Découvrez les réductions que La Culture Générale a dénichées pour vous (XTB, LegalPlace, LWS, 02Switch et AD.fr)
📋 Sommaire
Une salle de classe, un vendredi après-midi. Un élève grimpe sur sa chaise et singe le professeur. La sentence tombe : « Arrête de faire le zouave ! » Vous l’avez entendue mille fois. Peut-être l’avez-vous même lancée à vos propres enfants. Pourtant, cette petite phrase transporte un fantassin de 1830 et une tribu kabyle. Ajoutez un pantalon à 36 plis. Puis une statue que tout Paris guette à chaque crue. Sens, étymologie, synonymes, contraires, exemples : voici l’histoire complète d’une expression qui a troqué le fusil contre le nez rouge.
Ce qu’il faut retenir
- Faire le zouave signifie faire le pitre pour se faire remarquer.
- Le mot vient des Zouaouas, une confédération tribale kabyle du Djurdjura.
- Le corps des zouaves naît officiellement en Algérie en octobre 1830.
- L’expression apparaît à la fin du XIXe siècle, après la Crimée.
- Son meilleur contraire, rentrer dans le rang, sort aussi de la caserne.
Que veut dire « faire le zouave » ?
Dans la langue courante, faire le zouave signifie faire le pitre pour attirer l’attention. On amuse la galerie. On en rajoute. On s’agite là où le calme s’impose. Le dictionnaire Le Robert ramène la locution à deux équivalents : faire le malin, faire le pitre. Le Larousse bilingue la rend d’ailleurs en anglais de deux manières, selon que l’on clowne ou que l’on frime.
Le crâneur et le clown, deux sens qui cohabitent
Le Trésor de la langue française range le premier sens parmi les emplois vieillis : crâner, se vanter, se singulariser par des excentricités. Le second domine aujourd’hui. C’est l’idiot qui gesticule pour déclencher les rires. Entre les deux, une frontière poreuse. Celui qui fait le zouave réclame toujours un public. Seule change la récompense espérée : l’admiration ou l’hilarité.
Une insulte, alors ? Pas vraiment. La formule pique sans blesser. Elle appartient au registre familier, jamais vulgaire, et vise aussi bien un enfant turbulent qu’un collègue qui joue les fanfarons en réunion.
« Un drôle de zouave » : quand le mot devient un portrait
Le nom seul a suivi la même pente. Un drôle de zouave désigne un individu bizarre, dont on se méfie un peu ou dont on se moque gentiment. Le Robert classe d’ailleurs zouave, dans son emploi familier, aux côtés de loustic, zigoto, guignol ou mariole. Résultat : un soldat d’élite rangé parmi les farceurs.
Une locution qui se conjugue surtout à l’impératif
⚠️ Remarque
Parcourez les citations que recensent les dictionnaires et la
presse : l’expression surgit le plus souvent sous forme d’ordre ou
de négation. « Arrête de… », « ne faites pas… », « ne point… ».
Elle sert moins à décrire qu’à recadrer. Celui qui fait le zouave
ne s’en vante presque jamais ; c’est le témoin agacé qui nomme le
comportement. Une locution de spectateur, pas d’acteur.
Mais ce glissement du héros vers le farceur ne doit rien au hasard. Pour le comprendre, il faut grimper dans les montagnes de Kabylie.
Du Djurdjura aux quais de Seine : l’étymologie du mot zouave
Les Zouaouas, montagnards au service d’Alger
Le mot zouave dérive de Zouaoua, ou Zwawa, nom d’une confédération tribale kabyle du Djurdjura. Ces montagnards fournissaient depuis longtemps des combattants aux deys d’Alger, alors sous tutelle ottomane. Après la prise d’Alger, à l’été 1830, ils proposent leurs services au vainqueur. Le général Clauzel officialise la création du corps des zouaves par un arrêté du 1er octobre 1830.
Détail rarement cité : le mot circulait déjà en français deux siècles plus tôt. L’historien Marcel Emerit a exhumé une lettre de 1623 décrivant la population d’Alger. On y dénombre 5 000 « zouaves », autrement dit des soldats maures payés pour combattre. La France n’a donc pas forgé le terme en 1830. Elle l’a recyclé.
Une autre piste circule, celle d’un verbe arabe signifiant « ramper ». Séduisante ? Oui. Solide ? Non. L’amicale des anciens du 2e zouaves la juge contredite par les faits historiques. L’origine kabyle reste l’explication que retiennent les historiens et les dictionnaires.
Un régiment qui change de visage
Ces unités d’infanterie légère rejoignent l’Armée d’Afrique, l’ensemble des troupes françaises stationnées au Maghreb de 1830 à 1962. Au départ, le corps mêle recrues locales et volontaires européens. Puis tout bascule. Dès 1842, le recrutement devient presque exclusivement européen, tandis que les soldats autochtones rejoignent les tirailleurs algériens.
Ironie de l’histoire ? Le nom kabyle survit à ceux qui l’avaient porté. Les zouaves de Crimée, de Magenta ou de Verdun sont pour la plupart des métropolitains ou des Français d’Afrique du Nord. Le surnom affectueux des casernes, lui, tient en deux syllabes : les zouzous.
Un uniforme dessiné pour être vu
Impossible de saisir l’expression sans regarder la tenue. Le musée de l’Armée en détaille les pièces :
- une chéchia rouge à long gland, entourée d’un turban de coton blanc ;
- une veste courte sans col ni bouton, brodée d’arabesques ;
- un sarouel garance de 36 plis, fendu au fond sur 8 cm pour évacuer l’eau après la traversée d’une rivière ;
- une ceinture de laine bleue de 4,80 m, que les hommes s’aidaient mutuellement à enrouler.
Vous visualisez la scène ? Des pantalons bouffants rouge vif au milieu d’une infanterie vêtue de drap sombre. Ce costume fonctionnait comme une affiche ambulante. Sur les champs de bataille de 1914, il transformait chaque homme en cible. L’état-major le relègue donc en 1915 au rang de tenue de tradition, au profit du kaki. Trop tard pour l’imaginaire collectif.
Reste une énigme : comment passe-t-on d’une troupe d’élite à une moquerie de cour de récréation ?
1886, 1888 ou 1901 ? La naissance discutée de l’expression
Les lexicographes divergent sur la date de naissance de la locution. Le Trésor de la langue française la repère chez Jean Richepin, écrivain né à Médéa, en Algérie, dans Braves gens (1886). Le dictionnaire d’argot Bob la signale en 1888 dans le parler des soldats. Le Wiktionnaire, lui, retient 1901. Trois dates. Un même constat.
L’expression éclot une trentaine d’années après la gloire de Crimée. Pas pendant. Alain Rey et Sophie Chantreau notent d’ailleurs qu’elle se serait répandue après cette guerre de 1854-1856, où les zouaves brillèrent.
Le théâtre avant le dictionnaire
Le musée de l’Armée avance une explication convaincante. L’armée d’Afrique traînait une réputation de troupe fantaisiste et peu disciplinée. Le théâtre et l’opérette ont vite récupéré ce personnage bariolé, prompt à la provocation. Sur scène, le zouave fanfaronne, roule des mécaniques, collectionne les excès. Le public rit. La langue suit.
Le phénomène dépasse la France. L’armée de l’Union aligne plus de 70 unités de volontaires baptisées zouaves pendant la guerre de Sécession. Le pape lève les siens au début des années 1860. Quand un uniforme devient une mode internationale, il finit tôt ou tard en déguisement.
Du casse-cou au clown : un sens qui a glissé
Les premiers emplois mêlent trois idées : l’imprudence, la vantardise, la bouffonnerie. Bob cite un texte de 1916 où un soldat applique la formule à un ennemi qui s’expose inconsidérément. Trois ans plus tard, Maurice Barrès la rapproche d’un autre mot de caserne :
« faire le zouave ou le mariole, ce qui signifie faire sottement le fanfaron » — Maurice Barrès, L’Âme française et la Guerre, 1919
Pourquoi le sens comique l’emporte-t-il aujourd’hui ? Une hypothèse s’accorde bien avec les dictionnaires. Le sens « crâner » exigeait des zouaves vivants, des soldats bravaches que chacun croisait en ville. Or les régiments disparaissent avec la fin de la guerre d’Algérie, en 1962. Une fois le référent effacé, seule demeure l’image la plus frappante : le pantalon rouge et la chéchia, donc le costume de scène. D’où un mot qui ne désigne plus le fier-à-bras, mais le pitre.
Le contresens le plus fréquent
🚫 Piège
Beaucoup emploient la locution pour saluer un acte courageux : « il
a fait le zouave en sautant dans la rivière pour sauver le chien ».
La cause ? On sait que les zouaves formaient une troupe d’élite, et
l’on transfère cette bravoure à l’expression. Or celle-ci a
toujours visé l’excès, la vantardise ou la bouffonnerie. Jamais
l’héroïsme sincère. Pour un compliment, dites plutôt « il a fait
preuve de cran ».
| Date | Événement | Effet sur le mot |
|---|---|---|
| 1623 | Lettre décrivant la population d’Alger | Le terme existe déjà en français |
| 1830 | Arrêté du général Clauzel | Naissance officielle du corps |
| 1854 | Bataille de l’Alma, en Crimée | Gloire nationale des zouaves |
| 1856 | Statue de Diebolt sur le pont de l’Alma | Le zouave entre dans le paysage parisien |
| 1886 | Braves gens, de Jean Richepin | Première trace littéraire relevée par le TLF |
| 1888 | Argot des soldats (relevé de Bob) | La formule circule dans les casernes |
| 1915 | Abandon de la tenue orientale au front | Le costume devient tenue de cérémonie |
| 1953 | Album Objectif Lune | L’injure entre dans la bande dessinée |
| 1962 | Dissolution des régiments | Le mot perd son référent vivant |
Les zouaves ont quitté les casernes. Ils n’ont pas quitté pour autant la culture populaire.
Un zouave de pierre, un zouave de papier
Le seul zouave qui ne fait jamais le zouave
Paris possède son zouave officiel. Immobile depuis 1856, il veille sur la Seine depuis une pile du pont de l’Alma. Georges Diebolt l’a sculpté pour célébrer la victoire de septembre 1854. Cinq mètres vingt de pierre. Huit tonnes. Lors de la crue de 1910, l’eau lui monta jusqu’aux épaules.
Depuis, les Parisiens jaugent les crues à son anatomie : les pieds, les genoux, la taille. Un repère populaire, pas un instrument officiel. D’autant qu’on l’a remonté lors de la reconstruction du pont, achevée en 1974, seul rescapé des quatre soldats qui ornaient l’ancien ouvrage. Savoureux paradoxe : le zouave le plus célèbre de France incarne l’immobilité même. Il a souvent les pieds dans l’eau, jamais la tête à la fête.
Haddock, Tournesol et un mot magique
Dans Objectif Lune, publié en album en 1953, Hergé transforme le mot en ressort comique. Au cours d’une dispute, le capitaine Haddock traite le professeur Tournesol de zouave. Plus tard, le savant amnésique retrouve la mémoire lorsque le capitaine lâche de nouveau ce terme. Un électrochoc verbal. Preuve que le mot gardait, dans les années 1950, assez de mordant pour piquer un savant au vif.
Haddock ne pioche pas au hasard. Son répertoire puise volontiers dans les troupes exotiques du XIXe siècle : les bachi-bouzouks désignaient des soldats irréguliers de l’armée ottomane. Même destin pour lascar, que le lexicologue Jean Pruvost rattache à un mot persan nommant l’armée et le soldat. Un uniforme dépaysant, une réputation de casse-cou, et voilà un militaire changé en sobriquet.
Van Gogh, Reggiani et les autres
Le zouave a aussi posé pour les artistes. Vincent van Gogh en peint un à Arles en 1888, l’année même où Bob repère l’expression dans l’argot des soldats. Serge Reggiani chante Le Zouave du pont de l’Alma en 1982. Le cinéma s’en empare avec Au p’tit zouave (1949), le théâtre avec Le Zouave de Claude Rich (1975). Un personnage, quatre arts. Et toujours ce cocktail d’héroïsme et de comique.
Encore faut-il savoir par quoi remplacer le mot quand il ne convient pas.
Synonymes et contraires de « faire le zouave »
Du pitre au fanfaron : les synonymes
Aucun équivalent ne recouvre exactement les deux visages de la locution. Chacun en éclaire une facette.
| Synonyme | Nuance | Registre |
|---|---|---|
| Faire le pitre | Amuser par des grimaces et des bouffonneries | Familier |
| Faire le clown | Même idée, avec l’image du cirque | Courant |
| Faire le guignol | Se rendre ridicule, manquer de sérieux | Familier |
| Faire le mariole | Mélange de frime et de bêtise | Familier |
| Faire le malin | Vouloir paraître plus habile que les autres | Familier |
| Fanfaronner | Se vanter avec ostentation | Courant |
| Crâner | Afficher une assurance de façade | Familier |
| Faire l’intéressant | Chercher à capter les regards | Courant |
Le bon synonyme en trois secondes
💡 Astuce
Avant de choisir un équivalent, demandez-vous ce que cherche la
personne. Des rires ? Optez pour « faire le pitre » ou « faire le
clown ». Des regards admiratifs ? Préférez « faire le malin » ou «
crâner ». Des frissons, en prenant des risques inutiles ? « Jouer
les casse-cou » colle mieux. Faire le zouave couvre les trois cas,
d’où son succès quand on hésite.
Rentrer dans le rang : les contraires
Fait amusant : le meilleur antonyme sort lui aussi de la caserne. Rentrer dans le rang, c’est cesser de se singulariser pour rejoindre l’alignement commun. Exactement ce que l’on attend du zouave rappelé à l’ordre.
| Contraire | Sens |
|---|---|
| Rentrer dans le rang | Renoncer à se faire remarquer |
| Se tenir à carreau | Éviter tout écart de conduite |
| Garder son sérieux | Ne pas céder à la plaisanterie |
| Faire profil bas | Adopter une attitude discrète et modeste |
| Être sage comme une image | Se tenir parfaitement, surtout pour un enfant |
Et chez nos voisins ?
L’anglais hésite entre to clown around et to show off, selon la nuance visée. Les traducteurs de Tintin ont choisi to act the goat, littéralement « faire la chèvre ». L’espagnol dit hacer el payaso, l’italien fare il buffone, l’allemand den Clown spielen. Constat frappant : aucune de ces langues ne recourt à un soldat. Le militaire déguisé reste une exclusivité française.
Employer l’expression sans faux pas
Des exemples pour chaque nuance
Le registre familier l’emporte, mais la locution s’adapte à des situations variées. Voici quelques emplois inédits :
« Le stagiaire a fait le zouave devant le client en imitant son accent ; le contrat lui a filé entre les doigts. »
« Les cousins ont fait les zouaves toute la soirée sous le chapiteau du mariage. »
« Ne faites pas les zouaves au bord du quai, le train entre en gare. »
« Ce drôle de zouave a repeint sa boîte aux lettres en vert fluo. »
Vous remarquez la souplesse ? Le pluriel s’impose dès que plusieurs personnes chahutent. Au féminin, en revanche, la forme masculine reste la norme : une femme fait le zouave, elle aussi.
Les formes à retenir et celles à bannir
✅ Arrêtez de faire les zouaves, le car va partir. (forme correcte)
✅ Ma sœur a fait le zouave pendant tout le pique-nique. (forme correcte)
✅ Ce drôle de zouave a encore oublié ses clés dans la serrure. (forme correcte)
⛔ Il a fait du zouave pendant tout le repas. (forme incorrecte)
⛔ Arrête de faire le zoave devant tes copains ! (forme incorrecte)
⛔ Le pompier a fait le zouave pour sauver l’enfant, quel héros ! (forme incorrecte)
Le dernier exemple ne contient aucune faute d’orthographe. Il trahit pourtant un contresens : la locution moque, elle ne félicite jamais.
La prochaine fois que vous lancerez « arrête de faire le zouave ! », vous convoquerez sans le savoir les crêtes du Djurdjura, les escarpements de l’Alma et un pantalon de 36 plis. Pas mal, pour quatre mots. Et si un enfant vous demande ce qu’est un zouave, emmenez-le donc voir celui du pont de l’Alma, le seul qui ne bouge jamais.











Laisser un commentaire