Perfide Albion : définition & origine [expression]

Perfide Albion signifie : le Royaume-Uni, l’Angleterre.

« Albion » est un surnom antique donné l’île de Grande-Bretagne. « Perfide Albion » est surnom péjoratif donné au Royaume-Uni qui sous-entend que ce serait un État sans scrupule, toujours prêt à agir sournoisement, surtout contre la France. Mais l’emploi de cette expression est surtout fait, légèrement, par plaisanterie.

 

Perfide Albion : quelle elle l’origine de l’expression ?


Perfide, terme dont l’usage est rare aujourd’hui, mais plus courant dans la langue classique, est emprunté au latin perfidus, « trompeur », « non fiable », « qui viole sa foi ». Ce terme signifie « qui agit sournoisement », « traîtreusement ».

Albion est un nom ancien de l’île de Grande-Bretagne, mais son étymologie n’est pas certaine. C’est peut-être un dérivé du latin albus, « blanc », en référence à la blancheur des falaises de la côte du sud de la Grande-Bretagne, ou un dérivé d’une racine indo-européenne. Selon une autre hypothèse, la Grande-Bretagne (ou ses falaises blanches) aurait été assimilée à Albion, Ialébion ou Alébion, fils de Poséidon, qui a tenté de voler à Héraclès les bœufs de Géryon.

Passant ensuite par le pays d’Abdère, il vint dans la Ligurie, où Alébion et Dercynus, fils de Neptune, voulurent lui enlever ses bœufs. Les ayant tués, il se rendit dans la Tyrrhénie.

Apollodore, Bibliothèque

À lire ici : les 12 travaux d’Héraclès

Quoi qu’il en soit, ce surnom de la Grande-Bretagne (alors l’île de Bretagne) existe dès l’Antiquité. Pline l’Ancien (Ier siècle ap. J.-C.) écrit ainsi dans son Histoire naturelle  :

En face est l’île de Bretagne, célèbre dans les monuments de la Grèce et de Rome. Située entre le nord et le couchant, elle regarde dans une grande étendue la Germanie, la Gaule et l’Espagne, qui sont de beaucoup les parties les plus considérables de l’Europe. Elle portait le nom d’Albion [Albion ipsi nomen fuit] lorsque celui de Bretagne était donné à toutes les îles dont nous parlerons bientôt.

Livre 4, XXX

L’auteur anglo-saxon Bède le Vénérable (mot en 753) reprend d’ailleurs cette description dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais :

Brittania Oceani insula, cui quondam Albion nomen fuit

La Bretagne, île de l’océan, appelée autrefois Albion…

Cette référence reste vigoureuse aux temps modernes, et la double hypothèse sur son étymologie devient poésie. Ainsi, chez Ben Jonson (1572 – 1637) :

This land that lifts into the temperate air,
His snowy cliff is Albion the fair,
So called of Neptune’s son, who ruleth here ;

The Masque of Blackness, 1605

Toutefois, en français, Albion semble être plutôt une référence savante qu’un surnom courant donné à l’Angleterre.

Parallèlement, une association de la perfidie à l’Angleterre est faite par Bossuet dans un sermon, mais l’évêque ne parle pas de l’Angleterre de son temps, mais de celle de l’Antiquité :

L’Angleterre, ah ! la perfide Angleterre, que le rempart de ses mers rendait inaccessible aux Romains, la Foi du Sauveur y est abordée …

On retrouve l’association de l’Angleterre à la perfidie dans un sonnet ou chez Madame de Sévigné (« Je crois […] que le roi et la reine d’Angleterre sont bien mieux à Saint-Germain que dans leur perfide royaume »), mais elle fait référence au renversement des Stuart par la Glorieuse Révolution (1688 – 89).

L’image de la « perfide Albion » se trouve une première fois dans un recueil de poésies de 1763 d’un certain Vignée (sûrement un pseudonyme) :

Tels on vit vos ayeux aux plaines de Bovine,
Prodigues de leur sang, fiers de leur origine,
D’Auguste & de son fils, rafermir les Destins ;
Quand de la France entière, ennemie immortelle,
La perfide Albion arma pour la querelle,
Des avides Germains.

Il y a ici une première personnification du Royaume-Uni de Grande-Bretagne comme une créature légendaire mis en scène dans une épopée qui l’oppose au héros, la France. Tandis que les Français, à la bataille de Bouvines (1214) sont prodigues de leur sang, Albion, sournoise, ne se bat pas directement, mais exploite les Germains (les Allemands). Ce texte est écrit alors que la France est en guerre avec le Royaume-Uni (la guerre de Sept Ans), qui est justement alliée à des Allemands (la Prusse). L’emploi d’un vocabulaire archaïque souligne le caractère immémorial du conflit : plus de cinq cents ans séparent la guerre franco-anglaise de 1214-14 à de la guerre de Sept Ans.

À lire ici : Angleterre, Royaume-Uni, Grande-Bretagne : quelle différence ? 

L’auteur de cette poésie a peut-être repris cette image de libelles ou pamphlets anti-anglais de l’époque. L’expression semble en tout cas exister à la fin du XVIIIe siècle, puisqu’elle est quelques fois employées pendant la Révolution, contre un Royaume-Uni que l’on voyait comme la main manipulant les menées contre-révolutionnaires (cf. le Rapport sur le crimes de l’Angleterre contre le Peuple français par Barère, mai 1794). On peut ainsi lire les mots d’un « citoyen à la barre » retranscrits dans Le Moniteur universel du 25 juin 1794 :

Lâche et perfide Albion, tu diriges en vain tes poignards assassins […]

Dans les Nouvelles politiques nationales et étrangères du 19 octobre 1794 :

… nos meilleurs politiques n’hésitent pas à penser que les trois fleuves de l’Escaut, de la Meuse & du Rhin, doivent entrer dans la nouvelle carte de la France, comme propriétés ou frontières : l’Escaut & la Meuse nous donneraient la Hollande, dont il est sans doute juste d’enlever l’alliance à la perfide Albion […]

Dans Le Moniteur du 29 janvier 1795 :

Gloire à la République, à la Convention, à nos armes ! Amsterdam est au pouvoir des Français. Le Stadhouder fuit, l’Autriche et la perfide Albion tremblent ;

Ce surnom pourrait avoir été popularisé par un discours de Barère du 26 mai 1794 (7 prairial an II, introuvable, selon Marc Vion, Perfide Albion ! Douce Angleterre ? [2002], introuvable lui aussi).

Toutefois, il ne connaît une certaine fortune qu’à partir des années 1830, après la victoire des Alliés, et au premier chef du Royaume-Uni, sur France napoléonienne a été digéré. L’expression est employée en 1842 par Gautier (1811 – 1872) mais déjà avec légèreté :

La perfide Albion vint au-devant de moi dans la diligence, sous la forme de quatre Anglais, entourés, bastionnés de toutes sortes d’ustensiles comfortables, et ne sachant pas un mot de français mon voyage commençait tout de suite.

Par Chateaubriand (1768 – 1848) aussi, mais avec ironie :

Bonaparte avait refusé de s’embarquer sur un vaisseau français, ne faisant cas alors que de la marine anglaise, parce qu’elle était victorieuse ; il avait oublié sa haine, les calomnies, les outrages dont il avait accablé la perfide Albion […]

Mémoires d’outre-tombe

Par Alexandre Dumas (1802 – 1870) :

Planchet se réjouit fort d’apprendre que l’armée était toute levée, et que lui, Planchet, se trouvait une espèce de roi de compte à demi qui, de son trône-comptoir, soudoyait un corps de troupes destiné à guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les cœurs vraiment français.

Le Vicomte de Bragelonne, 1850

Une recherche sur Google Ngram révèle la popularité cyclique de l’expression, selon les crises qui agitent les relations franco-britanniques (malgré des résultats douteux, comme l’étrange pic affiché pour 1917).

Aujourd’hui, l’expression sert surtout de synonyme amusant de « Royaume-Uni », pour parler notamment de ses relations avec le reste de l’Europe :

 

 

À lire

François Crouzet, « Images d’outre-Manche: la France vue par les Britanniques, la Grande-Bretagne vue par les Français, 1904-2004 », Histoire, économie & société, 2006/1 (25e année), p. 131-141. 

Adrian

https://www.laculturegenerale.com

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