Passer l’arme à gauche : définition & origine [expression]

Passer l’arme à gauche signifie : mourir.

 

Passer l’arme à gauche : origine de l’expression


Selon certaines hypothèses qui circulent sur internet, l’expression viendrait soit :

  • du fait que les soldats rechargeaient leurs fusils en le tenant (pour les droitiers) à gauche, et qu’ils étaient alors en position de faiblesse et susceptibles de recevoir une balle ennemie ;
  • soit du fait qu’au Moyen Âge, les assaillants des forteresses devaient monter par la gauche des escaliers en colimaçon, et que les droitiers qui montaient étaient gênés par le fût central.

La première hypothèse semble bien plus vraisemblable que la seconde.

La locution « arme à gauche » apparaît dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle dans les instructions royales pour l’exercice des soldats. « Passer l’arme à gauche », c’était porter son fusil sur son épaule gauche pendant les  inspections, les exercices de tir, etc.

L’Officier examinera si le fusil est chargé ou non ; il le prendra, s’il le juge à propos, pour s’assurer encore mieux s’il est en bon état ; après quoi il rendra le fusil au Soldat, qui passera tout de suite à l’arme à gauche, en trois temps.

Instruction que le Roi a fait expédier pour régler provisoirement l’exercice des troupes-légères . Du 1er mai 1769

 

Les Soldats prendront tout de suite la cartouche, la déchireront, amorceront & fermeront le bassinet sans attendre personne ; mais ils se règleront encore sur l’homme d’aile, pour passer ensemble l’arme à gauche ; ce qui étant exécuté, ils chargeront le fusil avec célérité, & le porteront tout de suite à l’épaule, sans se régler sur personne.

Ibid

[…]
OUVREZ LE BASSINET.
PRENEZ LA CARTOUCHE.
DÉCHIREZ LA CARTOUCHE.
AMORCEZ.
FERMEZ LE BASSINET.
L’ARME À GAUCHE.
CARTOUCHE DANS LE CANON.
[…]

Examen critique du militaire français, 1781

 

181. Les trois rangs feront toujours face en tête, en passant l’arme à gauche ; et après avoir chargé, ils prendront la position indiquée ci-dessus.

Manuel d’infanterie…, 1813

 

Ce fusil a pour qualités principales, 1°. de porter la balle à une distance double de celle des fusils ordinaires 2°. de pouvoir tirer dix à douze coups par minute sans passer l’arme à gauche […]

Dictionnaire chronologique et raisonné des découvertes, inventions, 1822 – 1824

Du risque que peut représenter l’exécution d’une telle manœuvre pendant un combat est peut-être né la métaphore pour « mourir ». L’expression semble pouvoir être repérée, au plus tôt, à l’écrit, dans un article du Drapeau Blanc du 3 avril 1821, à propos de conspirateurs :

Il lui avait également cité d’autres conjurés, entre autres, le chef de bataillon Bérard, de la légion des Côtes-du-Nord ; Chenard lui avait demandé ce qu’il voulait faire du Roi, et Robert lui avait répondu : « Entre nous soit dit, il a passé, ainsi que sa famille, l’arme à gauche ; » et Robert avait fait un geste indiquant que le Roi devait être sacrifié ; ce que signifiait d’ailleurs, en termes militaires, les mots dont il s’était servi.

Cet extrait semble en tout cas confirmer qu’au début du XIXe siècle « passer l’arme à gauche » est déjà employée métaphoriquement dans l’armée pour dire « mourir ». L’expression figure, inexpliquée, dans Le Figaro du 9 février 1831, ce qui montre peut-être qu’elle est courante (mais peut-être sous un autre sens). Elle se trouve aussi dans un roman de 1832 où son sens est moins ambigu : 

[…] le son d’une voix, qu’il avait entendu ailleurs, vint dérouter sa préoccupation, et les paroles qui frappèrent son oreille au passage, déchirèrent d’un trait de lumière un voile qu’il n’avait pas songé à lever !

– Toute la famille a passé l’arme à gauche, disait-on : nous n’excepterons pas les femmes, qui pourraient en conserver de la graine, comme cette petite farceuse de duchesse ;

Paul Lacroix, Vertu et tempérament, histoire du temps de la Restauration

Pour Sophie Chantreau et Alain Rey (Dictionnaire d’expressions et locutions), l’expression pourrait aussi venir du vocabulaire des maîtres d’arme : faire passer l’arme à gauche, c’est désarmer l’adversaire de son fleuret (s’il est droitier) et pourrait donc avoir servi de manière euphémique de dire « mourir ». Cette hypothèse semble moins probable que celle qui lie l’expression aux soldats qui manipulent leurs fusils. En revanche, ils rappellent la mauvais réputation de la gauche depuis l’Antiquité. Elle se traduit par sinister en latin, terme qui a donné « sinistre » en français.

 

À lire ici : 300 expressions françaises expliquées

 

Exemples


Immédiatement au-dessus du cœur républicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu par un petit blaireau debout, ou, comme on eût dit en langage héraldique, un blaireau rampant, et au-dessus, en gros caractères : Honneur à Blaireau, le bourreau des crânes !

Je levai vite la tête, comme on ferait pour voir si un portrait est ressemblant.

– Ceci, c’est toi, n’est-ce pas ? Ceci n’est plus pour la politique, mais pour la gloire ?

Un léger sourire jaune rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il me dit paisiblement :

– Oui, oui, c’est moi. Les crânes sont les six maîtres d’armes à qui j’ai fait passer l’arme à gauche.

– Cela veut dire tuer, n’est-ce pas ?

– Nous disons ça comme ça, reprit-il avec la même innocence.

Vigny, Stello, 1832

 

[…] bien sûr, elle sauverait son homme, tandis qu’à l’hôpital les médecins faisaient passer l’arme à gauche aux malades trop détériorés, histoire de ne pas se donner l’embêtement de les guérir.

Zola, L’Assommoir

Adrian

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