1861 : Julie-Victoire Daubié, la première bachelière

1861 : Julie-Victoire Daubié est la première bachelière


Julie-Victoire Daubié (1824 – 1874) obtient en 1861 son baccalauréat ès lettres à la faculté des lettres de Lyon. Elle est la première bachelière. Cette nouveauté amorce l’entrée des femmes dans l’enseignement supérieur.

Cette possibilité nouvelle pour les femmes a été obtenue au prix de grandes difficultés. Si la participation des femmes aux examens supérieurs n’était pas interdite par la loi, elle était empêchée dans les faits. La loi « Falloux » du 15 mars 1850 a accompagné le développement important de l’enseignement primaire féminin, mais les femmes restent en marge de l’enseignement secondaire, réservé à une élite masculine. Il faut attendre la loi Camille Sée de 1880 pour qu’un enseignement secondaire public soit ouvert aux jeunes filles, sans que celui-ci prépare pour autant au baccalauréat ès lettres, puisque l’enseignement du latin et du grec, dont la maîtrise est essentielle pour passer le diplôme, n’y est pas donnée. Dépourvues de droits politiques, réduites à l’état de mineur juridique par le Code civil napoléonien, elles sont assignées à leur rôle domestique.

Ainsi, le recteur de l’université de Paris refuse dix fois l’inscription de Daubié au baccalauréat (Sylvie Schweitzer). Sa candidature est aussi refusée à Aix-en-Provence. Le doyen de la faculté de lettres de Lyon, Francisque Bouillier (1813 – 1899), libéral, accepte d’organiser un jury pour la candidate, après avoir bataillé pour convaincre ses collègues. Elle bénéficie d’un local particulier, pour ne pas attirer l’attention publique, surtout celle du ministre et des journalistes (Raymonde Albertine Saliou Bulger), préoccupation qui point dans sa lettre de convocation : 

Mademoiselle

J’ai l’honneur de vous faire savoir que vous avez à choisir en le 13 ou le 16 août pour le premier jour de votre examen du baccalauréat ès lettres. 

Si vous désirez éviter une trop grande affluence de curieux, vous ferez bien de choisir le 13 au lieu du 16 et de le laisser ignorer autant que possible. 

Je pense que vous arriverez la veille et je me ferai un plaisir de vous donner tout renseignement désirable. L’épreuve écrite a lieu à 7 heures du matin au Palais Saint-Pierre, place des Terreaux. 

J’ai l’honneur d’être avec ma considération respectueuse, 

votre très humble.

C. de Barruel,

Secrétaire de la faculté des lettres.

Lettre de convocation du 8 juillet 1861, Citée par Raymonde Albertine Saliou Bulger

Elle se présente néanmoins le 16 août du fait d’un retard du courrier. Les candidats étaient alors évalués par des boules de couleur : Daubié reçoit une boule rouge (bien) pour la version de latin et une blanche (très bien) pour sa composition latine. À l’oral, elle reçoit trois boules blanches, six rouges et une noire (mal). Le soutien d’un de ses frères, prêtre, lui aurait permis d’apprendre le grec et le latin.

Elle obtient le baccalauréat avec la mention passable. Toutefois, elle ne reçoit pas son diplôme directement. En effet, le recteur s’est référé au ministre de l’Instruction publique Gustave Rouland (1806 – 1878), qui refuse de signer le diplôme. L’intervention du saint-simonien François Barthélemy Arlès-Dufour (1797 – 1872), militant pour l’égalité homme-femme, auprès de l’impératrice Eugénie (impératrice de 1853 à 1870), permet à Daubié d’obtenir son diplôme en mai 1862. Elle est alors « bachelier ès lettres » : le ministre refuse d’employer la forme féminine pour ne pas créer de précédent (Raymonde Albertine Saliou Bulger). 

 

Qui est Julie-Victoire Daubié ? 

Cette réalisation est le fait d’une femme remarquable. Daubié, issue d’une famille de neuf enfants, très tôt orpheline de père, détentrice à partir de 1844 du brevet de capacité lui permettant de devenir institutrice, est une essayiste, journaliste et militante féministe, proche des milieux libéraux lyonnais et de féministes de son temps (comme Marie d’Agoult et sa fille Claire de Charnacé), qui cherche à ouvrir aux femmes des professions plus lucratives.

Elle participe dès 1859 à un concours organisé par Arlès-Dufour, consistant à indiquer aux élites les meilleurs moyens et les mesures les plus pratiques :

  1. Pour élever le salaire des femmes à l’égal de celui des hommes, lorsqu’il y a égalité de service ou de travail ;
  2. pour ouvrir aux femmes de nouvelles carrières, et leur procurer des travaux qui remplacent ceux qui leur sont successivement enlevés par la concurrence des hommes et la transformation des usages et des mœurs.

Son mémoire, La Femme pauvre par une femme pauvre, dans lequel elle plaide contre les injustices économiques et sociales qui touchent les femmes, pour le rétablissement du divorce (supprimé en 1816) et pour les droits politiques des femmes, emporte le premier prix.

Après l’obtention de son diplôme, elle publie sans nom d’auteur en 1862 Du progrès dans l’instruction primaire. Justice et liberté !, ouvrage anticlérical dans lequel elle plaide pour une école gratuite, mixte et contre la dispense d’obtention du brevet de capacité accordée aux religieuses par la loi Falloux pour qu’elles puissent enseigner. Son ouvrage le plus notable reste La Femme pauvre au XIXe siècle (1866), enquête et analyse sur la pauvreté féminine, qui touche celles qui sont obligées de travailler pour survivre, celles qui ne peuvent vivre sans métier, alors que le travail des femmes à l’usine augmente massivement. Elle y argumente en faveur de la coéducation des sexes et critique la non-mixité des internats.

 

Une croissance lente du nombre de bachelières

Sa geste fondatrice, encore avant-gardiste, n’entraîne pas immédiatement la société dans son sillage. La croissance du nombre de bachelières est faible après 1861. Dans la section ès lettres (puis philosophie) :

  • aucune bachelière en 1862 et 1863 :
  • une par année en 1864, 1865 et 1866 ;
  • 24 entre 1888 et 1898 ;
  • 160 entre 1890 et 1901 ;
  • 412 en 1914 ;
  • 1112 en 1920 ;
  • 5170 en 1938.
  • (chiffres rapportés par Carole Christen-Lécuyer).

La croissance des effectifs au baccalauréat ès sciences est encore plus lente. Emma Chenu (1835 – 1912), deuxième bachelière, est la première à obtenir un baccalauréat ès sciences, à Paris, le 18 avril 1863. Elles sont 5 en 1905, 69 en 1914, 710 en 1938.

Le succès d’institutions privées, comme le collège Sévigné, laïque, qui prépare les filles au baccalauréat à partir de 1905, l’introduction de l’étude du latin et du grec dans les lycées de jeunes filles en 1913, et le décret du 25 mars 1924 dit « Léon Bérard » qui institue, à côté de l’enseignement traditionnel donné aux filles, « un enseignement facultatif dont la sanction est le baccalauréat » (art. 3) permettent d’accélérer le mouvement. En 1938, les bachelières représentent 36% des diplômés. En 2017, 84% des filles ont le baccalauréat, contre 74% des garçons.

 

L’ouverture des études supérieures aux femmes

Le baccalauréat a donné accès à Daubié aux études supérieures. Elle n’a cependant pas le droit d’assister aux cours, les femmes n’étant pas admises en amphithéâtre, pour empêcher la cohabitation sexes. Elle est finalement autorisée à étudier en Sorbonne en 1871, année où elle devient la première femme à obtenir une licence ès lettres. Elle souhaite devenir professeur, mais elle meurt en 1874.

La faculté des Sciences de Paris avait accueilli Emma Chenu dès 1867, devenue licenciée ès mathématiques en 1868.

L’histoire de l’ouverture aux femmes des différentes branches de l’enseignement supérieur et leur accès aux professions intellectuelles se poursuit ainsi durant la fin du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle. En 1869, « Mademoiselle Doumergue » devient la première française à obtenir un diplôme en pharmacie ; en 1870, l’anglaise Elizabeth Garret Anderson (1836 – 1917), obtient à Paris un doctorat en médecine ; Madeleine Brès (1842 – 1921) est la première femme française à obtenir ce diplôme en 1875 ; etc. (voir Charlotte Béquignon-Lagarde, première femme magistrate, le 10 octobre 1946).

 

À lire

(Sous la direction de) Christine Bard, Sylvie Chaperon, Dictionnaires des féministes, Julie-Victoire Daubié par Alice Primi

Carole Christen-Lécuyer, Les premières étudiantes de l’Université de Paris, Travail, genre et sociétés 2000/2 (N° 4)

Carole Christen-Lécuyer, Une nouvelle figure de la jeune fille sous la IIIe République : l’étudiante, Clio. Femmes, genre, histoire, Le temps des jeunes filles, 1996

Jean-François Condette, « Les Cervelines » ou les femmes indésirables, L’étudiante dans la France des années 1880-1914, Carrefours de l’éducation 2003/1 (n° 15)

Raymonde Albertine Saliou Bulger, Les Démarches et l’exploit de Julie Victoire Daubié, première « bachelière » de France, à Lyon, sous le Second Empire, The French Review, Vol. 71, No. 2 (Dec., 1997)

Sylvie Schweitzer, Les Femmes ont toujours travaillé

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

7 réponses

  1. monique dit :

    Quand on pense que Socrate fut initié à la ‘doctrine’ qu’il devait transmettre, par Diotime, comme Pythagore par une prêtresse du temple de Delphes, Thémistoclée, et que les femmes Pythagoriciennes cultivaient leurs esprits aux spéculations les plus hautes sans aucunement faillir à leurs devoirs de mères et d’épouses. Quand on pense que les Matriarches de la Bible représentaient dans l’arbre des Sefirot le Discernement (Bina) en harmonie avec la Sagesse (Hokhma) des Patriarches. Et s’il a fallu attendre l’an 1861, en France pour que les femmes soient retenues à la hauteur afin de passer un baccalauréat ès lettres, et, et, c’est à en pleurer. monique

  2. Sacha_D dit :

    « l’impératrice Eugénie (1853 – 1920) »
    Eugénie de Montijo est née le 5 mai 1826 et non en 1853, et morte le 11 juillet 1920. Vous avez dû confondre avec l’année de son mariage avec Napoléon III le 29 janvier 1853.
    Comme quoi cette coquille prouve bien (inconsciemment) l’importance du mariage pour les femmes de cette époque !

    • Adrian dit :

      Merci, c’est corrigé 🙂
      Je me permets cependant de nuancer votre remarque sur mon inconscient : j’ai sûrement hésité entre ses dates de vie et ses dates de règne.

  3. Sacha_D dit :

    Oui bien sûr, je plaisantais. J’en ai trouvé une autre :
    « Elizabeth Garret Anderson (1836 – 1870) »
    Elizabeth Garrett Anderson, 9 juin 1836 -17 décembre 1917, là, petite confusion avec la date d’obtention de son diplôme de médecine en 1870. Je suis particulièrement admiratif des femmes qui faisaient médecine à l’époque, comme ma tante au début des années 40 où c’était déjà plus courant malgré tout.

  4. monique dit :

    Adrian, Sacha _D, je ne resterai pas sur la touche! :)) J’ai, moi aussi fait mes recherches, au fond, vos articles, Adrian, servent aussi à nous stimuler pour nous améliorer, ou pas? Donc, je vais vous épater, et je suis désolée pour notre France, mais La première femme AU MONDE, non seulement bachelière, mais diplômée, et ce en 1678, et en philosophie, s’il vous plaît, est une italienne, Elena Comaro Piscopia née à Venise en l’an 1646 qui n’ayant pu se diplômer en Théologie, comme elle voulait, (à l’époque, rien d’étonnant!) se diplôma en Philosophie à l’Université de Padoue. Voilà, c’est dit et j’en passe et des meilleurs! Bonne fin d’après-midi. monique

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