arabe (Wetzstein, Cunninghame Graham, Agrour) débouchent toutes sur un sens dépréciatif : brigands, exclus, parler mutilé. Celles qui puisent dans le berbère renvoient à des objets familiers ou, chez Aqdim, à une identité valorisante. L’étymologie proposée reflète ainsi le regard porté sur le groupe. Vu du dehors, un marginal. Vu du dedans, un enraciné.

Là où l’histoire devient fascinante ? Quand l’armée française s’empare du mot.

Du Souss aux tranchées, la longue route d’un sobriquet

Tout bascule le 30 mars 1912. Le traité de Fès place le Maroc sous protectorat français. S’ouvre alors une longue campagne de « pacification » qui ne s’achève qu’en 1934. Vingt-deux ans de combats. Les soldats français y affrontent des guerriers berbères, Chleuhs de l’Atlas compris, et rapportent de ces campagnes tout un lexique. Chleuh en fait partie.

Mais le mot refuse de rester sagement attaché aux Berbères. Il glisse. D’abord vers des Français, puis vers des voisins, enfin vers des ennemis.

Le calendrier d’une dérive

Les lexicographes Gaston Esnault et Albert Dauzat ont relevé chaque étape de ce glissement. Le tableau suivant les résume :

Période Sens argotique de « chleuh » Milieu d’usage
Première Guerre mondiale Soldat de l’armée territoriale Militaires engagés au Maroc
Vers 1933 Même sens, désormais entendu en métropole Anciens des campagnes marocaines
Vers 1936 Habitant des marches de l’Est s’exprimant en comtois ou en alsacien Argot populaire
1939-1940 Allemand ou germanophone, puis soldat allemand Troupes, puis population civile
XXᵉ siècle, en Israël Simplet, nigaud Juifs originaires du Maroc

Regardez la géographie de ce parcours. Un hasard ? Pas vraiment. Elle dessine une ligne presque droite vers l’est : l’Atlas, la métropole, la Franche-Comté et l’Alsace, puis l’autre rive du Rhin. L’étape des frontaliers sert de charnière. L’alsacien appartenant à la famille germanique, il ne restait qu’un pas à franchir pour passer du dialecte alsacien à la langue du voisin allemand. Le mot l’a franchi.

Autre coïncidence parlante : chleuh gagne la métropole vers 1933, au moment précis où s’éteignent les derniers combats marocains. Les démobilisés rentrent avec leur argot dans le paquetage. Six ans plus tard, la drôle de guerre lui offre une cible toute trouvée.

Pourquoi les Allemands sont devenus des chleuhs

Pourquoi ce mot plutôt qu’un autre ? Deux explications dominent. Elles se complètent.

Une langue jugée incompréhensible

Dans l’argot des bataillons d’Afrique, le chleuh finit par désigner celui qui ne parle ni français ni même arabe. Bref, l’homme dont on ne saisit pas un traître mot. Appliqué aux soldats allemands, le sobriquet dit exactement cela : pour un fantassin français de 1940, leur langue, c’est de l’hébreu.

Ce réflexe traverse l’histoire des langues. Les Grecs nommaient barbaros l’étranger dont le parler sonnait comme un bredouillement. Les langues slaves ont désigné les Allemands par une racine liée au mutisme, celui qui ne parle pas la langue du pays. Chleuh rejoint cette vaste famille de mots qui transforment l’incompréhension en étiquette.

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. » — Michel de Montaigne, Essais, livre I, chapitre 31

Des guerriers qui forçaient le respect

La seconde piste met en avant la valeur militaire. Pendant la conquête du Maroc, les combattants berbères ont tenu tête aux colonnes françaises avec une ténacité remarquable. L’écrivain Éric Fottorino y voit la clé du transfert : assimiler l’ennemi allemand aux Chleuhs revenait à saluer sa dureté au feu. L’insulte cache un hommage involontaire.

Ironie de l’histoire ? Elle est cruelle. À la même époque, des goumiers et tirailleurs marocains se battaient dans les rangs français, notamment pendant la campagne d’Italie de 1943-1944. Le nom de leurs montagnes servait pourtant à désigner l’adversaire qu’ils affrontaient.

Un troisième facteur a sans doute joué en faveur du mot : sa sonorité. Le groupe initial « chl » évoque irrésistiblement l’allemand. Un sobriquet qui « sonne » allemand s’impose plus facilement qu’un autre pour viser des Allemands.

L’illusion d’un mot venu d’outre-Rhin

🚫 Piège
La majorité des gens croient que chleuh est un mot allemand déformé. La faute revient à sa musique : le « chl » initial rappelle les innombrables mots allemands en schl-, comme Schloss (château) ou schlecht (mauvais). Cette ressemblance relève du pur hasard. Le mot n’a jamais traversé le Rhin d’est en ouest : il a fait le chemin inverse, depuis le Maroc, avant d’être collé sur le dos des Allemands.

Boche, chleuh, doryphore : trois guerres de mots

Chleuh n’a jamais régné seul. Chaque conflit a fabriqué ses sobriquets, et leur succession raconte une histoire à elle seule.

Sobriquet Origine Période de prédilection
Boche Forme raccourcie d’alboche (vers 1860), croisée avec « tête de boche », tête dure (1862) Guerre de 1914-1918
Fritz Diminutif de Friedrich, prénom très répandu outre-Rhin Les deux guerres mondiales
Chleuh Nom d’un peuple berbère du sud marocain, relayé par l’argot militaire Seconde Guerre mondiale
Doryphore Insecte ravageur des pommes de terre, par allusion aux réquisitions alimentaires Occupation (1940-1944)

Un constat s’impose. Ces mots fonctionnent comme des marqueurs d’époque. Boche sent la boue des tranchées. Chleuh convoque la débâcle, l’Occupation et le maquis. Un témoin qui emploie spontanément l’un ou l’autre trahit, presque à coup sûr, la guerre qui a façonné son vocabulaire.

Le bon sobriquet pour la bonne époque

💡 Astuce
Vous écrivez un récit situé pendant la Grande Guerre ? Faites dire « boche » à vos personnages, jamais « chleuh ». Au sens d’Allemand, ce dernier ne s’installe qu’à la fin des années 1930, si bien qu’un poilu de Verdun l’employant commettrait un anachronisme repérable par tout lecteur attentif. Le détail fait vrai. Pour une scène de 1943, en revanche, chleuh et doryphore donnent une couleur typique de l’Occupation.

Reste une question pratique, celle de l’orthographe.

Les graphies admises et les fautes à éviter

Chleuh, chleu ou schleu ? Les trois existent. La forme chleuh, avec son h final, demeure la plus courante et celle que retiennent les dictionnaires usuels. La variante schleu se lit par exemple chez Roger Nimier, dans Le Hussard bleu. Son « sch » initial provient d’une étymologie populaire : persuadée d’entendre de l’allemand, l’oreille française a germanisé la graphie.

Côté accord, le mot suit le modèle d’un adjectif ordinaire : chleuh, chleuhe, chleuhs, chleuhes. Quant à la majuscule, elle s’impose pour le nom du peuple et disparaît pour la langue, l’adjectif et le sobriquet.

✅ Les Chleuhs de la vallée du Souss perpétuent la danse ahwach. (forme correcte)

✅ Elle a appris quelques phrases de chleuh auprès de sa belle-famille de Tiznit. (forme correcte)

✅ Ce collier chleuh en argent provient de l’Anti-Atlas. (forme correcte)

⛔ Les Chleuh de la vallée du Souss perpétuent la danse ahwach. (forme incorrecte)

⛔ Elle a appris quelques phrases de Chleuh auprès de sa belle-famille de Tiznit. (forme incorrecte)

L’erreur la plus fréquente ? Le pluriel invariable « les Chleuh », calqué sur l’anglais. En français, le s reste obligatoire.

Combien de points rapporte chleuh au Scrabble ?

Bonne nouvelle pour les joueurs : CHLEUH figure bien dans l’Officiel du Scrabble, dans sa neuvième édition parue en 2024. Il rapporte 14 points hors cases bonus.

Lettre C H L E U H Total
Points 3 4 1 1 1 4 14

Un mot de six lettres rentable ? Plutôt, oui. Les deux H pèsent à eux seuls 8 points, soit plus de la moitié du total. Placez l’un d’eux sur une case « lettre compte triple », et le score grimpe à 22 points. Sur un « mot compte double », vous atteignez 28 points. Au pluriel, CHLEUHS ajoute un point de base, soit 15.

Employer le mot aujourd’hui sans faux pas

Faut-il bannir chleuh de votre vocabulaire ? Tout dépend du sens visé. Au sens d’Allemand, le terme reste une injure datée, lestée du souvenir de l’Occupation. Le lancer devant un interlocuteur allemand, même sur le ton de la plaisanterie, revient à rouvrir une page douloureuse. Mieux vaut s’abstenir.

Au sens ethnographique, en revanche, le mot appartient au vocabulaire des spécialistes. L’ethnologue Robert Montagne étudiait dès 1930 les Berbères sédentaires du « groupe chleuh ». Les publications récentes privilégient toutefois volontiers le terme amazigh, l’appellation « berbère » restant associée à la période coloniale, comme le rappelle l’Encyclopædia Universalis.

Dernier détour, et non des moindres. Emporté en Israël par les Juifs originaires du Maroc, le mot y a pris en argot le sens de « simplet », selon l’historien Daniel J. Schroeter. Un vocable, trois pays, trois significations : Berbère au Maroc, Allemand en France, nigaud en Israël.

Le parcours de chleuh évoque une pièce de monnaie qui changerait d’effigie à chaque frontière. Une seule constante demeure. Il désigne toujours l’autre, celui dont on ne partage ni la langue ni le camp. Saisir cette logique, c’est comprendre en un seul mot comment naissent nos sobriquets.