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Classement des personnages de roman préférés des Français 📖Classement des personnages de roman préférés des Français 📖

Publié le 24/10/2026
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Fermez les yeux. Vous avez quatorze ans, une lampe de poche sous la couette et un livre impossible à refermer. Quel visage surgit en premier ? Plus de mille lecteurs ont répondu à cette question, en un seul nom, sur un réseau social. Leurs témoignages dessinent un palmarès étonnant des personnages de roman préférés des Français. Et le vainqueur n’est ni un mousquetaire ni un cambrioleur.

Ce qu’il faut retenir

  1. Un classement issu de 1 086 témoignages de lecteurs lors d’un vrai sondage.
  2. Augustin Meaulnes devance largement Heathcliff et Julien Sorel.
  3. 20 personnages sur 38 viennent de romans du XIXᵉ siècle.
  4. Deux fils rouges : l’amour impossible et l’enfance abandonnée.
  5. Zola place une mère et ses deux enfants dans le palmarès.

Un vrai sondage auprès de plus de mille lecteurs

Tout part d’une consigne sèche, publiée sur un réseau social : « Le personnage de roman qui a marqué votre adolescence. Un seul nom. » 1 086 personnes ont répondu. Certaines ont obéi à la lettre. D’autres ont protesté, jugeant impossible de résumer toute une jeunesse de lectrice ou de lecteur à un seul héros. Beaucoup ont triché avec bonheur, en alignant trois ou quatre noms.

Nous avons compté chaque mention. Le travail ressemble à une enquête de paléographe. Heathcliff apparaît sous une dizaine d’orthographes, de « Heatheclif » à « Heartcliff ». Le Grand Meaulnes perd régulièrement son « e » ou son « s ». Résultat : un vrai casse-tête, mais un classement fiable dans ses grandes lignes.

Trois catégories ont été écartées pour rester fidèle à la question. Les pièces de théâtre d’abord : Cyrano de Bergerac, cité plus d’une quinzaine de fois, aurait pourtant figuré dans le haut du tableau. Ensuite les récits autobiographiques et les témoignages, comme le Journal d’Anne Frank ou les souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol. Enfin les bandes dessinées, de Tintin à Corto Maltese.

Qui a répondu ? Les commentaires trahissent l’âge de leurs auteurs. L’un a lu son premier San-Antonio en 1964. Une autre a découvert Les Trois Mousquetaires en 1972, à 14 ans. Harry Potter n’obtient qu’une seule citation. Ce palmarès raconte donc surtout la mémoire de lecteurs ayant grandi entre les années 1950 et 1980. Une photographie d’époque, feuilletée à rebours.

Trois amoureux de l’impossible sur le podium

Le podium surprend par sa cohérence. Trois jeunes hommes. Trois passions sans issue. Trois romans que l’on ne lit pas de la même façon à quinze ans et à cinquante.

Augustin Meaulnes, le rêveur qui a perdu son chemin

Avec une cinquantaine de citations, Augustin Meaulnes écrase la concurrence. Le roman d’Alain-Fournier paraît en 1913. Son auteur meurt au front l’année suivante, sans avoir publié d’autre roman.

L’histoire ? Meaulnes, 17 ans, devient pensionnaire chez les Seurel, dans le village de Sainte-Agathe. Lors d’une escapade, il s’égare et tombe sur un domaine mystérieux où se déroule une fête étrange. Il y rencontre Yvonne de Galais. Puis il perd la route du domaine. Tout le roman devient une quête obstinée de ce lieu entrevu une seule nuit.

Pourquoi ce succès écrasant ? Parce que Meaulnes incarne l’adolescence elle-même. Ce moment où l’on croit qu’un bonheur parfait existe quelque part, derrière une haie, et qu’il suffit de retrouver le sentier. Un lecteur résume tout en évoquant sa « crise de romantisme aiguë ».

Heathcliff ou la vengeance d’un enfant trouvé

Deuxième place pour une figure autrement plus sombre. Dans Les Hauts de Hurlevent, publié en 1847, Emily Brontë raconte l’histoire d’un enfant ramassé dans les rues de Liverpool par M. Earnshaw. Recueilli dans une ferme isolée des landes du Yorkshire, Heathcliff noue avec Catherine, la fille de la maison, un lien fusionnel. Mais Catherine épouse un autre homme, plus riche et mieux né.

Heathcliff disparaît. Il revient fortuné. Sa vengeance s’abat alors sur deux générations entières.

« Quelle que soit la matière dont nos âmes sont faites, la sienne et la mienne sont identiques. » — Catherine Earnshaw, Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë

Plusieurs participants citent d’ailleurs le couple entier, et non Heathcliff seul. L’une rappelle que Kate Bush a chanté cette histoire. Une autre évoque un téléfilm qui lui a fait adorer le personnage. Le personnage a donc traversé les générations par plusieurs portes : le livre, la chanson, l’écran.

Jusqu’où ira l’ambition de Julien Sorel ?

Près de quarante lecteurs désignent le héros du Rouge et le Noir. L’un d’eux s’en excuse presque, conscient de ne pas être original. Julien, fils d’un charpentier, a entre dix-huit et dix-neuf ans au début du roman de Stendhal, paru en 1830. Il devient précepteur chez le maire de Verrières, séduit Mme de Rênal, passe par le séminaire, puis monte à Paris où il conquiert Mathilde de La Mole.

Une lettre de dénonciation fait tout basculer. Julien tire sur Mme de Rênal dans une église. Il finit sur l’échafaud.

Stendhal s’est inspiré d’un fait divers réel, l’affaire Antoine Berthet, jugée en 1827. Le livre suit la trajectoire classique du roman d’apprentissage, à une nuance près : ici, l’apprentissage mène à la guillotine. Un participant résume Julien en deux mots, « le révolté, l’ambitieux ». Difficile de mieux dire.

💡 Astuce

Vous voulez donner envie à un adolescent de lire un classique ? Choisissez un héros de son âge. Les trois personnages du podium ont entre 17 et 19 ans au début de leur histoire, tout comme Edmond Dantès, arrêté à 19 ans. Ce n’est probablement pas un hasard : ces lecteurs se sont reconnus dans des personnages qui avaient leurs propres doutes, au même moment de leur vie.

Les aventuriers forment le bataillon le plus nombreux

Après les amoureux, les aventuriers. C’est le bataillon le plus fourni du classement. Il mêle les grands feuilletons du XIXᵉ siècle et les séries populaires du XXᵉ, dévorées en cachette.

Quand Dumas, Féval et Hugo tirent l’épée

Edmond Dantès occupe la quatrième place. Jeune marin marseillais, il est arrêté le jour de ses fiançailles avec Mercédès, victime d’une dénonciation calomnieuse. Quatorze années au château d’If suivent. Un codétenu, l’abbé Faria (lui aussi cité par plusieurs lecteurs), lui révèle l’existence d’un trésor caché sur l’île de Monte-Cristo. Évadé, devenu immensément riche, Dantès orchestre une vengeance méthodique contre ceux qui l’ont trahi.

« Toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots : Attendre et espérer ! » — Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo

Une lectrice raconte l’avoir dévoré sur une plage, un été entier, incapable de s’arrêter. Rien d’étonnant. Le roman a d’abord été publié par épisodes dans la presse entre 1844 et 1846, selon la mécanique du roman-feuilleton : chaque chapitre se termine sur une question qui exige la suite.

D’Artagnan, l’autre héros de Dumas, débarque de sa Gascogne en 1625 avec une lettre de recommandation et un caractère de feu. Le jeune homme se lie avec Athos, Porthos et Aramis. Il affronte Milady, que plusieurs participants citent comme leur personnage favori. Dumas s’est appuyé sur un personnage historique, Charles de Batz de Castelmore.

Dans le même registre, Lagardère doit sa gloire au Bossu de Paul Féval, paru en feuilleton en 1857. Le chevalier sauve la petite Aurore de Nevers, fille d’un ami assassiné, l’élève en exil, puis revient à Paris déguisé en bossu pour démasquer le meurtrier. Sa devise, « Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi ! », est passée dans le langage courant.

Et Jean Valjean ? Le forçat des Misérables de Victor Hugo, paru en 1862, sort du bagne après dix-neuf ans de peine, pour un pain volé et plusieurs tentatives d’évasion. La bonté de Mgr Myriel le transforme. Une participante le décrit comme l’idéal de l’être humain.

Mers, steppes et déserts

Jules Verne place deux héros dans le classement. Michel Strogoff, courrier du tsar, traverse la Sibérie en pleine révolte tartare pour porter un message de Moscou à Irkoutsk. Condamné à être aveuglé par une lame chauffée à blanc, il est sauvé par ses propres larmes. Le roman date de 1876.

Le capitaine Nemo, lui, règne sur le Nautilus dans Vingt mille lieues sous les mers. Homme sans patrie apparente, il voue une haine farouche aux puissances oppressives. Verne ne révèle son identité que plus tard, dans L’Île mystérieuse : un prince indien nommé Dakkar.

Deux naufragés et aventuriers anglais complètent ce chapitre. Robinson Crusoé, créé par Daniel Defoe en 1719, survit vingt-huit ans sur une île déserte avant la rencontre décisive avec Vendredi. Jim Hawkins, fils d’aubergiste dans L’Île au trésor de Stevenson, s’embarque à bord de l’Hispaniola et découvre la duplicité fascinante de Long John Silver. Un lecteur se souvient que son instituteur leur lisait ce roman le vendredi après-midi, à condition qu’ils aient été sages.

Seul représentant de la science-fiction parmi les héros masculins, Paul Atréides vient de Dune, publié par Frank Herbert en 1965. Héritier d’une grande maison noble, il est trahi et doit fuir dans le désert d’Arrakis. Là, chez les Fremen, il devient Muad’Dib. Le roman a connu deux adaptations marquantes au cinéma, celle de David Lynch en 1984 et celle de Denis Villeneuve, en deux parties, sorties en 2021 et 2024.

Des détectives anglais aux commissaires gouailleurs

Arsène Lupin naît en 1905 sous la plume de Maurice Leblanc. Gentleman-cambrioleur, il vole avec élégance et ridiculise la police. Clin d’œil savoureux : Sherlock Holmes, apparu en 1887 chez Arthur Conan Doyle, figure lui aussi dans le classement. Leblanc avait d’ailleurs opposé les deux personnages, sous le nom transparent d’« Herlock Sholmès », après les protestations de son confrère britannique.

Avec San-Antonio, le ton change radicalement. Frédéric Dard publie le premier volume en 1949 et signera environ 175 aventures du commissaire. L’argot, les calembours et les apartés du narrateur font hurler de rire des générations de lecteurs. Son adjoint, le truculent Bérurier, n’apparaît d’abord que comme un figurant, au septième volume, avant de devenir indispensable. Un participant de 47 ans avoue relire certains titres trois, quatre ou cinq fois, avec des fous rires solitaires. Des romans de gare, diront certains. Des romans de gare au sens le plus glorieux.

Même affection décomplexée pour Bob Morane. Créé par le Belge Henri Vernes, il apparaît en décembre 1953 dans La Vallée infernale, publié dans la collection Marabout Junior. Ancien pilote de la Royal Air Force, flanqué de l’Écossais Bill Ballantine, il affronte l’Ombre jaune à travers plus de deux cents romans. Le groupe Indochine lui a rendu hommage en 1982 avec L’Aventurier. Un lecteur s’excuse presque de l’avoir choisi. Inutile : il est en excellente compagnie.

Qui sont les héroïnes qui ont le plus marqué les lecteurs ?

Quatorze personnages féminins figurent parmi les 38 retenus. Moins de la moitié, donc. Mais certaines héroïnes déclenchent les témoignages les plus passionnés de tout le fil.

Elles ont refusé leur destin

Jane Eyre grandit orpheline chez une tante qui la déteste, survit à une pension glaciale, puis devient gouvernante au manoir de Thornfield. Elle s’éprend du maître des lieux, M. Rochester, avant de découvrir qu’il cache une épouse enfermée sous les combles. Jane refuse de devenir sa maîtresse et s’en va. Charlotte Brontë publie ce roman en 1847, sous le pseudonyme masculin de Currer Bell.

Un détail saute aux yeux. Jane Eyre et Les Hauts de Hurlevent ont paru la même année, écrits par deux sœurs. Deux des dix personnages les plus cités sortent donc d’un même presbytère du Yorkshire, en 1847.

Scarlett O’Hara traverse la guerre de Sécession dans Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, publié en 1936. Fille gâtée d’un planteur de Géorgie, elle s’accroche à sa terre de Tara contre la ruine et la faim. Elle s’obstine à aimer Ashley Wilkes alors que Rhett Butler, également cité dans le fil, lui ressemble bien davantage. Une participante affirme avoir lu le livre une dizaine de fois.

L’ironie du classement ? Léa Delmas, héroïne de La Bicyclette bleue de Régine Deforges (1981), y figure aussi. Or les héritiers de Margaret Mitchell avaient attaqué Régine Deforges pour plagiat. Ils ont perdu leur procès. Léa, jeune fille d’un domaine viticole du Bordelais plongée dans la Seconde Guerre mondiale, a marqué une lectrice au point qu’elle a donné ce prénom à sa fille. Régine Deforges avait elle-même une fille prénommée Léa.

Enfin, Angélique. La marquise des Anges, née sous la plume d’Anne et Serge Golon, traverse treize tomes publiés de 1957 à 1985, du règne de Louis XIV jusqu’au Nouveau Monde, aux côtés de son mari Joffrey de Peyrac. Une lectrice énumère avec humour la vingtaine de titres que porte successivement l’héroïne. Anne Golon reprochait aux films des années 1960 d’avoir affadi ce personnage de battante.

Amours hors du temps

Éléa dort depuis environ 900 000 ans sous les glaces de l’Antarctique quand une expédition scientifique la découvre. Dans La Nuit des temps, publié par René Barjavel en 1968, elle raconte la fin de sa civilisation, Gondawa, et son amour pour Païkan, souvent cité à ses côtés. Le roman a reçu le prix des Libraires en 1969.

Rebecca, de Daphné du Maurier (1938), hante le domaine de Manderley. Une jeune femme épouse Maxim de Winter et découvre que la première épouse de celui-ci, morte avant le début du récit, occupe encore tous les esprits, à commencer par celui de l’inquiétante Mrs Danvers. Un lecteur relit ce livre régulièrement, avec le même plaisir.

🚫 Piège

Beaucoup de participants confondent le personnage qui donne son nom au livre avec son héros. Rebecca n’apparaît jamais vivante : elle est morte quand l’histoire commence, et l’héroïne réelle, la narratrice, n’a même pas de prénom. Même confusion avec Le Grand Meaulnes : le narrateur n’est pas Meaulnes mais François Seurel, son cadet. Un lecteur a même mélangé les deux podiums en écrivant « François Sorel ». La cause ? Le titre s’imprime dans la mémoire bien plus solidement que le nom du narrateur.

Claudine et Claude, deux caractères bien trempés

Claudine, l’héroïne de Colette, entre en littérature en 1900 avec Claudine à l’école. Le livre paraît d’abord sous le nom de Willy, le mari de Colette. Effrontée, moqueuse, l’écolière de Montigny devient le premier personnage de toute une série.

Plus jeune lectorat, même tempérament : Claude, du Club des Cinq d’Enid Blyton, refuse son prénom de Claudine et vit en garçon manqué avec son chien Dagobert. Plusieurs lectrices la citent nommément, preuve qu’elle incarnait, pour des petites filles des années 1960 et 1970, une liberté rare.

Quand le lecteur se reconnaît dans une enfance cabossée

Certains personnages n’ont rien d’héroïque. Ils subissent. Et c’est précisément pour cela qu’ils restent.

Rémi, dans Sans famille d’Hector Malot (1878), apprend à huit ans qu’il est un enfant trouvé. Son père adoptif le vend à Vitalis, un musicien ambulant qui voyage avec le chien Capi et le singe Joli-Cœur. Le garçon parcourt les routes de France à pied, de deuil en deuil, avant de retrouver sa vraie mère.

Cosette, confiée par sa mère Fantine aux Thénardier, devient leur petite servante. Qui a oublié la scène du seau d’eau à remplir, la nuit, dans les bois de Montfermeil ? Jean Valjean surgit alors et lui offre une poupée. Plusieurs lectrices la citent, parfois aux côtés de Fantine et de Valjean.

Plus féroce encore, Folcoche. La mère tyrannique de Vipère au poing, publié par Hervé Bazin en 1948, martyrise ses fils. Son surnom contracte « folle » et « cochonne ». Le narrateur, Jean Rezeau, surnommé Brasse-Bouillon, est lui aussi cité. Le roman s’inspire de l’enfance de l’auteur.

À l’autre bout du spectre, Sophie de Réan enchaîne les bêtises dans Les Malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur, paru en 1858 : poupée de cire fondue au soleil, sourcils coupés, poissons découpés en morceaux. Un participant raconte que ce fut son tout premier livre. Depuis, il n’a plus jamais lâché la lecture.

Et le Petit Prince ? Antoine de Saint-Exupéry publie ce conte en 1943, à New York. Un aviateur échoué dans le Sahara rencontre un enfant venu de l’astéroïde B 612, qui a laissé derrière lui une rose. Une participante l’a lu à 9 ans. Ce fut son premier roman.

⚠️ Remarque

En reprenant les 38 personnages du classement, une régularité frappe. Une proportion considérable d’entre eux sont orphelins, abandonnés ou privés d’amour maternel : Heathcliff, Jane Eyre, Rémi, Cosette, les fils de Folcoche. Ajoutez les héros arrachés à leur vie par l’injustice, comme Dantès ou Valjean. L’adolescent qui se sent incompris trouve dans ces destins une version extrême de son propre sentiment d’exil. Le roman lui renvoie l’image d’un isolement qu’il ressent, et qu’il voit surmonter.

1830, 1885, 1942 : les classiques du lycée devenus coups de cœur

On les a souvent découverts sur une liste de lectures obligatoires. Pourtant, ils ont survécu à la contrainte scolaire. Mieux : ils ont fini par l’emporter sur elle.

Une famille entière signée Zola

Étienne Lantier arrive à la mine de Montsou, sans travail ni argent, au début de Germinal (1885). Il découvre la misère des mineurs, partage la vie de la famille Maheu, puis mène une grève terrible. Gervaise, héroïne de L’Assommoir (1877), est une blanchisseuse du quartier de la Goutte-d’Or que l’alcoolisme de son mari, puis le sien, entraîne vers la déchéance. Nana (1880), enfin, devient une courtisane qui fascine et ruine le Paris du Second Empire.

Le lien vous a échappé ? Gervaise est la mère d’Étienne et de Nana. Trois personnages du classement appartiennent à la même famille des Rougon-Macquart. Zola place ainsi une mère et deux de ses enfants dans le palmarès. Aucun autre auteur ne fait mieux.

Stendhal, Flaubert, Camus et les autres

Stendhal place un second héros derrière Julien Sorel : Fabrice del Dongo, jeune aristocrate de La Chartreuse de Parme (1839). Adolescent exalté, il rejoint Napoléon et vit la bataille de Waterloo sans rien y comprendre. Emprisonné dans la tour Farnèse, il tombe amoureux de Clélia Conti, la fille du gouverneur. Stendhal a dicté ce roman en un temps record, environ cinquante-deux jours.

Emma Bovary étouffe dans son mariage avec un médecin de campagne. Elle rêve de passions romanesques, multiplie les amants et les dettes, puis s’empoisonne à l’arsenic. Flaubert est poursuivi en justice pour ce roman en 1857, puis acquitté.

Meursault déroute toujours autant. Le narrateur de L’Étranger d’Albert Camus (1942) ne pleure pas à l’enterrement de sa mère. Sur une plage d’Alger, il tue un homme. Condamné à mort, il refuse jusqu’au bout de jouer la comédie des sentiments. Un participant le qualifie simplement d’« incroyable personnage ».

Le prince Mychkine, héros de L’Idiot de Dostoïevski (1869), rentre en Russie après un long séjour en Suisse. Sa bonté désarmante le rend incompréhensible à son entourage. Il se trouve pris entre deux femmes, Aglaïa et Nastassia Filippovna, cette dernière également citée dans le fil.

Colin, dans L’Écume des jours de Boris Vian (1947), vit dans un monde où l’on fabrique des cocktails au piano. Sa femme Chloé tombe malade : un nénuphar pousse dans son poumon. Une lectrice avoue le relire encore et toujours.

Dernier de la liste, Jacques Thibault est le fils révolté de la grande saga Les Thibault, publiée par Roger Martin du Gard entre 1922 et 1940. Fugueur, puis militant pacifiste, il meurt en 1914 au cours d’une tentative désespérée pour lancer d’avion des tracts appelant les soldats à fraterniser. L’auteur a reçu le prix Nobel de littérature en 1937.

Le classement complet des personnages de roman préférés

Voici les 38 personnages retenus, classés selon le nombre approximatif de mentions dans les commentaires. Les écarts sont très nets en tête de liste. Ils se resserrent ensuite.

Rang Personnage Roman Auteur Parution
1 Augustin Meaulnes Le Grand Meaulnes Alain-Fournier 1913
2 Heathcliff et Catherine Earnshaw Les Hauts de Hurlevent Emily Brontë 1847
3 Julien Sorel Le Rouge et le Noir Stendhal 1830
4 Edmond Dantès Le Comte de Monte-Cristo Alexandre Dumas 1844-1846
5 Michel Strogoff Michel Strogoff Jules Verne 1876
6 Étienne Lantier Germinal Émile Zola 1885
7 Rémi Sans famille Hector Malot 1878
8 Éléa La Nuit des temps René Barjavel 1968
9 Meursault L’Étranger Albert Camus 1942
10 Jane Eyre Jane Eyre Charlotte Brontë 1847
11 Bob Morane La Vallée infernale et suivants Henri Vernes 1953
12 Le capitaine Nemo Vingt mille lieues sous les mers Jules Verne 1869-1870
13 San-Antonio et Bérurier Série San-Antonio Frédéric Dard 1949
14 Scarlett O’Hara Autant en emporte le vent Margaret Mitchell 1936
15 Arsène Lupin Série Arsène Lupin Maurice Leblanc 1905
16 Angélique Angélique, marquise des Anges Anne et Serge Golon 1957
17 Paul Atréides Dune Frank Herbert 1965
18 Sophie de Réan Les Malheurs de Sophie Comtesse de Ségur 1858
19 Léa Delmas La Bicyclette bleue Régine Deforges 1981
20 D’Artagnan Les Trois Mousquetaires Alexandre Dumas 1844
21 Folcoche Vipère au poing Hervé Bazin 1948
22 Claude Le Club des Cinq Enid Blyton 1942
23 Lagardère Le Bossu Paul Féval 1857
24 Gervaise L’Assommoir Émile Zola 1877
25 Jean Valjean Les Misérables Victor Hugo 1862
26 Colin L’Écume des jours Boris Vian 1947
27 Fabrice del Dongo La Chartreuse de Parme Stendhal 1839
28 Rebecca Rebecca Daphné du Maurier 1938
29 Emma Bovary Madame Bovary Gustave Flaubert 1857
30 Le Petit Prince Le Petit Prince Antoine de Saint-Exupéry 1943
31 Claudine Claudine à l’école Colette 1900
32 Cosette Les Misérables Victor Hugo 1862
33 Sherlock Holmes Une étude en rouge et suivants Arthur Conan Doyle 1887
34 Nana Nana Émile Zola 1880
35 Le prince Mychkine L’Idiot Fiodor Dostoïevski 1869
36 Robinson Crusoé Robinson Crusoé Daniel Defoe 1719
37 Jacques Thibault Les Thibault Roger Martin du Gard 1922-1940
38 Jim Hawkins L’Île au trésor Robert Louis Stevenson 1883

Quels auteurs dominent ce palmarès ? Le second tableau répond sans détour.

Auteur Nombre de personnages classés Personnages
Émile Zola 3 Étienne Lantier, Gervaise, Nana
Alexandre Dumas 2 Edmond Dantès, D’Artagnan
Victor Hugo 2 Jean Valjean, Cosette
Stendhal 2 Julien Sorel, Fabrice del Dongo
Jules Verne 2 Michel Strogoff, le capitaine Nemo
Les sœurs Brontë 2 Heathcliff, Jane Eyre

Ce que ce palmarès révèle des lecteurs français

Vingt des 38 personnages proviennent de romans parus au XIXᵉ siècle. Un seul remonte au XVIIIᵉ siècle, Robinson Crusoé. Aucun n’appartient au XXIᵉ siècle. Faut-il y voir de la nostalgie ? Pas seulement. Ces lecteurs ont grandi à une époque où les classiques du XIXᵉ remplissaient les bibliothèques familiales, les programmes scolaires et les collections de poche bon marché.

Autre constat : la frontière entre littérature « noble » et romans populaires s’efface totalement. Bob Morane côtoie Mychkine. San-Antonio voisine avec Meursault. Le rat de bibliothèque et l’amateur de polars de gare partagent la même mémoire, et personne dans le fil ne s’en offusque.

Le dernier enseignement tient en une phrase. Les personnages qui marquent une adolescence sont ceux qui lui ressemblent : jeunes, épris, blessés, révoltés. Meaulnes cherche un domaine perdu. Heathcliff ne se remet pas d’un amour d’enfance. Julien Sorel veut prendre sa place dans un monde qui la lui refuse. Trois manières de dire la même chose, à quinze ans. Et vous, quel visage voyez-vous surgir quand vous fermez les yeux ?