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📋 Sommaire
Vous ouvrez un vieux polar. Un truand siffle une passante et commente ses « roberts ». Vous souriez, puis une question vous arrête net : pourquoi un prénom aussi sage désigne-t-il la poitrine ? La réponse dort dans une vitrine de musée. Un biberon. Origine, sens, synonymes, orthographe et usage : voici l’histoire complète d’un mot qui a quitté la nurserie pour s’installer dans l’argot.
Ce qu’il faut retenir
- Les « roberts » désignent les seins, dans un registre familier.
- Ce mot d’argot doit son nom à une célèbre marque de biberons.
- Sa plus ancienne trace écrite connue remonte à l’année 1928.
- Le moine Robert d’Arbrissel n’a aucun lien avec ce mot.
- Écrivez toujours « une paire de roberts », avec un s final.
Que signifie une paire de roberts ?
Le sens ne laisse aucune place au doute. Des roberts, ce sont des seins de femme. Le mot appartient à l’argot, puis il a glissé vers la langue familière, au point d’entrer dans la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française. Une consécration discrète.
Dire « une paire de roberts », c’est insister sur la dualité. L’expression sert surtout à commenter une poitrine, souvent sur un ton gouailleur. Les citations littéraires recueillies par les dictionnaires l’accompagnent d’ailleurs volontiers d’adjectifs qui soulignent le volume.
Un mot grossier ? Pas vraiment. Les grands dictionnaires hésitent sur l’étiquette, mais aucun de ceux que nous avons consultés ne le classe parmi les termes vulgaires.
| Ouvrage de référence | Définition donnée | Marque d’usage |
|---|---|---|
| Dictionnaire de l’Académie française (9e édition) | Sein | Populaire |
| Le Robert (dictionnaire en ligne) | Sein | Familier |
| Larousse (dictionnaire en ligne) | Sein | Aucune mention |
| L’Officiel du jeu Scrabble | Sein de femme | Familier |
| Trésor de la langue française | Seins de femme, au pluriel | Attesté dans l’argot du « milieu » |
Pourquoi cette relative indulgence ? Notre lecture : le mot parle d’un objet, pas du corps. Il passe par un détour. On nomme un biberon, et l’auditeur reconstitue le reste. Ce prénom bonhomme amortit le choc, là où « nichons » frappe plus direct.
Mais d’où sort ce fameux Robert ? Il faut remonter au Second Empire.
Du biberon à la poitrine : l’étonnante origine du mot
Une invention de père en fils
Tout part d’une famille de Franche-Comté. À la fin des années 1860, Jean-Pierre Robert (1814-1886) imagine un biberon à soupape. Son fils Édouard flaire l’affaire. Le 22 septembre 1869, il dépose le brevet n° 86900 et fonde une usine à Dijon pour fabriquer l’objet en série.
Le principe ? Un flacon de verre, un bouchon percé, un long tuyau de caoutchouc terminé par une tétine. Une petite soupape règle le débit du lait. Résultat : le nourrisson tète seul, sans bras pour le tenir. Les nourrices, souvent chargées de plusieurs enfants à la fois, adorent.
Le succès prend des allures de raz-de-marée. L’entreprise gagne Paris vers 1880, près de la place Daumesnil, et domine le marché français du biberon pendant plus d’un demi-siècle. Une plaque publicitaire du XIXe siècle, conservée au Mucem, vante même le produit en ces termes :
« Biberon Robert. Le Meilleur n’épuisant pas les enfants »
Robert devient alors au biberon ce que Frigidaire sera plus tard au réfrigérateur. Une marque qui avale le nom de l’objet. Les linguistes appellent ce phénomène une antonomase : un nom propre se mue en nom commun. Paris garde d’ailleurs la trace de cet empire. La rue Édouard-Robert, dans le 12e arrondissement, s’appelait d’abord rue du Biberon-Robert.
⚠️ Remarque
Les sources ne s’accordent pas sur la date. Le brevet remonte à 1869, mais le Trésor de la langue française situe le lancement de la marque en 1888, avec une tétine de caoutchouc fabriquée industriellement. Or une plaque publicitaire des années 1880 vante déjà un « Biberon Robert perfectionné sans tube ». Une lecture cohérente se dessine : le dictionnaire daterait la deuxième génération de produits, pas l’invention d’origine. L’écart de vingt ans s’expliquerait ainsi.
Le biberon tueur et la naissance du mot
Puis le rêve vire au cauchemar. Impossible à nettoyer correctement, le long tube devient un nid à microbes. Les médecins tirent la sonnette d’alarme à la fin du XIXe siècle. Après un débat au Parlement, la France interdit le biberon à long tuyau en 1910.
Le mot, lui, arrive après. Sa plus ancienne attestation écrite connue date de 1928, dans un glossaire de l’argot du « milieu » signé Lacassagne, selon le Trésor de la langue française. Dix-huit ans après l’interdiction.
Le paradoxe du substitut
Voilà où l’histoire devient savoureuse. Le biberon Robert avait été conçu pour remplacer le sein. Quelques décennies plus tard, la langue rend la politesse : le sein emprunte le nom de son remplaçant. La copie baptise l’original.
Autre déduction, plus hypothétique mais logique : les hommes qui parlaient de « roberts » en 1928 avaient grandi pendant l’âge d’or de la marque. Pour eux, Robert évoquait spontanément le lait et la tétée. L’objet a disparu des rayons. Son nom a survécu dans les bouches.
Robert d’Arbrissel n’y est pour rien
Une autre explication circule pourtant, jusque dans la presse. Elle met en scène un moine. Robert d’Arbrissel, mort vers 1117, fonde l’abbaye de Fontevraud au début du XIIe siècle. Il pratique une forme d’ascèse radicale, le syneisaktisme : dormir parmi les femmes pour éprouver sa chasteté. L’abbé Geoffroy de Vendôme lui reproche vertement cette pratique dans une lettre.
L’anecdote a tout pour plaire. Un saint homme, des nonnes, une tentation surmontée chaque nuit. Problème : aucun dictionnaire de référence ne retient cette piste. L’Académie française comme le Trésor de la langue française rattachent le mot à la marque de biberons, et à elle seule.
🚫 Piège
L’erreur la plus répandue consiste à attribuer les « roberts » au fondateur de Fontevraud. La cause est simple : son histoire de nuits chastes semble trop parfaite pour être une coïncidence. Or le mot n’apparaît qu’au XXe siècle, soit huit cents ans après la mort du moine. Une étymologie qui saute huit siècles sans aucun texte intermédiaire doit toujours éveiller vos soupçons.
Et le célèbre dictionnaire Le Robert ? Aucun lien non plus. Il porte le nom du lexicographe Paul Robert, actif au XXe siècle. Clin d’œil amusant : ce dictionnaire définit lui-même le mot robert par « sein ».
8 points au Scrabble pour robert
Bonne nouvelle pour les joueurs. Le nom commun robert figure dans l’Officiel du jeu Scrabble, avec la définition « sein de femme » et la mention familière. Le prénom, lui, serait refusé, car les noms propres restent hors-jeu. La version minuscule passe sans encombre.
Combien rapporte-t-il ? Voici le décompte, hors cases bonus : R (1) + O (1) + B (3) + E (1) + R (1) + T (1) = 8 points. Le B fournit à lui seul plus du tiers du score. Ajoutez un S pour former ROBERTS, et vous passez à 9 points. Un mot de six lettres plutôt modeste, mais qui fait toujours sourire autour de la table.
Nichons, lolos, gorge : un registre pour chaque situation
Le français ne manque pas de mots pour désigner la poitrine. Il en regorge. Chaque terme porte pourtant sa propre couleur sociale, et le choix trahit souvent le contexte bien plus que la personne décrite.
Ce foisonnement n’a rien d’un hasard. La langue classique cultive depuis longtemps le détour sur ce sujet. Molière en a tiré l’une des répliques les plus moquées de son théâtre, prononcée par un hypocrite qui feint la pudeur :
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir. » (Molière, Le Tartuffe)
| Registre | Termes | Contexte adapté |
|---|---|---|
| Littéraire | gorge, sein | Roman, poésie, texte soutenu |
| Courant | poitrine, seins, buste | Conversation, presse, médecine |
| Familier | roberts, nénés, lolos, nichons, nibards | Entre proches, ton humoristique |
| Familier, imagé | doudounes, airbags, rotoplots | Plaisanterie, langage oral |
| Régional | tototte | Usage local, selon Le Robert |
Parmi ces cousins, roberts occupe une place à part. C’est l’un des rares à cacher une véritable histoire industrielle. Les autres jouent plutôt sur les sons enfantins ou les images. Côté expressions, la plus connue reste sans doute « il y a du monde au balcon », une métaphore théâtrale qui se passe de traduction.
Bien écrire et bien employer le mot
Le pluriel, toujours
Le mot fonctionne comme un nom commun masculin. Il prend donc un s au pluriel, et une minuscule. Le Trésor de la langue française précise même qu’on l’emploie au pluriel, ce qui tombe sous le sens : les seins vont par deux. Après « paire de », l’accord s’impose.
Et la majuscule ? Elle se rencontre parfois, par souvenir de la marque. Pourtant, l’Académie française enregistre le mot en minuscules. Suivez son exemple.
Dans quelles situations l’employer ?
Le mot vit à l’oral, entre amis, dans la blague ou la chanson. Il a aussi conquis la littérature populaire : Alphonse Boudard l’emploie dans Le Corbillard de Jules (1979), un exemple retenu par le Trésor de la langue française. En revanche, il n’a rien à faire dans un cabinet médical, un courrier ou une réunion de travail.
Une précaution s’impose. Commenter le corps d’une personne, même sur un ton badin, peut blesser ou mettre mal à l’aise. Le mot amuse quand on parle de soi. Il gêne vite quand il vise quelqu’un d’autre.
💡 Astuce
Un doute sur le registre ? Remplacez mentalement « roberts » par « poitrine ». Si la phrase devient soudain froide ou clinique, le contexte accepte le familier. Si elle sonne parfaitement naturelle, gardez « poitrine » : c’est que la situation réclamait un mot neutre dès le départ.
Exemples en situation
Voici quelques phrases originales pour saisir le ton juste :
« Ma grand-mère, jamais avare d’une formule, se plaignait que plus aucun soutien-gorge ne tenait ses roberts. »
« Dans ce vieux polar, chaque héroïne se résume à ses roberts. Lassant au troisième chapitre. »
« Devant la vitrine du musée, le guide a désigné un biberon à tube : “Voici l’ancêtre de vos roberts.” »
Vos questions sur les roberts
Depuis quand dit-on « roberts » pour les seins ?
Depuis le début du XXe siècle au moins. La plus ancienne attestation relevée par le Trésor de la langue française date de 1928.
Le mot robert a-t-il d’autres sens ?
Oui. Certains dictionnaires recensent par exemple le nom robert pour désigner des algues marines, notamment en Bretagne. Ce sens n’a aucun rapport avec la poitrine.
Pourquoi les Robert étaient-ils si célèbres ?
Parce que leur biberon libérait les bras des nourrices. Primé dès 1873 lors d’une exposition universelle, il a régné pendant des décennies sur les berceaux français.
Faut-il dire « une paire de robert » ou « une paire de roberts » ?
Une paire de roberts, avec un s. Le nom s’accorde au pluriel, comme n’importe quel nom commun.
Finalement, chaque fois que quelqu’un prononce ce mot, il rend hommage sans le savoir à un père et à son fils. Et à un tuyau de caoutchouc. Peu de célébrités ont connu une postérité aussi inattendue.











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