Le Mayflower en Amérique (1620)

Le 16 septembre 1620, le Mayflower, un navire, part de Plymouth, port du sud-ouest de l’Angleterre, dans l’actuel Devon, pour la Virginie, qui désigne alors tout le littoral entre la Floride espagnole et le Canada français (B. Van Ruymbeke).

 

Un voyage des séparatistes


Le Mayflower compte à son bord 102 passagers, femmes et enfants compris, dont 35 sont des « séparatistes ». Ces derniers sont une minorité chrétienne anglaise au sein d’une plus grande minorité, les surnommés « puritains ». Les « puritains » sont des chrétiens appartenant à l’Église d’Angleterre, institution qui s’est affranchie de l’autorité du pape en 1534 pour se tourner vers la Réforme protestante. Influencés par la théologie de Jean Calvin (1509 – 1564), et par celle d’un de ses collaborateurs, l’Écossais John Knox (1514 – 1572), ils sont partisans d’un approfondissement de la réforme de leur église vers un plus grand dépouillement. Leur christianisme est austère et attaché à la lettre de l’Ancien et du Nouveau Testament : il insiste sur la foi, la pénitence et le travail. Ils veulent purifier le christianisme de ses apports médiévaux et ont la « nostalgie » de l’Église des premiers temps. Au sein du courant puritain, les « séparatistes » ont renoncé à l’ambition de réformer l’église d’Angleterre, et vivent donc leur religion en « séparation » avec elle. Ils se nomment entre eux « saints », et considèrent ceux qui ne partagent pas leur foi, les « strangers », comme des repoussoirs. Indésirables, harcelés par les autorités, ils sont tentés de quitter l’Angleterre.

Les séparatistes du Mayflower font partie d’un contingent qui avaient quitté en 1608 la ville de Scrooby, dans le Nottinghamshire, pour les Provinces-Unis (les Pays-Bas actuels), où la tolérance règne. Installés à Leyde à partir de 1609, ils jouissent de la liberté religieuse et sont bien intégrés à la société locale (mariages mixtes par exemple), à tel point qu’ils craignent l’assimilation de leurs enfants dans cette société peut-être trop permissive. En outre, une invasion de l’Espagne catholique, à qui les Provinces-Unies ont arraché leur indépendance, menace.

L’exil à Leyde n’offre donc pas aux séparatistes un cadre sûr pour la préservation de leur foi fondamentaliste des influences corruptrices de leur société d’accueil. L’Amérique offre l’espoir d’un « nouveau départ spirituel » (Bernard Cottret) en s’éloignant d’une Europe où Satan a triomphé. C’est l’occasion de rejouer l’Exode, la fuite des Hébreux d’Égypte, l’océan jouant le rôle du désert, l’Amérique la Terre promise, la colonie la Nouvelle Jérusalem (Marc Amfreville, Antoine Cazé, Claire Fabre).

 

Une expédition parmi d’autres


Dès 1617, ils traitent avec la compagnie de Virginie, une société par action, dans le but de pouvoir s’installer comme colons en Amérique du nord, afin d’y former une société de culture anglaise où vivre, entre « saints », une foi sans compromissions. En 1620, ils obtiennent une patente du roi d’Angleterre, Jacques Ier (1603 – 1625), ravi de s’en débarrasser, pour s’installer en Amérique, entre les 34e et 41e parallèles, sans s’agréger aux établissements de Virginie, où règne l’anglicanisme. Pour financer le voyage, ils acceptent de s’associer à des investisseurs anglais, notamment Thomas Weston (peut-être un catholique). Ce dernier constitue avec les colons une société par actions où ils détiennent des parts. Par contrat, les puritains s’engagent à construire des maisons, valoriser la terre, et faire du profit par l’export de matières premières, notamment de produits de la pêche. Après ces sept années, la compagnie doit être liquidée et ses actifs, tout ce qu’on produit les colons, divisés entre les actionnaires

L’entreprise est à risque, et la source dont elle doit tirer du profit, incertaine. Le projet de colonie paraît d’autant plus hasardeux au regard des difficultés des tentatives de colonisation passées, mais qui témoignent du fait que les séparatistes de Leyde s’inscrivent dans un mouvement commun. Dès 1597, un groupe de séparatistes, qui compte notamment les frères Francis et George Johnson, avait reçu l’autorisation à s’installer sur l’île de la Madeleine, dans le golfe du Saint-Laurent. Mais ils renoncent à leur ambition après avoir constaté que l’île était déjà occupée par des catholiques, bretons et basques. L’installation à Sagadahoc (Maine actuel) des colons de la Compagnie de Plymouth (des anglicans, non des puritains) en 1607, échoue dès l’année suivante après un hiver très rigoureux. La même année, en 1607, les colons de la compagnie de Londres (des anglicans), à vocation commerciale elle aussi, parviennent à fonder le 24 mai 1607 un établissement qu’ils baptisent Jamestown, en Virginie actuelle, après s’être enfoncé dans la baie de Chesapeake. Jamestown tient, mais au prix de lourds sacrifices : des 144 hommes partis en expédition d’Angleterre, 105 seulement ont survécu au voyage, et 32 au premier hiver, à la faim, à la malaria et à l’hostilité des indigènes. Elle se développe ensuite lentement, mais le maïs permet la survie alimentaire, le tabac les premiers profits. Le succès de la pérennisation de Jamestown pousse des puritains à tenter la traversée : celle du groupe de Francis Blackwell en 1618, qui échoue toutefois ; celle du groupe de Christopher Lawne la même année, qui parvient à fonder Lawne’s Creek en 1619 (Isle of Wight actuelle) ; celles de Nathaniel Basse en 1621, et de Edward Bennet la même année, ce dernier ayant réussi à faire venir en tout 600 personnes (dont beaucoup meurent). 

Les séparatistes de Leyde ne sont donc qu’un groupe parmi d’autres à s’engager dans l’entreprise de colonisation. La traversée est retardée deux fois à cause des avaries du Speedwell, le deuxième vaisseau prévu pour la traversée avec le Mayflower, auquel il faut finalement renoncer. Elle se déroule toutefois bien, en 66 jours et 66 nuits, malgré une tempête, et ne compte qu’un seul mort.

 

Le Mayflower Compact


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Signing of the Compact in the Cabin of the Mayflower, George E. Perine | Smithsonian

Cependant, un événement singularise leur aventure. Le Mayflower arrive au large de la presqu’île de Cap Cod, dans une région que le capitaine John Smith (1580 – 1631) a baptisé, dès 1614, la New England (la Nouvelle-Angleterre). C’est au-delà du territoire sur lequel les colons avaient été autorisés par le roi à s’établir, la frontière septentrionale de la Virginie s’arrêtant peu ou prou au détroit de Long Island. Ils tentent de naviguer vers le Sud, mais ils en sont empêchés par des brisants et des hauts-fonds.

Les passagers du Mayflower débarquent finalement au nord de Cap Cod (à l’actuelle Provincetown) en dehors de tout fondement légal. C’est un risque : des dissensions pourraient éclater avec certains passagers, les strangers (les non-séparatistes) et les investisseurs se retirer du projet. En effet, tous les passagers ne sont pas des séparatistes : en plus des aides, ouvriers et artisans soumis par contrat, certains aventuriers, hommes libres, sont de l’expédition. Certains voyagent donc simplement pour améliorer leur condition matérielle : le succès de l’expédition n’est peut-être pas aussi impérieux pour eux que pour les séparatistes persécutés.

Pour ne pas s’installer sur une terre « vide de droit », et parer cette source de déstabilisation, 41 voyageurs signent (tous les adultes libres, pas les serviteurs, ni les femmes), le 21 novembre, un texte connu aujourd’hui sous le nom de Mayflower Compact.

William Bradford (1590 – 1657), puritain du Mayflower dont le récit, Of Plymouth Plantation (1651), est la principale source dont disposent les historiens sur le voyage du Mayflower, témoigne de l’origine de ce texte :

Occasioned partly by the discontented and mutinous speeches that some of the strangers amongst them had let fall from them in the ship: That when they had came ashore they would use their own liberty, for none had power to command them, the patent they had being for Virginia and not for New England, which belonged to another government, with which the Virginia Company had nothing to do.

Provoqué en partie par les discours mécontents et mutins que certains étrangers parmi eux avaient tenus dans le bateau : que quand ils auront débarqué ils useront de leur liberté, car nul n’avait le pouvoir de les commander, la charte qu’ils avaient était pour la Virginie et non pour la Nouvelle-Angleterre, qui appartenait à un autre gouvernement, avec lequel la Compagnie de Virginie n’avait rien à faire. 

(Traduction approximative)

Bien qu’il comporte un serment de fidélité au roi, ce texte est une sorte de contrat social liant tous les colons, par lequel ils se dotent d’un gouvernement autonome et s’engagent à obéir aux lois qu’ils auront décrétées. 

IN THE NAME OF GOD, AMEN.

We, whose names are underwritten, the Loyal Subjects of our dread Sovereign Lord King James, by the Grace of God, of Great Britain, France, and Ireland, King, Defender of the Faith, etc.

Having undertaken for the Glory of God, and Advancement of the Christian Faith, and the Honour of our King and Country, a Voyage to plant the first Colony in the northern Parts of Virginia; Do by these Presents, solemnly and mutually, in the Presence of God and one another, covenant and combine ourselves together into a civil Body Politick, for our better Ordering and Preservation, and Furtherance of the Ends aforesaid: And by Virtue hereof do enact, constitute, and frame, such just and equal Laws, Ordinances, Acts, Constitutions, and Officers, from time to time, as shall be thought most meet and convenient for the general Good of the Colony; unto which we promise all due Submission and Obedience.

IN WITNESS whereof we have hereunto subscribed our names at Cape-Cod the eleventh of November, in the Reign of our Sovereign Lord King James, of England, France, and Ireland, the eighteenth, and of Scotland the fifty-fourth, Anno Domini; 1620.

John Carver William Brewster John Alden William Mullins John Craxton John Howland John Tilly Thomas Tinker John Turner Digery Priest Edmond Margeson Richard Clark Thomas English John Goodman William Bradford Isaac Allerton Samuel Fuller William White John Billington Steven Hopkins Francis Cook John Ridgdale Francis Eaton Thomas Williams Peter Brown Richard Gardiner Edward Doten George Soule Edward Winslow Miles Standish Christopher Martin James Chilton Richard Warren Edward Tilly Thomas Rogers Edward Fuller Moses Fletcher Gilbert Winslow Richard Bitteridge John Allerton Edward Liester

Source

 

Au nom de Dieu, Amen.

Nous soussignés, sujets loyaux de notre vénéré souverain, Notre Seigneur et Roi Jacques et par la grâce de Dieu, roi de Grande-Bretagne, de France et d’Irlande, défenseur de la foi, etc.

Ayant entrepris pour la gloire de Dieu, le progrès de la foi chrétienne et l’honneur de notre roi et de notre patrie, un voyage afin de fonder la première colonie dans la région septentrionale de la Virginie, nous formons solennellement et mutuellement, par ces présentes, en présence de Dieu et les uns des autres, un convenant et nous nous associons ensemble en un corps politique et civil, pour notre meilleure organisation et conservation possible et pour la poursuite des fins susmentionnées ; et en vertu de cet acte nous décréterons, établirons et formerons, de temps à autre, telles lois, ordonnances, actes, constitutions et emplois, justes et équitables, qu’on jugera plus convenables pour le bien général de la colonie. Nous promettons toute la soumission et obéissance légitime à ces dispositions.

[…]

Traduction d’Isabelle Gatti de Gamond, révisée par Denis Lacorne

Le Mayflower Compact, en donnant un fondement légal à l’éventuelle colonie, en attendant que sa situation soit régularisée, calme les éventuelles dissensions en promettant un traitement égal (ou équitable) des saints et des strangers (« just and equal laws »), et assure le contrôle des séparatistes sur le gouvernement de cette colonie, puisqu’ils sont majoritaires parmi les hommes libres. C’est un acte pragmatique, mais qui pourrait avoir été prémédité, en mobilisant des ressources théologiques propres aux puritains. Si le calvinisme, qui influence les puritains, enseigne la prédestination, c’est-à-dire l’idée que Dieu a déterminé à l’avance ceux qui seront sauvés, peu importe leurs œuvres, l’institution, par contrat (covenant, un accord, une alliance qui forme une Église), d’une société chrétienne accordée aux préceptes des Écritures, permet à ceux qui en font partie, et qui mènent une vie exemplaire, de s’assurer de leur salut. Dans un article de 2014, Charles Reiplinger identifie une cause plus immédiate : John Robinson (1575 – 1625), pasteur des séparatistes à Leyde, a rappelé à ses coreligionnaires, dans une lettre d’adieu du 27 juillet 1620, qu’ils forment et formeront en Amérique un body politic (corps politique), terme que l’on retrouve dans le Mayflower Compact, et leur a enjoint à obéir à ceux qu’ils auront choisi pour gouverner :

… Lastly, whereas you are to become a body politic, using amongst yourselves civil government, and are not furnished with any persons of special eminency above the rest to be chosen by you into office of government, let your wisdom and godliness appear not only in choosing such persons as do entirely love, and will diligently promote the common good, but also in yielding unto them all due honour and obedience in their lawful administrations, not beholding in them the ordinariness of their persons, but God’s ordinance for your good;

[…]

La lettre complète en anglais

Enfin, puisque vous devez devenir un corps politique, usant parmi vous du gouvernement civil, et que vous n’avez avec vous personne d’éminent dans le domaine du gouvernement, laissez votre sagesse et votre dévotion non seulement vous guider pour choisir ceux qui aiment et vont promouvoir le bien commun, mais aussi pour leur accorder tout honneur et obéissance due dans leur administration légale, ne voyant pas en eux la personne ordinaire, mais l’ordonnance de Dieu pour votre bien

Traduction de Charles Reiplinger (?)

 

La fondation de Plymouth


Les colons débarquent finalement le 25 décembre sur un site qu’ils baptisent Plymouth, du nom de leur port de départ. Malgré un premier hiver rigoureux auquel la moitié des colons ne survit pas, et une terre ingrate, leur installation se pérennise. Les populations autochtones de la région ne les menacent pas, car elles ont été décimées au trois quart par une épidémie d’hépatite A.

C’est un bien triste spectacle que de voir les crânes et les ossements abandonnés, à l’endroit même où se trouvaient auparavant leurs habitations.

W. Bradford, cité par B. Van Ruymbecke

Au contraire, leur réussite s’explique en partie par le fait qu’ils ont profité de l’abandon par les Indiens de clairières pour y planter du maïs, et de l’aide de deux survivants à l’épidémie, Tisquantum (vers 1585 – 1622) et Samoset (vers 1590 – 1653). Le premier, qui avait été capturé autrefois par des Anglais, parle l’anglais et aide les colons à cultiver et fertiliser la terre de la région.

Il les avertit également qu’il leur fallait absolument du poisson pour servir d’engrais, sans quoi ils ne récolteraient rien sur ces terres.

Idem

Le rôle de Tisquantum ne s’arrête pas là, puisqu’il sert d’interprète entre les colons et Massasoit (1580 – 1661), chef des Wampanoags, par qui il a été adopté. Massasoit cherche l’appui des Anglais de Plymouth, parce que sa nation, très affaiblie par l’épidémie (ils ne sont plus qu’une cinquantaine d’individus), a pour rival d’autres nations indiennes, les Narragansetts et les Massachusetts notamment. En mars 1621, Wampanoags et les Anglais signent un traité.

Pérennisée, Plymouth se développe cependant lentement. La colonie compte 124 habitants en 1624, 300 en 1630. La Nouvelle-Angleterre connaît néanmoins un « boom » démographique colonial à partir de la fin des années 1620, grâce à une importante immigration de puritains (surnommée la Great Migration). En effet, le contexte politique devient plus difficile encore avec l’accession au trône de Charles Ier (1625 – 1649), soupçonné de vouloir restaurer le catholicisme en Angleterre, et marié à la catholique Henriette-Marie de France, la sœur de Louis XIII. William Laud (1574 – 1645), ennemi des puritains, est nommé en 1628 évêque de Londres puis, en 1633, archevêque de Canterbury, chef de l’Église anglicane.

Dès 1626, une expédition commerciale, comportant certains puritains, de la Dochester Company, qui cherchait à exploiter les ressources en morue au large du cap Ann (au nord du Cap Cod), débouche, après l’échec du projet initial, sur la fondation de la ville de Salem (actuel Massachusetts). En 1629 naît la compagnie de la baie de Massachusetts, société par actions qui se voit attribuer une charte de colonisation sur la zone partant du fleuve Merrimack (nord du Massachusetts actuel) jusqu’à la rivière Charles (Boston actuelle). Les parts de la compagnie appartenant à des non-puritains sont rachetés par un groupe d’investisseur mené par John Winthrop (1588 – 1649). Les puritains ont donc un fondement légal pour coloniser la zone attribuée par la charte. Un premier navire est envoyé à Salem en 1628, cinq autre en 1629, puis, en 1630, onze navires pour mille colons, dont une expédition qui emmène Winthrop (sur l’Arbella). Winthrop débarque à Salem, avant de s’installer à l’embouchure de la Charles River en septembre où il fonde Boston.

 

« A city upon a hill »


La Nouvelle-Angleterre devient au XVIIe siècle, sous l’influence de cette émigration, une région puritaine homogène qui jouit d’une grande autonomie politique. En effet, les colons ont pu emmener leur charte avec eux, et peuvent se gouverner depuis la colonie même. La charte prévoit un gouverneur assisté par six notables, et une assemblée législative (General Court) de dix-huit membres élus annuellement. Ils peuvent donc mettre en application un véritable projet de société, exposé notamment dans le célèbre sermon donné par Winthrop à bord de l’Arbella, A Model of Christian Charity (Un Modèle de charité chrétienne) : sous le patronage de la Providence divine, les colons doivent former une « cité sur la colline » (A city upon a hill), société chrétienne exemplaire placée sous le regard du monde.

Cette « cité sur la colline » se matérialise par la restauration, en Nouvelle-Angleterre, d’un modèle social qui disparaît en Angleterre, et pour lequel les puritains ressentent une certaine nostalgie : la colonie est émaillée de bourgs autonomes agglomérés autour d’une église, gouvernés chacun par des selectmen élus annuellement, et où la terre n’est pas concédée individuellement, mais à ces communautés qui en réservent ensuite une partie à l’usage collectif, l’autre aux habitants. Ce maillage en villages permet à chaque communauté d’exercer un contrôle social sur ses membres, pour qu’ils se conforment à l’idéal chrétien partagés par les puritains.

La Nouvelle-Angleterre puritaine n’est pas un modèle de démocratie avant l’heure : seuls les membres de l’Église officielle disposent du droit de vote. Dans son sermon, Winthrop rappelle, dès l’introduction, le caractère naturel de l’inégalité entre les hommes. Mais cette société est peut-être un des linéaments de l’émergence de la démocratie en Amérique, puisque le droit de vote n’est plus conditionné à la fortune. Des hommes pauvres, qui n’ont pour eux que leur foi, participent aux élections (ils sont représentés par des députés élus à partir de 1634). Ce n’est pas non plus un modèle de tolérance libérale. La repression s’abat en effet, parfois, sur les « blasphémateurs », menaces pour l’ordre politique puritain. Ainsi, quatre quakers (un courant du christianisme protestant) sont pendus entre 1659 et 1661. En 1692 et 1693, vingt personnes sont pendus à Salem après une chasses aux sorcières. L’expansionnisme colonial des « saints » les mène en outre à la guerre avec des indigènes. Le conflit qui les oppose aux Pequots, entre 1636 et 1638, est marqué par le massacre de Fort Mystic.

La métropole reprend le contrôle sur la colonie à la fin du siècle.

 

La naissance du mythe du Mayflower


L’arrivée du groupe de puritains sur le continent américain, fuyant une Europe damnée, et débarquant sur une « Terre promise », à eux confiée par Dieu, sur lequel il leur est donné de bâtir une cité chrétienne idéale, fait office de mythe des fondations topique des États-Unis d’Amérique. La geste des passagers du Mayflower est, à cet égard, évocatrice : les puritains partent en Amérique à la suite d’une « rupture » avec un vieux monde, maudit, pour créer un monde nouveau. Ce mythe résonne encore aujourd’hui. Ainsi, il est d’usage de fustiger, aujourd’hui, l’Amérique « puritaine ». Autre exemple, les mémoires du 44e présidents États-Unis, Barack Obama (2009 – 2017), sont intitulés Une Terre promise (A Promised Land, 2020).

L’épisode du Mayflower n’est pas utilisé par les auteurs révolutionnaires du XVIIIe siècle. Il prend véritablement racine au XIXe siècle, avec la redécouverte du texte de Bradford. La légende du Mayflower est exploitée par des hommes politiques du Nord des États-Unis, Daniel Webster (1782 – 1852) notamment, figure éminente du parti whig et, entre autres, sénateur du Massachusetts, contre la politique du président Andrew Jackson (1829 – 1837). C’est Webster qui reprend à Bradford l’image qualifiant les puritains du Mayflower de « pèlerins » pour forger la métaphore des Pilgrim Fathers, « Pères pèlerins », fondateurs religieux de la nation américaine, avant les Pères fondateurs de la période de l’indépendance.

Cette légende fondatrice prend encore plus de poids pendant et après la guerre de Sécession (1861 – 1865), comme symbole de l’hégémonie du Nord contre le Sud. En 1863, en pleine guerre, le président Abraham Lincoln (1861 – 1865) fait de Thanksgiving une journée de fête pour les États-Unis. Thanksgiving fait référence, entre autres, à la fête organisée par les colons de Plymouth en 1621 pour célébrer leur abondance nouvelle, et au cours de laquelle est célébrée une journée d’actions de grâce (Thanksgiving day). Edward Winslow (1595 – 1655), l’assistant de Bradford, par lequel cet épisode est connu, rapporte que les 90 amérindiens ont rejoint les festivités avec leur chef Massasoit.

 

À lire

Marc Amfreville, Antoine Cazé, Claire Fabre, Histoire de la littérature américaine

Nick Buncker, The Mayflower Pilgrims

Bernard Cottret, Histoire d’Angleterre 

Camille Froidevaux-Metterie, Politique et religion aux États-Unis

Steven K. Green, Inventing a Christian America: The Myth of the Religious Founding

Lauric Henneton, Histoire religieuse des Etats-Unis

Id, Pour en finir avec le mythe des origines: le Mayflower Compact (pas consulté)

André Kaspi, Les Américains

Denis Lacorne, De la religion en Amérique

Jean-Michel Lacroix, Histoire des États-Unis

Charles Reiplinger, Purification des dogmes et transmission des concepts en Amérique du Nord, Droits 2014/1 (n° 59),

Jonathan Ridley, Mayflower 400: the science of sailing across the ocean in 1620, Theconversation.com

Jean-Luc Rolland , « Une nation écrite de la main même de Dieu. Genèse et actualité du puritanisme américain », Études, 2018/4 (Avril)

Bertrand Van Ruymbeke, L’Amérique avant les États-Unis, Une histoire de l’Amérique anglaise, 1497-1776

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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