Sacre de Charles X à Reims : 29 mai 1825

Le sacre de Charles X (1824 – 1830), dernier roi de France, qui a succédé à son frère le roi Louis XVIII (1814 – 1824) à sa mort le 16 septembre 1824, est une cérémonie politique et religieuse organisée dans la cathédrale de Reims le 29 mai 1825.

C’est le dernier sacre de l’histoire de France. 

 

Le sacre de Charles X : un moment-clé de la Restauration


1825 sacre de charles x reims

François Gérard

Le sacre de Charles X est un moment-clé de la « Restauration », appellation qui désigne la période du retour au pouvoir des rois de la dynastie de Bourbon, Louis XVIII et Charles X, de 1814 à 1830, après la chute et l’exécution de leur frère Louis XVI (1774 – 1792) au cours de la Révolution française, suivie de l’épisode napoléonien (1799 – 1815). Bien que le roi de France soit roi dès la mort de son prédécesseur, le sacre a fait figure de rite de passage quasi obligatoire pour tous les souverains français, dans la ville qui lui est dédié, Reims, sauf exceptions, en souvenir du baptême de Clovis (vers 500 ap. J.-C.). Il légitime le pouvoir du nouveau roi en affirmant son fondement divin : la personne royale est élevée à une sainteté qui la place au-dessus du commun grâce à l’onction, par l’archevêque de Reims, de l’huile de la Sainte Ampoule. Le sacre doit légitimer d’autant plus les rois « restaurés » qu’il les replacerait dans le giron de l’histoire glorieuse de leurs prédécesseurs : Clovis, Charlemagne, Saint Louis, Henri IV, etc.

 

Un passage obligé de l’Ancien Régime

Se réapproprier cette tradition, c’est donc « renouer la chaîne des temps« , célèbre formule de la Charte constitutionnelle de 1814, « constitution » du régime, interrompue par de « funestes écarts », c’est-à-dire la période révolutionnaire. Organiser un sacre, c’est ressusciter, en quelque sorte, un peu de Moyen Âge, dont la jeunesse romantique est férue, et qui est vu comme un âge d’or de la monarchie chrétienne. C’est prendre le relai de Louis XVI, sacré à Reims le 11 juin 1775.

Même royaume, mêmes Rois, même Basilique, même autel, même culte, mêmes Pontifes ! Une double chaine qui, à force d’être antique, semble suspendue à l’Éternité, lie d’un côté Clovis à l’héritier de son trône et de l’autre le grand saint Remi au digne successeur qui le remplace dans son siège !

Discours du cathédrale de la Fare à Charles X

Ainsi, le passage par l’étape du sacre, prévu d’ailleurs à l’article 74 de la Charte, est vu comme une évidence (E. Waresquiel) par Louis XVIII, qui en évoque le projet dès 1818 et constitue une commission à cette fin le 18 février 1819.

J’ai attendu en silence cette heureuse époque, pour m’occuper de la solennité nationale, où la religion consacre l’union intime du peuple avec son roi. En recevant l’onction royale au milieu de vous, je prendrai à témoin le Dieu par qui règnent les rois, le dieu de Clovis, de Charlemagne, de Saint-Louis ; je renouvellerai sur les autels le serment d’affermir les institutions fondées par cette Charte que je chéris d’avantage, depuis que les Français, par un sentiment unanime, s’y sont franchement ralliés.

Discours de trône, 10 décembre 1818

Il n’est toutefois pas sacré, du fait de sa santé vacillante, de l’occupation étrangère et des difficultés financières du royaume. Ce n’est toutefois qu’une occasion manquée pour le régime. Charles X, dévot et réactionnaire, émigré de la première heure à la Révolution et attaché à l’Ancien Régime (l’état de la société française avant la Révolution), ne manque pas, lors de discours donné le 22 décembre 1824, de faire part d’une résolution identique :

Je veux que la cérémonie de mon sacre termine la première session de mon règne. Vous assisterez, Messieurs, à cette cérémonie. Là, prosterné au pied du même autel où Clovis reçut l’onction sainte, et en présence de celui qui juge les peuples et les rois, je renouvellerai le serment de maintenir et de faire observer les lois de l’État et les institutions octroyées par le Roi mon frère ; je remercierai la divine providence d’avoir daigné se servir de moi, pour réparer les derniers malheurs de mon peuple, et je la conjurerai de continuer à protéger cette belle France que je suis fier de gouverner.

 

Le sacre de Charles X : triomphe de l’ultraroyalisme ? 

Seulement, l’équilibre politique à l’avènement de Charles X, s’infléchit à droite. Sacrer le roi devient plus qu’un symbole de continuité, mais le triomphe d’une politique de retour en arrière, à un stade « pré-révolutionnaire » de la France. Charles X, émigré de la première heure à la Révolution, dévot et réactionnaire, est le champion des « ultraroyalistes » (tels que surnommés par leurs adversaires libéraux), alors aux affaires, et dont le représentant est le comte de Villèle (1773 – 1854), président du Conseil des ministre de 1822 à 1828. Les « ultras », noblesse foncière « plus royaliste que le roi » , veulent, autant se faire que peut, revenir à l’Ancien Régime. Influencés par les auteurs contrerévolutionnaires (De Maistre, Bonald, etc.), ils pensent le pouvoir comme provenant de Dieu, garantissant par là la stabilité sociale, et refusent donc la souveraineté populaire : ils luttent contre les libertés. Le sacre est donc une mise en œuvre de cette ambition : retour de la dynastie, retour à une tradition, retour du droit divin, résurrection de l’Ancien Régime.

C’est avec elle que finit positivement l’ère funeste de la Révolution.

Charles Nodier (1780 – 1844), postulant à la fonction d’historiographe officiel du sacre, à propos de l’époque du sacre, dans une lettre de novembre 1824 (citée par L. Raillat)

Se pose néanmoins la question primordiale du statut de la Charte. Cette concession pragmatique à l’esprit du siècle, qui constitutionnalise le régime, limite les pouvoirs du monarque. Mais quel sens donner à cette limitation s’il n’y a nulle souveraineté populaire et que le pouvoir royal vient de Dieu, comme l’affirme le sacre ? 

L’Église est vue, dans cette perspective, comme un des fondements du régime. Les ultras mènent une politique dite d’ « alliance du trône et de l’autel », qui se traduit notamment par une augmentation spectaculaire du budget des cultes (12 à 33 millions de francs de 1815 à 1830, Bertrand Goujon). La mainmise de la religion sur les esprits doit empêcher l’éclatement d’une nouvelle révolution. Pour l’Église, le sacre a une fonction spirituelle. C’est une expiation en réparation pour les « crimes » de la Révolution, dont l’exécution du « roi-martyr », tel que les ultras voient Louis XVI, le 21 janvier 1793, est le point culminant. La France, par l’onction de son roi, se place de nouveau dans les mains de Dieu, après s’être livrée à l’esprit destructeur des Lumières. L’évêque de Bordeaux fait ainsi du sacre la « défaite complète de l’impiété » (E. Waresquiel). Cette christianisation de la monarchie se retrouve dans le vote, un mois avant le sacre, de la loi du 20 avril 1825, dite du « sacrilège », qui prévoit les travaux forcés pour l’atteinte aux églises, et la décapitation comme « déicides » des profanateurs d’hosties. Elle accompagne un large de mouvement de reconquête de la société par l’Église catholique, qui se manifeste par l’organisation de missions intérieures pour ramener les populations à la religion.

 

L’union nationale

Toutefois, l’ambition du sacre n’est pas que répressive. La monarchie nouvelle, réinstallée à la faveur de la défaite des armées françaises face à la coalition européenne, et dont l’ancêtre proclamé, l’Ancien Régime, a été mis à bas par la Révolution, cherche à faire à son profit l’union nationale. Revenir sur la Révolution, c’est aussi mettre fin à la Révolution, chercher un modus vivendi pour la société française et accorder le peuple à des institutions nouvelles et stables. Du lien noué entre la religion et la monarchie est attendu la communion de la « grande famille » (terme de Charte) française. Les fêtes qui accompagnent le sacre doivent être patriotiques, mais au profit du roi. Ainsi, la veille du sacre, le 28 mai, Charles X  amnistie les « individus condamnés à des peines correctionnelles pour délits politiques » (E. Waresquiel). 130 condamnés politiques sont libérés de juin à août 1825.

 

L’organisation du sacre de Charles X


Les décors

Six millions de francs sont affectés aux préparatifs par la loi du 15 janvier 1825, en plus de liquider les frais des funérailles de Louis XVIII. Les chantiers les plus remarquables sont l’aménagement de la cathédrale de Reims, la restauration de la basilique Saint-Remi et du palais archiépiscopal (le palais du Tau). Suivant le goût du moment, amoureux de médiéval, la cathédrale est dotée, par Jacques Ignace Hittorff (1792 – 1867), de décors néo-gothiques, et Reims est en transformée en immense scène par Jean-Baptiste Isabey (1767 – 1855). Charles X commande de surcroît un carrosse couvert de feuilles d’or.

L’enjeu est de présenter au public un spectacle grandiose. Le sacre est pensé comme un opéra (B. Walton). L’œuvre proposée doit être assez belle pour effacer des mémoires le souvenir d’une pièce concurrente, jouée, elle, sur une autre scène, et porteuse d’un tout autre message : le sacre du 18 mai 1804 à Notre-Dame de Paris de Napoléon Ier (1804 – 1815), « usurpateur » pour les ultras, dont l’image est associée aux principes de la Révolution. L’aspect médiéval de la cérémonie contredit la vogue antiquisante de l’Empire.

Plus imposant encore qu’aucun des sacres de nos Rois, celui de Sa Majesté Charles X, en consacrant solennellement les hautes et nouvelles destinées de la France, devait offrir le spectacle imposant de la légitimité et de la religion et effacer pour jamais le vain et passager éclat du dernier couronnement fait à Paris.

Hittorff et Jean-François Joseph Lecointe (1783 – 1858) à La Rochefoucauld (1785 – 1864), directeur des beaux-arts, le 14 janvier 1826 (cité par F. Waquet)

Ce spectacle mélange, selon son propre mode, temps anciens et temps nouveaux. Le syncrétisme du sacre de Charles X est un appel à l’union du pays.

Le tradition royale, d’abord, est mobilisée. Au-dessus des tribunes qui accueillent le public le long de la nef ont été peints les portraits des rois de France, de Hugues Capet jusqu’à Louis XVIII : les rois de la Restauration sont intégrés à une histoire d’où la Révolution a été effacée. Les portraits sont surmontés par des représentations des ecclésiastiques illustres de l’histoire de France. Enfin, des marbres blancs figurent, plus haut encore, les « bonnes villes » de France. L’estrade qui porte le trône, comme un jubé, comporte des bas-reliefs allégoriques des arts, de l’agriculture et du commerce. Elle est dominée par deux statues, la France et la religion, qui portent la couronne, en signe d’alliance du trône et de l’autel. La liturgie (ordo) du sacre conserve ses aspects les plus spectaculaires. Le roi s’humilie devant Dieu en se prosternant à plat ventre. Il est sanctifié, bien sûr, par l’onction du « saint chrême » (huile sainte), tirée d’une fiole fabriquée avec des restes de la Sainte Ampoule, détruite en 1793, « miracle » exploité par la propagande officielle. Contrairement à Napoléon, le roi ne se couronne pas lui-même, mais est agenouillé pour être couronné par l’archevêque, Mgr de Latil (1761 – 1839), après quoi on ouvre les portes de la cathédrale pour laisser le peuple entrer.

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Gallica.fr  / Une meilleure vue ici

 

Le déroulé de la cérémonie

Mais la cérémonie cède aux innovations : la monarchie enrôle derrière elle les gloires nouvelles. Le sacre n’est pas qu’une singerie de l’Ancien Régime, mais une opération politique moderne. Le public, aristocratique, accueille ainsi des savants et surtout des artistes, notamment Chateaubriand, le jeune Victor Hugo (1802 – 1885), « poète du parti ultra » (selon Stendhal), Alphonse de Lamartine (1790 – 1869) ou Nodier. Quatre maréchaux d’Empire, Moncey, Soult, Mortier et Jourdan (vainqueur de Fleurus en 1794), jouent le rôle des pairs de France portant les insignes royaux, et attachent à la monarchie par leur présence un peu du prestige militaire des guerres de la Révolution et de sa suite. Surtout, les serments sont mis au goût du jour : à ceux prêtés aux ordres royaux (Saint-Esprit, Saint-Louis), il ajoute celui à la Légion d’honneur (d’origine napoléonienne), dont il a décoré Hugo et Lamartine le même jour.

La concession la plus notable est le serment de fidélité à la Charte, pourtant condamnée par le clergé :

En présence de Dieu, je promets à mon peuple de maintenir et d’honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi Très Chrétien et au fils aîné de l’Église, de rendre bonne justice à mes sujets ; enfin, de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte constitutionnelle que je jure d’observer fidèlement. Ainsi, que Dieu me soit en aide et Ses saints Évangiles.

 

Le toucher des écrouelles : un archaïsme ?

La suite immédiate du sacre fait preuve du même œcuménisme. Charles X passe en revue des troupes au camp de la plaine de Chalons et, à l’initiative du maire de Reims (1770 – 1850), se mêle à la bourgeoisie en visitant le Bazar des produits de l’industrie locale. À ces manifestations séculières fait pendant une démonstration bien plus mystique. Le roi se contraint, malgré des réticences, à la pratique du toucher des écrouelles. Ce rite qui suit le sacre est une composante remarquable du mythe royal. Le roi, réputé thaumaturge (qui fait des miracles), touche les scrofuleux pour les guérir, son corps sacré servant d’intermédiaire au pouvoir divin. Il touche 121 malades à l’hôpital Saint-Marcoul, chiffre néanmoins bien plus faible que celui de ses prédécesseurs (environ 2400 pour Louis XVI). Cependant, « le roi magicien » ne semble plus « croire à sa propre magie » (Stanis Perez). Charles X trouve en effet bon de dire aux malades en sortant : « Mes chers amis, je vous ai apporté des paroles de consolation ; je souhaite bien vivement que vous guérissiez  ». C’est donner peu de foi au pouvoir de guérison divine produit par le toucher. 

 

Les fêtes de l’après-sacre

La mollesse de la spiritualité imprégnant le toucher des écrouelles semble être à l’image de l’influence du sacre sur l’opinion publique. L’enthousiasme du public du sacre, et des Rémois, pourtant réputés républicains, semble avoir été réel, mais l’accueil parisien aux fêtes organisées du 6 au 8 juin au retour du roi a été plus tiède. Le théâtre est mobilisé avec la création de douze « pièces de circonstance », donnant au roi l’occasion de faire des tournées, mais leur médiocrité les rend inopérantes. Le Voyage à Reims, opéra commandé à Rossini (1792 – 1868), a du succès, mais sans effet de long terme. Le « désenchantement » a peut-être pénétré assez les mentalités pour qu’elles aient été indifférentes à cette démonstration de l’élévation surnaturelle du pouvoir. Le roi est ramené sur terre par les caricatures, la plus célèbre étant celle du chansonnier Béranger (1780 – 1857) qui raille le « Charles le Simple » :

De Charlemagne, en vrai luron,
Dès qu’il a mis le ceinturon,
Charles s’étend sur la poussière.
« Roi ! crie un soldat, levez-vous !
« Non, dit l’évêque ; et, par saint Pierre,
« Je te couronne, enrichis-nous.
« Ce qui vient de Dieu vient des prêtres.
« Vive la légitimité ! »
Le peuple s’écrie : Oiseaux, notre maître a des maîtres ;
Gardez bien, gardez bien votre liberté.

Cinquième strophe

 

Bilan du sacre de Charles X


« Notre maître a des maîtres » : en s’engageant de manière aussi franche dans la confessionnalisation, le régime s’expose à la critique anticléricale. En attaquant une Église qui le soutient, on attaque le Trône. La montée de l’anticléricalisme se manifeste notamment par la multiplication des représentations du Tartuffe (1669) de Molière (1622 – 1673), qui provoquent 41 incidents entre 1825 et 1829 : le 21 juin, quelques jours après les fêtes du sacre à Paris, la gendarmerie fait évacuer un public rebelle lors d’une représentation. 500 000 exemplaires de la pièce sont d’ailleurs distribués en 1825 (E. Warequiel). En parallèle, les auteurs des Lumières, Voltaire, Rousseau, etc., sont réédités. Les journaux de l’opposition libérale, Le Constitutionnel ou Le Courrier français, n’hésitent pas à s’en prendre à la religiosité du roi. Les preuves de soumission les plus dégradantes du roi au clergé pendant le sacre sont critiquées : ses prostrations, son agenouillement devant l’archevêque, c’est-à-dire devant l’Église, pour recevoir la couronne, alors que Napoléon est resté debout pour se couronner lui-même. Le sentiment antijésuite est en outre réveillé, alors que ceux-ci se réinstallent en France : ils sont aussi bien critiqués par Béranger, qui dénonce les « hommes en noir […] Moitié renards, moitié loups », qu’à droite sous la plume du comte de Montlosier (1755 – 1838), gallican hostile à l’ultramontanisme (Mémoire à consulter sur un système religieux et politique, tendant à renverser la religion, la société et le trône, 1826).

Le sacre de Charles X est jugé à l’aune de la chute de ce roi par la révolution de 1830. Bien loin d’être la consécration du nouveau régime, il est vu rétrospectivement comme le chant du cygne d’une monarchie capétienne frappée d’obsolescence, qui aurait voulu « marquer son retour » par une cérémonie anachronique, moyenâgeuse alors plutôt que médiévale. Le successeur de Charles X, Louis-Philippe Ier (1830 – 1848), qui cherche à s’appuyer sur la bourgeoisie montante, ne se fait pas sacrer. Une partie du pays n’a pas été associée à l’acte politique du sacre : les manipulations de la loi électorale pour assurer une majorité ultra au sein de la Chambre des députés (comme par la loi du double vote 29 juin 1820) ont exclu les libéraux des affaires publiques. 

Les écrivains du sacre témoignent d’une rupture dans la façon dont l’événement a été représenté. Les odes du jeune Hugo sont religieuses et royalistes ; son ode au sacre se termine sur une prière dithyrambique pour le roi :

Ô Dieu ! garde à jamais ce roi qu’un peuple adore !
Romps de ses ennemis les flèches et les dards,
Qu’ils viennent du couchant, qu’ils viennent de l’aurore,
Sur des coursiers ou sur des chars !
Charles, comme au Sina, t’a pu voir face à face !
Du moins qu’un long bonheur efface
Ses bien longues adversités.
Qu’ici-bas des élus il ait l’habit de fête.
Prête à son front royal deux rayons de ta tête ;
Mets deux anges à ses côtés !

Mais les vues de Hugo se détournent bien loin de l’ultracisme dans la suite de sa longue carrière. De retour à Reims treize ans après le sacre, il fait de la ville « le pays des chimères » :

C’est pour cela peut-être qu’on y sacrait les rois.

Choses vues

Il y raconte d’ailleurs une anecdote frappante. Par le hasard d’une visite à la cathédrale avec un bedeau, il découvre une étoffe négligée et oubliée : le tapis du sacre. Lamartine, autre propagandiste, est l’auteur d’un Chant du sacre ou la Veille des Armes en 1825, poème courtisan qu’il regrette immédiatement comme « l’horreur des horreurs poétiques » (A. Loiseleur). Chateaubriand, qui avait demandé le sacre dans une brochure de 1824, Le Roi est mort : vive le Roi !, finit par être le contempteur le plus célèbre de la cérémonie, alors qu’il est disgracié depuis 6 juin 1824. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il pense le 29 mai comme un simulacre, c’est « la représentation d’un sacre, pas un sacre ». Au décor de « papier peint » qui lui masque la réalité de l’édifice, au cérémonial pompeux, il aurait préféré une fête simple sous l’auspice de la liberté :

[…] le Roi à cheval, l’église nue, ornée seulement de ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux, les deux Chambres présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute voix sur l’Evangile. C’était ici le renouvellement de la monarchie, on la pouvait recommencer avec la liberté et la religion : malheureusement on aimait peu la liberté, encore si l’on avait eu du moins le goût de la gloire !

En réalité, pour l’écrivain, le sacre de Charles X est un événement bien petit comparé à celui de l’Empereur :

Enfin le sacre nouveau, où le pape est venu oindre un homme aussi grand que le chef de la seconde race, n’a-t-il pas, en changeant les têtes, détruit l’effet de l’antique cérémonie de notre histoire ? Le peuple a été amené à penser qu’un rite pieux ne dédiait personne au trône, ou rendait indifférent le choix du front auquel s’appliquait l’huile sainte. Les figurants à Notre-Dame de Paris, jouant pareillement dans la cathédrale de Reims, ne seront plus que les personnages obligés d’une scène devenue vulgaire : l’avantage demeurera à Napoléon qui envoie ses comparses à Charles X. La figure de l’Empereur domine tout désormais. Elle apparaît au fond des événements et des idées : les feuillets des bas temps où nous sommes arrivés se recroquevillent aux regards de ses aigles.

La proposition des ultras était trop faible pour reconquérir l’histoire de France. Aux arguments de Chateaubriand, on peut ajouter que le tableau de Jacques-Louis David (1748 – 1825) fixant le sacre de l’Empereur dans les mémoires visuelles, est peut être supérieur à celui de son élève François Gérard (1770 – 1837), autre reliquat de l’Empire par ailleurs, chargé de représenter celui de Charles X.

sacre de Charles X

Le Sacre de Charles X, François Gérard , 1827 | Wikimedia Commons

Selon l’historien E. de Waresquiel :

le sacre révèle une fois de plus l’impossible mariage de deux principes antinomiques et c’est dans cette distance que continue la Révolution.

Une antinomie entre deux Frances, l’une cherchant à faire advenir la pleine souveraineté populaire promise par la Révolution, à une autre qui ne veut lui concéder que le minimum. Le sacre, qui proposait le bizarre alliage du droit divin à la Charte, concession pourtant à l’idée de souveraineté populaire, n’a pas su résoudre cette contradiction.

L’historien Jacques Le Goff (1924 – 2014) a proposé, dans un texte de 1987, une réflexion audacieuse :

Aujourd’hui, le sacre de Reims ne vit plus que dans les mémoires. Mais notre époque, républicaine et laïque, frustrée de symbolique et de sacré, n’aspire-t-elle pas à des substituts de sacre ? François Mitterrand y songeait sans doute en s’avançant vers le Panthéon, une rose à la main – avatar moderne des fleurs de lys… ?

 

À lire

Jacques-Olivier Boudon, Citoyenneté, République et Démocratie en France, Chapitre 5 – L’effacement de la Révolution

Annie Duprat, Le Sacre de Charles X : justifications et critiques, dans Repenser la Restauration

Aurélie Loiseleur, «La république imaginaire » ou la poésie au pouvoir l’intrication du poétique et du politique un cas exemplaire, Lamartine, Revue Française d’Histoire des Idées Politiques

Martyn Lyons, Post-revolutionary Europe: 1815-1856

François Furet, La Révolution, 1770 – 1880

Bertrand Goujoun, Monarchies postrévolutionnaires, 1814 – 1848

Stanis Perez, Le Corps du roi, 14. Restaurer le corps royal, de Louis XVIII à Louis-Philippe

Landric Raillat, Charles X ou le sacre de la dernière chance

Volker Sellin, Violence and Legitimacy: European Monarchy in the Age of Revolutions

Benjamin Walton, « Quelque peu théâtral »: The Operatic Coronation of Charles X, 19th-Century Music

François Waquet, Les Fêtes royales sous la Restauration

Emmanuel de Waresquiel, Le sacre de Charles X et le tournant de 1825

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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