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📋 Sommaire
Un soir de fête, votre voisin de table lève le coude un peu trop souvent. À Paris, on le dira bourré. À Marseille, il sera « plus près de vingt que de trente ». En Savoie, il « a le tozon ». Le verre est le même, mais chaque région a son mot pour le constater. Voici dix expressions régionales de France métropolitaine pour dire qu’on est ivre, avec leur origine expliquée et vérifiée.
Ce qu’il faut retenir
- Être empégué, en Provence, puise son image dans la poix gluante.
- Schlass, venu d’Alsace, compare le buveur à quelque chose de mou.
- La Savoie gradue l’ivresse, de tchouk jusqu’à bleu foncé.
- Marseille joue sur vingt et vin pour désigner un fêtard éméché.
- Plusieurs origines, comme tozon ou pictrie, restent encore inexpliquées.
Dix expressions régionales pour dire bourré, du Midi à la Normandie
Une précision avant de trinquer. Cette sélection écarte l’argot national, comme pompette, pété ou rond comme une queue de pelle. Elle ne retient que des tournures rattachées à un territoire précis par des glossaires, des dictionnaires régionaux ou des offices de tourisme. Quand une origine reste inconnue, nous le disons franchement.
Le résultat ? Une carte de France de l’ivresse, du Vieux-Port aux vergers d’Ille-et-Vilaine.
Dans le Midi, l’ivrogne colle et compte
Être empégué, ou l’art de ne plus décoller du comptoir
En Provence, un fêtard trop arrosé se retrouve empégué. Le comité régional du tourisme de Provence-Alpes-Côte d’Azur classe ce mot parmi les expressions locales à connaître, avec le sens de saoul.
Son origine tient dans un pot de résine. Le provençal pega désigne la poix, cette substance noire et gluante tirée du pin. Empéguer revient donc à enduire de poix, à engluer. Le buveur empégué ressemble à une mouche sur du papier collant : chaque geste lui coûte.
D’ailleurs, la famille du mot reste vivace. Dans le Sud, « ça pègue » se dit d’une surface collante. Le Wiktionnaire relève même, dans le Gapençais, une pègue qui désigne un bonbon mou à la réglisse.
Une friandise et une cuite, même racine ? Exactement.
Le double sens qui égare les visiteurs
🚫 Piège
Beaucoup de non-Méridionaux croient que toutes les formes de ce
verbe parlent d’alcool. Erreur. Dans une large partie du Midi,
s’empéguer signifie aussi se prendre les pieds dans quelque chose,
voire s’accrocher en voiture. À Toulouse, deux véhicules peuvent «
s’empéguer » sans une goutte de vin. La confusion vient du sens
premier, « engluer », qui a donné plusieurs branches. Dans l’usage
relevé par les sources, l’adjectif après « être » désigne surtout
l’ivresse, tandis que la forme pronominale évoque plutôt une
collision ou un faux pas. Fiez-vous au contexte avant de soupçonner
quelqu’un.
Plus près de vingt que de trente : l’alibi marseillais
Marseille a inventé une formule d’une rare élégance. Dire de quelqu’un qu’il est « plus près de vingt que de trente », c’est le déclarer ivre. Le ressort repose sur l’assonance entre vingt et vin. Le Wiktionnaire, dans sa liste d’expressions marseillaises, la présente comme une création récente.
Un aveu d’âge ? Pas du tout.
Observez sa mécanique. La tournure copie à l’identique une formule banale pour situer l’âge de quelqu’un. Un auditeur distrait croit entendre une remarque sur la jeunesse du fêtard. L’initié, lui, comprend que le compte concerne les verres. Ce double fond explique son charme : on peut décrire l’état d’un ami devant sa belle-mère sans jamais prononcer un mot grossier.
Dans l’Est, le buveur se ramollit
Schlass, le mot alsacien parti à la conquête du pays
Voici le cas le plus spectaculaire de la liste. Schlass est né dans l’Est avant de gagner toute la France. Les dictionnaires le font remonter au XIXᵉ siècle, à l’alsacien et à l’allemand régional schlaß, cousin de l’allemand schlaff : mou, fatigué. Le Larousse l’enregistre aujourd’hui comme familier, avec la graphie concurrente chlass.
En alémanique, le mot qualifiait aussi la neige qui fond et perd sa tenue. L’image saute aux yeux. Vos jambes font exactement la même chose après la quatrième tournée.
Attention toutefois à son homonyme. En argot, un schlass désigne aussi un couteau, et ce nom suit une tout autre filière, rattachée à l’anglais slash. Même orthographe, deux histoires sans lien.
La Savoie, championne de la nuance ?
Oui, et de loin. Les sabaudismes, ces mots propres au français parlé en Savoie, offrent une palette étonnante pour décrire chaque degré d’ébriété. Beaucoup proviennent du savoyard, une variété du francoprovençal, langue romane distincte du français comme de l’occitan.
L’histoire éclaire cette richesse. Jusqu’à son rattachement à la France en 1860, la Savoie a partagé le destin politique du Piémont. Résultat : son vocabulaire puise volontiers de l’autre côté des Alpes.
Être tchouk, le premier verre de trop
Le mot désigne une ivresse légère. Son origine trahit justement ce passé transalpin : il vient du piémontais cioch. Un Savoyard tchouk rit plus fort que d’habitude, sans encore tituber.
Avoir les tintots, avoir le tozon : deux marches plus haut
Avoir les tintots signifie être légèrement saoul. Avoir le tozon, c’est franchement l’être. Les deux tournures figurent dans les relevés de parler savoyard.
Leur étymologie ? Aucune source ne la documente. À l’oreille, tintots évoque le verbe tinter, comme des clochettes dans la tête, mais rien ne permet d’établir ce lien. Nous préférons l’honnêteté à la jolie légende.
Fin saoul ou franc saoul, quand l’adverbe pousse au maximum
En Savoie, fin et franc servent de superlatifs : « c’est franc bon » signifie que c’est délicieux, et « il est franc saoul » qu’il a perdu pied. La Lorraine connaît le même mécanisme. Un relevé de français régional du Lunévillois cite fin fou, fin bon et fin saoul, au sens d’ivre mort.
Le détail passionnant se cache ailleurs. Le français général a conservé « fin soûl » dans ses dictionnaires, mais comme une expression figée, un fossile. Dans l’Est et en Savoie, au contraire, fin reste un outil vivant qui s’applique à tout. Le national a gardé l’empreinte, le régional a gardé l’animal.
Bleu, puis bleu foncé : l’ivresse en nuancier
Dernier échelon savoyard : être bleu, voire bleu foncé, c’est-à-dire complètement bourré. Les recensions du parler savoyard s’interrogent sur un lien avec l’allemand, où blau sein, « être bleu », veut précisément dire être ivre. L’hypothèse reste ouverte, mais la coïncidence frappe.
D’autres sources signalent une échelle comparable dans les Alpes-Maritimes, qui grimpe du bleu au bleu nuit, puis au noir. Un seul témoignage écrit l’atteste toutefois pour ce département. Prudence, donc.
Mises bout à bout, les formules savoyardes dessinent une véritable gradation :
- Être tchouk ou avoir les tintots : légèrement gris.
- Avoir le tozon : saoul pour de bon.
- Être fin saoul ou franc saoul : complètement ivre.
- Être bleu foncé : le stade où l’on cherche ses clés dans le frigo.
Dans l’Ouest, des mots nés entre cidre et patois
Être dans la pictrie, la formule normande des grands-pères
Le Glossaire du patois normand de Louis Du Bois et Julien Travers, publié au XIXᵉ siècle, consigne une curiosité. Le mot pictrie ne s’y emploie que dans une seule tournure, « être dans la pictrie », qui signifie être ivre. Le même ouvrage note que sas, en normand, veut dire saoul. Le parler cauchois emploie une forme voisine, sâas.
D’où vient pictrie ? Le glossaire ne le précise pas, et nous n’avons trouvé aucune explication fiable. Sa vitalité actuelle reste tout aussi incertaine.
Brûlé saou, l’ivresse version gallo
Cap sur la Haute-Bretagne. Une étude d’histoire locale consacrée aux excès passés de cidre et de goutte en Ille-et-Vilaine relève plusieurs mots du parler gallo : chaou de bèire pour enivré, béïte pour titubant, et brûlé saou pour ivre.
Ne confondez pas avec le breton. Le gallo appartient aux langues d’oïl, comme le normand ou le picard. Il se parle à l’est de la Bretagne, dans une zone qui englobe l’Ille-et-Vilaine. Sa construction rappelle d’ailleurs celle de fin saoul : un premier mot vient intensifier « saoul ». Aucune source ne précise toutefois pourquoi le choix s’est porté sur « brûlé ».
Le palmarès en un coup d’œil
| Expression | Région | Degré d’ivresse | Origine |
|---|---|---|---|
| Être empégué | Provence | Saoul | Provençal pega, la poix |
| Plus près de vingt que de trente | Marseille | Ivre | Jeu de mots entre vingt et vin |
| Être schlass | Alsace, puis France entière | Très ivre | Alsacien schlaß, « mou » |
| Être tchouk | Savoie | Légèrement ivre | Piémontais cioch |
| Avoir les tintots | Savoie | Légèrement saoul | Non documentée |
| Avoir le tozon | Savoie | Saoul | Non documentée |
| Fin saoul, franc saoul | Savoie, Lorraine | Ivre mort | Fin et franc employés comme superlatifs |
| Être bleu, bleu foncé | Savoie, Alpes-Maritimes | Complètement bourré | Lien possible avec l’allemand blau |
| Être dans la pictrie | Normandie | Ivre | Non documentée |
| Brûlé saou | Haute-Bretagne (gallo) | Ivre | Parler gallo d’Ille-et-Vilaine |
Ce que ces mots disent de nos régions
Comparez ces dix tournures avec l’argot national. Un schéma apparaît très vite.
Le contenant et la matière
⚠️ Remarque
Le français général décrit surtout le buveur comme un récipient :
bourré, plein, chargé, rond. Plusieurs expressions régionales de
cette liste parlent plutôt de la matière dont il est fait. Il
devient mou avec schlass, englué avec empégué, teinté avec bleu.
Autre constante : au moins cinq de ces dix tournures viennent
directement d’une langue régionale. Occitan, alsacien, piémontais,
normand, gallo. Le vocabulaire de l’ivresse a donc mieux résisté à
l’uniformisation que bien d’autres domaines. Une explication
probable ? Il se transmet au comptoir et en famille, loin des
salles de classe.
Alfred de Musset, en 1832, balayait d’un vers la question du récipient :
« Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! » — Alfred de Musset, La Coupe et les Lèvres
Pour les mots, nos régions prouvent l’inverse. Le flacon change tout : selon la bouteille qu’on a vidée et le pays où on l’a vidée, l’ivresse ne porte pas le même nom. Le cidre de Haute-Bretagne et le pastis provençal ont chacun fabriqué leur vocabulaire.
Vos questions sur les expressions régionales de l’ivresse
Pourquoi tant de mots régionaux pour dire ivre ?
Parce que l’ivresse appartient au registre familier, celui que l’école n’a jamais cherché à corriger avec la même vigueur que la grammaire. Les langues régionales y ont donc survécu plus longtemps. Le francoprovençal, par exemple, ne compte plus qu’une faible part de locuteurs quotidiens en milieu rural, mais ses mots de comptoir continuent de circuler dans le français de Savoie.
Ces expressions sont-elles encore employées aujourd’hui ?
Cela dépend. Empégué figure parmi les expressions provençales que les offices de tourisme présentent comme vivantes. Schlass s’est installé dans tous les dictionnaires. À l’inverse, être dans la pictrie provient d’un glossaire du XIXᵉ siècle, et rien ne prouve qu’elle survive au-delà des anciens.
Peut-on employer ces mots hors de leur région ?
Rien ne l’interdit. Attendez-vous simplement à un regard perplexe. Lancer « tu as le tozon ! » à Strasbourg revient à parler une langue étrangère au milieu d’une winstub.
Repérer un vrai régionalisme en deux minutes
💡 Astuce
Vous entendez un mot inconnu pour dire ivre et vous vous demandez
s’il est régional ? Cherchez-le dans le Wiktionnaire. Une mention
de région entre parenthèses, comme Provence, Savoie ou Occitanie,
signale un usage localisé. Vérifiez ensuite dans le Larousse : si
le mot y figure sans étiquette régionale, comme schlass, il a déjà
quitté son berceau pour devenir national. Pour aller plus loin, les
cartes du projet « Français de nos régions », dirigé par le
linguiste Mathieu Avanzi, montrent où chaque tournure se dit
vraiment.
Au prochain apéritif, tendez l’oreille. Entre un ami empégué, un cousin tchouk et un oncle franc saoul, vous ferez le tour de France sans quitter la table. Avec modération, cela va de soi.











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