La notion de « registre littéraire » désigne en général la tonalité d’un texte et l’émotion que son auteur essaie d’insuffler au lecteur. C’est, en d’autres termes, la façon particulière dont un auteur décrit une réalité, le style qu’il adopte pour nous la présenter. À chaque registre littéraire est donc souvent associé un style d’écriture, un champ lexical, des figures de style, etc. On distingue en général quelques grands registres littéraires que l’on retrouve souvent (comique, didactique, pathétique, satirique, etc.). Cet article vous propose une liste des principaux registres littéraires, une synthèse pour chaque, et un texte en guise d’exemple.

L’étude des registres littéraires a avant tout un intérêt heuristique : cela signifie qu’elle sert à faire découvrir aux lecteurs des procédés employés par des auteurs pour donner du style à leurs textes. Il faut donc éviter de vouloir catégoriser chaque texte dans un registre. L’intention d’un auteur n’est pas toujours claire. En outre, un même texte peut mêler plusieurs registres. Tous les registres ne se trouvent pas dans cette liste, d’autant qu’il existe sur internet une inflation de ces catégories.

 

Le registre burlesque : définition

De l’italien burlesco, de burla, « farce », peut-être emprunté à l’espagnol burla, « plaisanterie ».

Le burlesque consiste à jouer sur le contraste entre le sujet évoqué et le style que l’on utilise pour en traiter. L’auteur pourra décrire quelque chose de vulgaire ou de commun dans un style noble (registre nommé « héroï-comique ») et, inversement, quelque chose de noble dans un style commun. L’intention de l’auteur est souvent de de distraire le lecteur, de l’amuser, de le faire sourire, etc. Le burlesque correspond à un mouvement littéraire, qui s’est développé en France vers les années 1630 en réaction à la préciosité, et dont Scarron (1610 – 1660) est un des principaux représentants.

 

Procédés

L’auteur d’un texte burlesque utilise donc souvent un ton enjoué et comique, du vocabulaire inadapté à la situation décrite (de l’argot à propos de héros, du vocabulaire contemporain à propos d’épopées anciennes). Il peut parodier et caricaturer.

 

Exemple

L’Énéide, épopée de l’auteur romain Virgile (71 – 20 av. J.-C.) qui raconte l’histoire du héros fondateur de Rome, Énée, et donc présenté d’une manière noble et épique, a été parodié par Scarron dans son Virgile travesti (1648).

Je chante les combats et ce héros qui, chassé de Troie par le destin, vint le premier en Italie, aux rives de Lavinium. Longtemps sur la terre et sur les mers il fut le jouet de la puissance des dieux, qu’excitait l’implacable colère de Junon. Longtemps aussi il eut à souffrir les maux de la guerre, avant qu’il pût fonder une ville, et transporter ses dieux dans le Latium : de là sont sortis la race latine, les rois d’Albe et les remparts de la superbe Rome.

Virgile, Énéide, Livre I, Incipit

La version de Scarron devient :

Je chante cet homme pieux,
Qui vint, chargé de tous ses dieux
Et de Monsieur son père Anchise,
Beau vieillard à la barbe grise,
Depuis la ville où les Grégeois
Occirent tant de bons bourgeois,
Jusqu’à celle où le pauvre Rème
Fut tué par son frère même,
Pour avoir, en sautant, passé
De l’autre côté d’un fossé.
Junon, déesse acariâtre,
Autant ou plus qu’une marâtre,
Lui fit passer de mauvais jours,
Et lui fit force vilains tours,
Dont bien souvent, quoique très sage,
Il se souffleta le visage ;
Mais enfin, conduit du destin,
Il eut, dans le pays latin
Quinze mille livres de rente,
Tant plus que moins, que je ne mente,
Et, sans regretter Illium,
Fut seigneur de Lavinium,
Dont depuis sa race, par guerre
A fait une assez bonne terre.
C’est de là que nous sont venus
Les pères Albains si connus ;
De là, Rome la belle ville,
Trois fois plus grande que Séville.

Scarron transforme l’histoire d’Énée en une chronique bourgeoise, légère et plaisante, du XVIIe siècle. Tout le vocabulaire et les tournures en gras « cassent » la grandiloquence de l’épopée. Scarron emploie soit du vocabulaire populaire, soit des tournures du XVIIe siècle, soit un style qui correspondrait plutôt à un texte comique qui tourne en dérision ses personnages.

Ainsi, « Monsieur son père Anchise » est une façon populaire d’introduire quelqu’un. Les Troyens tués à la guerre sont de « bons bourgeois », tournure contemporaine à Scarron qui est employée par raillerie pour désigner les notables d’une ville. Le récit légendaire du meurtre de Rémus (francisé en Rème) par Romulus est réduit à l’histoire stupide d’un homme tué parce qu’il a sauté un fossé. Énée est transformé, par anachronisme (attribuer à une époque qui ne lui correspond pas) en un bourgeois jouissant de « quinze mille livres de rente » (un revenu rentier important), et d’une bonne terre. Rome, la ville éternelle, future capitale de l’Empire romain, est comparée à une ville qui n’est pas à sa mesure, Séville, sur un critère insignifiant (la taille), à une époque en outre où Séville n’existait pas en tant que Séville moderne.

 

Le registre héroï-comique : définition

« Héroï-comique » est la contraction de « héroïque » et de « comique ».

Le registre heroï-comique est une forme de burlesque qui consiste à utiliser un vocabulaire noble et un langage soigné à propos de personnages du commun ou de scène de la vie banale, ou de faire parler des personnages ordinaires comme de grands héros (l’inverse, en somme, de ce qu’a fait Scarron dans le Virgile travesti).

 

Exemple

Dans Le Lutrin (1674), Boileau (1636 – 1711) parodie lui aussi le modèle offert par l’Énéide mais à propos d’une histoire insignifiante :

Je chante les combats, et ce prélat terrible
Qui, par ses longs travaux et sa force invincible.
Dans une illustre église exerçant son grand cœur,
Fit placer à la fin un lutrin dans le chœur.

La présentation hyperbolique (de hyperbole, exagérer pour frapper l’esprit) du « prélat terrible » chute lorsque l’on apprend ce qu’il a vraiment fait : un acte dérisoire, placer un lutrin dans une église. 

 

Le registre comique : définition

Le registre comique renvoie à tous les textes écrits pour faire rire, sourire et amuser le lecteur. Ces textes peuvent avoir pout but de développer la complicité entre les personnages et le lecteurs ou l’auditoire, ou à se moquer de la société pour la critiquer. Un texte comique peut-être burlesque, héroï-comique, satirique, pathétique, etc. On retrouve le plus souvent ce registre au théâtre, mais parfois aussi dans le roman (et plus rarement en poésie).

 

Procédés

Le comique ne repose pas tant sur un champ lexical particulier que sur des procédés, comme la répétition, l’emploi de jeux de mots à double sens (ce qui peut créer des quiproquos), les syllepses (employer un mot au sens propre et au sens figuré), les sous-entendus, le fait de caricaturer des personnages (en exagérant leurs défauts), les chutes (des raisonnements ou histoires avec un conclusion inattendue), l’alliance de termes incongrus, la description de situation incongrues ou absurdes, sur les hyperboles, etc. Au théâtre, il repose aussi sur les indications scéniques.

 

Exemple

Scapin.
Cachez-vous ; voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix.) « Quoi ! jé n’aurai pas l’abantage dé tuer cé Géronte, et quelqu’un, par charité, né m’enseignera pas où il est ! » (À Géronte avec sa voix ordinaire.) Ne branlez pas. « Cadédis, jé lé trouberai, sé cachât-il au centre dé la terre. » (À Géronte avec son ton naturel.) Ne vous montrez pas. (Tout le langage gascon est supposé de celui qu’il contrefait, et le reste de lui.) « Oh ! l’homme au sac. » Monsieur. « Jé té vaille un louis, et m’enseigne où put être Géronte. » Vous cherchez le seigneur Géronte ? « Oui, mordi, jé lé cherche. » Et pour quelle affaire, monsieur ? « Pour quelle affaire ? » Oui. « Jé beux, cadédis, lé faire mourir sous les coups de vaton. » Oh ! monsieur, les coups de bâton ne se donnent point à des gens comme lui, et ce n’est pas un homme à être traité de la sorte. « Qui ? cé fat dé Géronte, cé maraud, cé velître ? » Le seigneur Géronte, monsieur, n’est ni fat, ni maraud, ni belître ; et vous devriez, s’il vous plaît, parler d’autre façon. « Comment, tu mé traites, à moi, avec cette hautur ? » Je défends, comme je dois, un homme d’honneur qu’on offense. « Est-ce que tu es des amis dé cé Geronte ? » Oui, monsieur, j’en suis. « Ah ! cadédis, tu es de ses amis, à la vonne hure. » (Donnant plusieurs coups de bâton sur le sac.) « Tiens boilà cé que jé té vaille pour lui. » Ah, ah, ah, ah, monsieur. Ah, ah, monsieur, tout beau. Ah, doucement. Ah, ah, ah. « Va, porte-lui cela de ma part. Adiusias. » Ah ! diable soit le Gascon ! Ah !

Géronte.
Ah ! Scapin, je n’en puis plus !

Scapin.
Ah ! Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable.

Géronte.
Comment ! c’est sur les miennes qu’il a frappé.

Scapin.
Nenni, Monsieur, c’était sur mon dos qu’il frappait.

Géronte.
Que veux-tu dire ? J’ai bien senti les coups, et les sens bien encore.

Scapin.
Non, vous dis-je, ce n’est que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules.

Géronte.
Tu devais donc te retirer un peu plus loin, pour m’épargner…

Molière, Les Fourberies de Scapin, III, 2

Le comique de cette scène repose notamment sur :

  • sur une situation incongrue, le faux dialogue entre Scapin et lui-même qui imite un Basque caricatural et son accent, construit sur des indications scéniques (en bleu) et la contrefaçon des mots pour imiter l’accent basque ;
  • sur le fait que Scapin effraie Géronte en faisant du Basque un personnage véhément, qui irait chercher Géronte jusqu’au « centre dé la terre » (hyperbole) ;
  • sur le fait que Scapin profite que son maître soit dupe pour l’insulter deux fois (« fat », « maraud », « bélître », une gradation).

 

Le registre didactique : définition

Didactique vient du grec didaktikos, διδακτικός « propre à instruire », de didasko, διδάσκω, « enseigner, instruire, apprendre ».

Le registre didactique se rapporte aux textes, écrits dans une langue simple, claire et sans émotion, qui ont pour but d’apprendre ou d’expliquer quelque chose au lecteur, c’est-à-dire de lui transmettre un savoir. C’est le registre employé par les encyclopédies, les manuels, les recettes, les articles journalistiques ou par les analyses.

 

Procédés

Les textes didactiques multiplient l’emploi des exemples, des connecteurs logiques (ou mots de liaison), des conseils et des injonctions pour guider le lecteur dans son apprentissage. Les phrases sont brèves et l’usage de l’impératif ou du futur injonctif (« vous devrez ») courant. Les auteurs tentent de construire un texte neutre, évitent la première personne du singulier, énoncent des faits, utilisent un vocabulaire technique, utilisent des formules ou des maximes qui résument une explication, etc.

 

Exemple

Votre plus grand soin doit être d’écarter de l’esprit de votre élève toutes les notions des relations sociales qui ne sont pas à sa portée ; mais, quand l’enchaînement des connaissances vous force à lui montrer la mutuelle dépendance des hommes, au lieu de la lui montrer par le côté moral, tournez d’abord toute son attention vers l’industrie et les arts mécaniques, qui les rendent utiles les uns aux autres. En le promenant d’atelier en atelier, ne souffrez jamais qu’il voie aucun travail sans mettre lui-même la main à l’œuvre, ni qu’il en sorte sans savoir parfaitement la raison de tout ce qui s’y fait, ou du moins de tout ce qu’il a observé. Pour cela, travaillez vous-même, donnez-lui partout l’exemple ; pour le rendre maître, soyez partout apprenti, et comptez qu’une heure de travail lui apprendra plus de choses qu’il n’en retiendrait d’un jour d’explications.

Rousseau, Émile, ou de l’Éducation

Dans ce texte, Rousseau énumère étape par étape la recette d’un bon apprentissage : 

  • il multiplie les injonctions : « votre plus grand soin doit être », « tournez d’abord toute son attention… », « ne souffrez jamais », « travaillez vous-même », « donnez-lui », « soyez », « comptez » ;
  • les mots de liaison :  « mais », « pour cela », « au lieu de », « ni », « ou » … ;
  • il termine sur une maxime frappante pour résumer sa position : « une heure de travail lui apprendra plus de choses qu’il n’en retiendrait d’un jour d’explications. »

 

Le registre élégiaque : définition

Élégiaque vient du grec de même sens elegeiakos, ἐλεγειακός, de elegeiaἐλεγεία, élégie, elegos, ἔλεγος, désignant un chant de deuil.

Dans l’Antiquité, l’élégie désignait une poésie composée de distiques à la tonalité mélancolique et, sous l’influence de certains auteurs, à des poèmes contant les joies et malheurs de la vie amoureuse. À la Renaissance, l’élégie désigne plutôt des poèmes qui portent sur la mélancolie, les méditation sur l’existence, les tourments de l’amour. C’est donc le registre privilégié par les auteurs romantiques du début du XIXe siècle.

 

Procédés

On parle surtout de registre élégiaque à propos du style d’écriture de poèmes. L’élégie est une longue plainte, lyrique (on y exprime des sentiments), exprimée par les poètes par des répétitions, par des exclamations, par des hyperboles, par le vocabulaire de la souffrance et du temps.

 

Exemple

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Apollinaire, Alcools, 1913

L’écoulement de la Seine sous le pont Mirabeau symbolise celui du temps et des amours. La forme du poème est ramassée mais le texte révèle quand même un ensemble de procédés qui lie le mouvement du temps et la plainte :

  • des répétitions comme celles d’un malheureux qui se plaindrait : celle du refrain qui revient lancinement, celle du vers « sous le pont Mirabeau coule la Seine », celles de « mains » et « passe » à la deuxième strophe, les anaphores (répétition d’un même mot en tête de phrase) « l’amour s’en va » et « comme » à la troisième strophe, « passent » et l’anaphore « ni » à la quatrième ;
  • des exclamations :  « restons face à face », « comme la vie est lente », « et comme l’Espérance est violente », « passent les jours et passes les semaines » ;
  • une métaphores qui portent à la méditation : « le pont de nos bras passe » ;
  • la paronomase « la vie est lente » avec « l’espérance est violente » qui met en avant la souffrance du poète ;
  • le vocabulaire de la souffrance (« la peine », « violente ») et du temps ( « l’heure », « la nuit », « les jours », « les semaines », « le temps ») et l’usage de verbes qui suggèrent le mouvement ( « coule », « venait »,  « vienne », « s’en vont », « je demeure », etc.).

 

Le registre épique : définition

Du grec epikos, ἐπικός, « qui concerne l’épopée ».

Le registre épique est en effet la tonalité qui relève de l’épopée, qui désigne un texte poétique qui raconte l’histoire d’un héros, souvent national, en exaltant ses hauts faits. Par extension, une épopée est tout texte qui célèbre les exploits ou la conduite de quelqu’un ou d’un groupe.

 

Procédés

L’auteur, pour grandir ses personnages et pour susciter l’enthousiasme des lecteurs, peut multiplier les figures de styles de l’amplification, comme les gradations (ordonner des termes selon un progression) ou les hyperboles, les accumulations, les énumérations, ou à des figures qui donnent du dynamisme à l’écriture, comme les parataxes. Le registre épique se caractérise en outre par l’emploi de longues phrases et du vocabulaire de la guerre, du combat, de l’effort, etc.

 

Exemple

Le cœur du jeune Gascon battait à lui briser la poitrine, non pas de peur, Dieu merci, il n’en avait pas l’ombre, mais d’émulation ; il se battait comme un tigre en fureur, tournant dix fois autour de son adversaire, changeant vingt fois ses gardes et son terrain. Jussac était, comme on le disait alors, friand de la lame et avait fort pratiqué ; cependant il avait toutes les peines du monde à se défendre contre un adversaire qui, agile et bondissant, s’écartait à tout moment des règles reçues, attaquant de tous côtés à la fois, et tout cela en parant en homme qui a le plus grand respect pour son épiderme.

Dumas, Les Trois Mousquetaires

Dumas emploie ici : 

  • deux longues phrases, qui narrent un combat dans tous ses détails ; 
  • des hyperboles : « battait à lui briser la poitrine », « comme un tigre en fureur », « tournant dix fois », « changeant vingt fois », « toutes le peines du monde », « de tous côtés à la fois » ; 
  • des gradations : « dix fois… », « vingt fois… » ;
  • le vocabulaire du combat : « se battait », « ses gardes », « friande la lame », « se défendre », « attaquant », « parant ».

 

Le registre fantastique : définition

Fantastique vient du grec phantastikos, φανταστικός, « relatif à l’imagination ».

Le fantastique est avant tout un genre littéraire, que l’on retrouve surtout dans les romans noirs, et qui se caractérise par l’irruption de choses irrationnelles ou d’une force surnaturelle dans un monde qui paraissait jusque là tout à fait ordinaire (apparition d’un monstre, pouvoirs magiques d’un personnage, force occulte qui agit sans qu’on s’en aperçoive, etc.).

« le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles face à un événement en apparence surnaturel ».

Tzvetan Todorov, Introduction à la littérature fantastique

 

Procédés

De grandes caractéristiques de l’écriture ou du registre fantastique peuvent toutefois être dégagées. Le vocabulaire de l’étonnement, du doute, de l’hésitation ou de la peur permet de construire un cadre inquiétant. L’écriture du récit à la première personne permet au lecteur de suivre directement le fil de la pensée d’un personnage qui est tourmenté par la survenue de phénomènes qu’il ne comprend pas. L’auteur cherche souvent à mettre en avant la méfiance et le doute qui prennent ses personnages qui ne parviennent pas à expliquer ce qu’il se passe. Il peut en outre faire appel à des métaphores, qui permettent de transformer l’ambiance d’un récit, à des personnifications, des prosopopées (faire discourir un être absent ou un mort)…, pour introduire le surnaturel.

 

Exemples

6 août. — Cette fois, je ne suis pas fou. J’ai vuj’ai vuj’ai vu !Je ne puis plus douter… j’ai vu !J’ai encore froid jusque dans les ongles… j’ai encore peur jusque dans les moelles… j’ai vu !… Je me promenais à deux heures, en plein soleil, dans mon parterre de rosiers… dans l’allée des rosiers d’automne qui commencent à fleurir. Comme je m’arrêtais à regarder un géant des batailles, qui portait trois fleurs magnifiques, je vis, je vis distinctement, tout près de moi, la tige d’une de ces roses se plier, comme si une main invisible l’eût tordue, puis se casser comme si cette main l’eût cueillie ! Puis la fleur s’éleva, suivant la courbe qu’aurait décrite un bras en la portant vers une bouche, et elle resta suspendue dans l’air transparent, toute seule, immobile, effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux. Éperdu, je me jetai sur elle pour la saisir ! Je ne trouvai rien ; elle avait disparu. Alors je fus pris d’une colère furieuse contre moi-même ; car il n’est pas permis à un homme raisonnable et sérieux d’avoir de pareilles hallucinations.

Maupassant, Le Horla

On comprend la détresse du personnage de Maupassant grâce :

  • au type de discours : Maupassant fait écrire son personnage à la première personne (c’est un journal). En se parlant à lui-même, il parle au lecteur ;
  • au vocabulaire qui renvoie à son tourment : « fou », « éperdu », « colère furieuse » , « hallucinations » ;
  • aux répétitions qui donnent l’impression qu’il est agité et qu’il cherche à convaincre un lecteur dubitatif : « j’ai vu », « je vis » ; « comme si » ;
  • à une hyperbole : « j’ai encore froid jusque dans les ongles » ;
  • à la ponctuation : les points de suspensions, et les points d’exclamation ;
  • aux comparaisons qui permettent au personnage d’expliquer l’inexplicable : « comme si » ; 
  • à la gradation suivant un rythme ternaire : « toute seule, immobile, effrayante » qui marque une progression dans l’effroi ;
  • aux indicateurs temporels (« 6 août », « à deux heures ») et aux mots de liaison (« cette fois, comme, puis ») qui donne du rythme au récit et permette de construire une scène dynamique et angoissante ;
  • à la mise en scène de l’incertitude du personnage : il commence l’entrée de son journal pas « je ne puis plus douter », mais la raison reprend son empire devant le surnaturel, ce n’est qu’une « hallucination ».

 

Le registre lyrique : définition

Lyrique vient du grec lurikos, λυρικός, « qui concerne la lyre ». Ce terme qualifiait des poètes antiques qui composaient pour déclamer, tout en étant accompagné d’une lyre. La lyre était l’emblème d’Orphée.

Le registre lyrique ou le lyrisme désigne aujourd’hui les textes, le plus souvent poétique, dans lesquels l’auteur exprime ses sentiments, affiche ses états d’âme ou dit sa nostalgie pour un temps révolu, dans le but, le plus souvent, d’émouvoir le lecteur devant le caractère pathétique de la situation du personnage. Le lyrisme est associé au romantisme (XIXe siècle) et à l’exaltation du moi, à l’affranchissement de celui qui a fui la société pour méditer sur l’amour et ses tourments, ou sur l’écoulement du temps. Aujourd’hui, c’est le style de la plupart des chansons (d’amour notamment).

 

Procédés

Le registre lyrique est un registre de l’exclamation et de l’épanchement. On trouve souvent dans les textes lyriques des répétitions, des anaphores, des interjections (oh ! ah !) ou des questions oratoires, etc. Le vocabulaire des émotions ou de l’amour domine. Les auteurs s’expriment le plus souvent à la première personne du singulier.

 

Exemples

Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

[…]

Lamartine, Le Lac

On retrouve certains éléments typiques du registre lyrique dans cette scène :

  • du vocabulaire lié au temps et au mouvement : « un soir », « t’en souvient-il ? », « en cadence », « tout à coup », « temps », « vol », « heures », « cours », « rapides », « jours » ;
  • du vocabulaire lié à la souffrance : « malheureux », « implorent », « décorent » ;
  • une prosopopée introduite spectaculairement après « tout à coup » : le poète fait parler une morte qu’il aimait ;
  • le poète dit qu’il l’aimait : « la voix qui m’est chère » ;
  • une question oratoire : « t’en souvent-il » ; le poète parle à une morte qui ne peut lui répondre ;
  • une interjection, « Ô », qui sert d’introduction solennelle à la prosopopée, et indique que ce qui va suivre est important.

 

Le registre merveilleux : définition

Merveilleux vient du latin mirabilis, « admirable, merveilleux ; étonnant, singulier  ».

Le merveilleux est en genre littéraire dans lequel l’action se déroule dans un monde imaginaire, dans lequel des faits que nous considérerions, nous, dans notre monde, comme extraordinaires, se déroulent normalement (présence de la magie, d’animaux parlants, de monstres, etc.). Le merveilleux est le genre des légendes, de certaines épopées antiques comme l’Odyssée, des contes de fée ou, plus récemment, des livres de la fantasy, dont l’œuvre de Tolkien est représentative.

 

Procédés

Quelques procédés se dégagent toutefois et peuvent être considérés comme caractéristiques du registre merveilleux, comme la célèbre introduction des contes de fée en « Il était une fois ... », qui place le récit à un temps et dans un espace imprécis, favorisant ainsi son caractère onirique (il fait rêver). L’emploi de personnifications est bien sûr courant (le plus souvent des animaux qui parlent). Les intrigues sont souvent manichéennes (le camp du bien s’oppose à celui du mal), et les auteurs emploient ainsi, souvent, le vocabulaire du bien et du mal. En outre, les auteurs qui imaginent des mondes nouveaux utilisent de nombreux noms propres inconnus pour désigner les lieux et les personnages qu’ils ont inventé. Enfin, les textes merveilleux sont souvent construits sur un schéma narratif stéréotypé : un début heureux, un élément perturbateur, des aventures, une résolution de l’intrigue, une fin heureuse.

 

Exemple

Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu ; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat, qui eut soin de s’informer qui était cet ogre et ce qu’il savait faire, demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre et le fit reposer. « On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant. — Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion. ». Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

Charles Perrault, Le maître chat ou le chat botté

Perrault emploie ici :

  • des personnages extraordinaires : un chat et un ogre ;
  • ils sont personnifiés : le conteur met en scène un dialogue entre les deux créatures. L’ogre a en outre le pouvoir magique de se transformer en toutes sortes d’animaux ; 
  • l’espace dans lequel se déroule la scène est imprécis : « un beau château », l’évocation « d’un roi » ;
  • pour frapper l’esprit du lecteur, Perrault utilise une hyperbole : « le plus riche qu’on ait jamais vu » ;
  • il utilise même du comique en parlant de la frayeur du chat qui a du mal fuir le lion à cause de ses bottes.

À lire en cliquant ici : une notice biographique sur Charles Perrault

 

Le registre oratoire : définition

Oratoire vient de oratorius, « oratoire », de orator, « orateur », « porte-parole, député, envoyé ».

Le registre oratoires est celui des discours, qu’ils soient politiques, judiciaires (par un avocat), ou religieux (par un prédicateur). L’objectif du discours est bien sûr d’émouvoir, de séduire ou de convaincre son auditoire.

 

Procédés

L’orateur doit faire faire appel à toutes les ressources de l’éloquence pour arriver à ses fins. Il peut jouer avec le débit de ses phrases en alternant longs développements et énonciations plus rythmées, par des parataxes par exemple, ou des anaphores. Il peut en outre donner du souffle à son discours par des formules frappantes, des antithèses remarquables ou par le jeu des gradations. Les apostrophes, les exclamations et les questions oratoires sont de bons moyens de maintenir l’attention de l’auditoire, tout comme les prétéritions (dire que l’on ne parlera pas d’un élément dont on parle finalement) souvent amusantes.

 

Exemple

Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer et qui a su le faire de ses mains ? Non ! nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies.

Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle.

Charles de Gaulle, Discours du 25 août 1944 à l’Hôtel de ville de Paris

Le discours du général de Gaulle :

  • élimine une opinion contraire par une question oratoire ;
  • répond à sa propre par une exclamation : « Non ! » ;
  • dans sa réponse, il reprend le verbe « dissimuler » pour disqualifier cette attitude ;
  • le premier paragraphe se termine sur une formule frappante : les minutes d’émotion de la libération de Paris valent plus que chacune de celles de nos « pauvres » vies ;
  • dans le second paragraphe, suit une anaphore assez complexe en « Paris ! » : Paris est d’abord interpellé, puis qualifié trois fois dans une gradation dans la souffrance ( « outragé », « brisé », « martyrisé »). Cette gradation est cassée par un « mais » qui introduit une partie plus positive, « Paris libéré » ;
  • « libéré » est repris au début d’un nouvelle phrase (une anadiplose) pour lancer une nouvelle phrase avec un nouveau souffle : après la souffrance vient la libération ;
  • les répétitions suivantes, « avec », « de la France », soutiennent une envolée sous forme de gradation : la France « qui se bat », « la seule », « la vraie », « éternelle ».

 

Le registre réaliste : définition

Le réalisme est genre littéraire du XIXe siècle, incarné notamment par des écrivains comme Balzac, et prolongé dans la seconde moitié du XIXe siècle par le naturalisme. Les écrivains réalistes cherchent notamment à faire le portrait de la société de leur temps à travers la littérature.

À lire en cliquant ici : qu’est-ce que le réalisme ?

 

Procédés

On peut parler de registre réaliste lorsqu’un auteur cherche, dans un texte, à « faire vrai », c’est-à-dire à décrire exhaustivement la réalité en multipliant les détails, en décrivant précisément le lieu et le temps où se déroule chaque action, en faisant parler ses personnages dans un registre familier ou argotique, en ne cachant pas les aspects sombres et sordides de la société.

 

Exemple

À gauche, se creusent des boutiques obscures, basses, écrasées, laissant échapper des souffles froids de caveau. Il y a là des bouquinistes, des marchands de jouets d’enfant, des cartonniers, dont les étalages gris de poussière dorment vaguement dans l’ombre ; les vitrines, faites de petits carreaux, moirent étrangement les marchandises de reflets verdâtres ; au-delà, derrière les étalages, les boutiques pleines de ténèbres sont autant de trous lugubres dans lesquels s’agitent des formes bizarres.

Zola, Thérèse Raquin

Zola multiplie les détails et juxtapose les éléments pour donner une vision complète et précise du passage du Pont-Neuf : il énumère toute les caractéristiques des boutiques, en omettant les mots de liaison (une asyndète) pour accabler le lecteurs de détails. L’usage du point-virgule permet de prolonger le tableau. Le tout forme une ambiance si sordide qu’elle en devient fantastique : le lecteur est plongé dans un autre monde, où des carreaux « moirent étrangement », des boutiques sont « pleines de ténèbres » avec « trous lugubres » ou « s’agitent des formes bizarres ».

 

Le registre satirique ou ironique : définition

Satire vient, selon le Dictionnaire historique de la langue française, du latin classique satura, « c’est un plat garni de toute espèce de fruits et de légumes, une sorte de macédoine ; ou un ragoût, un pot-pourri ; ou une farce », et, par extension, en littérature, « sorte de farce, satire dramatique » ou « pièce de genre mélangés »

La satire est un texte qui critique la société, des personnes, des mœurs, la politique, etc., en les moquant, en les tournant en ridicule, en étant piquant.

 

Procédés

Le principal procédé employé par la satire est l’ironie, qui consiste à dénoncer une réalité en disant le contraire de ce que l’on pense, en sachant que tout le monde comprendra cette duplicité. L’ironie permet de critiquer violemment sous une forme atténuée. La figure de style typique de l’ironie est l’antiphrase. La satire passe peut aussi passer par la parodie, la caricature ou le pastiche (imiter le style de quelqu’un). Elle peut aussi passer par l’hyperbole, la litote (dire plus pour faire entendre moins), des citations mises en avant pour être moquées, des points de suspension qui sous-entendent la consternation, etc.

 

Exemple

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.

Voltaire, Candide

Le texte de Voltaire est bien sûr ironique : il décrit la guerre comme un carnage pour se moquer des idées d’un philosophe, Leibniz.

  • la gradation du début du texte décrivent en termes hyperboliques les deux armées (« si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné ») et l’asyndète qui suit trace sa splendeur (« les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons ») ;
  • mais la comparaison de la fin de la phrase, révèle le caractère ironique de la description : « telle qu’il n’y en eut jamais en enfer ». Le spectacle des armées est infernal, c’est-à-dire atroce. En outre, cette comparaison est placé en oxymore avec « harmonie » qui le précède : on ne s’attend pas à ce qu’on lie « harmonie » et « en enfer ».
  • les chiffres démesurés donnés par Voltaire (« six mille hommes », etc.) montrent qu’il est dans la caricature, mais que cette démesure est à la mesure du caractère meurtrier de la guerre. La locution « à peu près » souligne ironiquement le nombre excessif d’hommes tués dans les combats ;
  • Voltaire fait deux mentions de concepts de Leibniz pour les tourner en dérision : « le meilleur des mondes » où des hommes sont paradoxalement tués en masse par armes à feu, et la baïonette présentée comme « la raison suffisante » de la mort des soldats (la raison suffisante étant, pour résumer, dans la philosophie de Leibniz, un principe selon lequel rien n’arrive sans raison) ;
  • Candide est moqué : la comparaison « tremblait comme un philosophe » est incongrue et amusante ;
  • l’oxymore final, « boucherie héroïque », révèle une nouvelle fois l’ironie du texte.

 

Le registre tragique : définition

Tragique est le registre propre à la tragédie (du grec tragôdos, τραγωδος, terme à l’étymologie complexe).

La tragédie est un genre de pièce de théâtre dans laquelle les personnages font face avec impuissance à un destin funeste ou à la mort. Bien qu’elle mette en scène des personnages de nature exceptionnelle, la tragédie montre la faiblesse humaine devant des forces qui la dépasse. C’est le genre de l’Homme face à la fatalité. À partir d’Aristote, on dit que la tragédie cherche à provoquer une catharsis, c’est-à-dire à purger les émotions des spectateurs. Elle a aussi pour but d’éléver les spectateurs à la vertu en leur montrant des personnages aux comportements nobles.

 

Procédés

Si la tragédie est surtout un genre théâtral, on peut en dégager quelques procédés d’écriture typique qui constituent un registre tragique. Le registre tragique se caractérise surtout les soliloques de personnages affligés qui multiplient les stichomythies (vers courts qui se répondent), les interjections et les exclamations en dialoguant avec eux-mêmes à propos de leur tourments. On trouve dans le registre tragique de nombreuses imprécations, des lamentations, des supplications, portées par un vocabulaire qui touche souvent à la mort, à la colère ou au malheur. Certaines figures de style, comme les oxymores, permettent de manifester les déchirements intérieurs.

 

Exemple

ŒNONE : Aimez-vous ?

PHÈDRE : De l’amour j’ai toutes les fureurs.

ŒNONE : Pour qui ?

PHÈDRE : Tu vas ouïr le comble des horreurs. J’aime…
À ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J’aime…

ŒNONE : Qui ?

PHÈDRE : Tu connais ce fils de l’Amazone,
Ce prince si longtemps par moi-même opprimé ?

ŒNONE : Hippolyte ? Grands dieux !

PHÈDRE : C’est toi qui l’as nommé !

ŒNONE : Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace !
Ô désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait-il approcher de tes bords dangereux !

Racine, Phèdre, I,3

Cette scène est un interrogatoire qui débouche sur l’aveu d’un amour interdit : la fatalité est là, Phèdre est impuissante devant la passion pour Hippolyte qui la dévore malgré elle.

  • les stichomythies ajoutent en tension : le dialogue est rapide, le spectateur est entraîné dans le flot des questions d’Œnone, il veut en connaître l’aboutissement ;
  • l’hyperbole « de l’amour j’ai toutes les fureurs » annonce un aveu important ; 
  • Racine joue avec les points de suspension dans la deuxième réplique de Phèdre : ils illustrent le désarroi du personnage devant l’énormité de l’aveu à faire. La répétition interrompue de « j’aime… » laisse le spectateur en suspens ;
  • le personnage ne cède pas à l’aveu franc, il résiste à la fatalité : Phèdre désigne l’objet de son amour par deux périphrases pudiques (« ce fils de l’Amazone », « Ce prince si longtemps par moi-même opprimé »). Le délai nécessaire avant de comprendre de qui il s’agit rend l’émotion de la révélation encore plus forte ; 
  • l’extrait se termine sur une série d’exclamations, qui soulignent l’agitation des personnages ;
  • Œnone reprend le vocabulaire de la réfrigération devant l’horreur (« tout mon sang dans mes veines se glace »)  déjà employé par Phèdre (« je tremble, je frissonne ») ;
  • autre élément typique du registre tragique : la lamentation d’Œnone marquée par l’anaphore de l’interjection  « ô » répétée trois fois (un rythme ternaire) et avec une gradation dans les termes : « désespoir » d’abord, « crime » ensuite, « déplorable race » enfin. Elle déplore le sort funeste de Phèdre. 

 

Le registre pathétique : définition

Pathétique vient du pathetikos, παθητικός « accessible aux impressions extérieures, passif, pathétique », de paskho, πάσχω, « éprouver des douleurs », etc.

L’auteur d’un texte pathétique décrit la misère des personnages, économique ou psychologique, par souci de réalisme, pour susciter la compassion, la pitié ou la colère du lecteur, ou par simple souci esthétique, etc.

 

Procédés

Le registre pathétique est dominé par le vocabulaire de la souffrance. Dans ses descriptions, l’auteur peut employer des figures de l’amplification, comme l’hyperbole, ou des parataxes pour créer un effet d’accumulation. Pour produire du pathétique dans les dialogues, la parole des personnages peut être émaillée d’interrogations oratoires, d’exclamations, d’hyperboles, d’interruptions, d’aposiopèses.

 

Exemple

« C’est-à-dire je vais t’expliquer… Je la fais élever à Bordeaux chez les Sœurs. Mais pas des Sœurs pour les pauvres, tu me comprends hein !… Chez des Sœurs « bien »… Puisque c’est moi qui m’en occupe, alors tu peux être tranquille. Je veux que rien lui manque ! Ginette qu’elle s’appelle… C’est une gentille petite fille… Comme sa mère d’ailleurs… Elle m’écrit, elle fait des progrès, seulement, tu sais, les pensions comme ça, c’est cher… Surtout que maintenant elle a dix ans… Je voudrais qu’elle apprenne le piano en même temps… Qu’est-ce que t’en dis toi du piano ?… C’est bien le piano, hein, pour les filles ?… Tu crois pas ?… Et l’anglais ? C’est utile l’anglais aussi ?… Tu sais l’anglais toi ?… »

Je me mis à le regarder de bien plus près Alcide, à mesure qu’il s’avouait la faute de ne pas être assez généreux, avec sa petite moustache cosmétique, ses sourcils d’excentrique, sa peau calcinée. Pudique Alcide ! Comme il avait dû en faire des économies sur sa solde étriquée… sur ses primes faméliques et sur son minuscule commerce clandestin… pendant des mois, des années, dans cet infernal Topo !

Je ne savais pas quoi lui répondre moi, je n’étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j’en devins tout rouge… À côté d’Alcide, rien qu’un mufle impuissant moi, épais, et vain j’étais… Y avait pas à chiquer. C’était net. Je n’osais plus lui parler, je m’en sentais soudain énormément indigne de lui parler. Moi qui hier encore le négligeais et même le méprisais un peu, Alcide.

« Je n’ai pas eu de veine, poursuivait-il, sans se rendre compte qu’il m’embarrassait avec ses confidences. Imagine-toi qu’il y a deux ans, elle a eu la paralysie infantile… Figure-toi… Tu sais ce que c’est toi la paralysie infantile ? »

Céline, Voyage au bout de la nuit

On prend facilement le personnage d’Alcide en pitié : 

  • par son innocence  : Alcide se livre, il fait la confidence de son attachement à nièce, il a un langage mal assuré et saccadé que rend le style de Céline, multipliant les points de suspension et les reprises soudaines par des points d’exclamation. Il termine sa confidence par six questions oratoires qui révèlent son ignorance des bons usages. C’est un personnage du peuple qui veut donner une éducation supérieure à celle dont il est chargé ;
  • le portrait qu’en fait Céline : Alcide est vilain (« sa petite moustache cosmétique, ses sourcils d’excentrique, sa peau calcinée »). Céline met en contraste sa laideur et la grandeur de ses sentiments. Il surcharge le portrait en soulignant trois fois sa pauvreté et l’ignominie de sa situation : sa solde est « étriquée », ses primes « faméliques », son commerce clandestin « minuscule » ;
  • au troisième paragraphe, Céline fait le portrait de Bardamu, qui contraste avec celui d’Alcide : par une hyperbole « il me dépassait tellement par le cœur que j’en devins tout rouge… », par l’écriture qui imite le langage parlé (« moi », « et vain j’étais »), le lecteur comprend que Bardamu est surpris par la grandeur paradoxale d’Alcide, qu’il est lucide sur la petitesse de son caractère en comparaison ;
  • Céline en « rajoute une couche » en accablant la nièce de « la paralysie infantile ». L’usage de l’article défini « la » là où on attendrait l’article défini « une » est propre au langage populaire, et dénote une nouvelle fois la candeur d’Alcide, qui confirme son ignorance par une nouvelle question sur le sujet. 

 

Le registre polémique : définition

Polémique vient du grec polemikos, πολεμικός, de polemos, πόλεμος, « le combat, la bataille ».

L’auteur d’un texte polémique cherche à frapper ou à choquer pour attaquer certaines mœurs, certaines idées, certaines personnes, ou pour mettre en lumière certaines idées. Contrairement à la satire, la polémique ne consiste pas à moquer quelque chose que tout le monde désapprouve, mais à convaincre le lecteur, à changer ses opinions, à le provoquer, etc. Il dresse deux camps : le sien contre celui qu’il attaque.

 

Procédés

L’auteur peut avoir recours à un lexique violent et dépréciatif, émaillé de superlatifs, de répétitions (par des anaphores par exemple), d’antiphrases, et de figures d’amplifications, comme des hyperboles, des gradations, etc.. Le registre polémique use le plus souvent, par souci d’efficacité, de simplifications, de caricatures, et surtout d’arguments ad hominem, qui attaquent la cohérence des opinions et de la vie d’une personne.

 

Exemple

Il importe qu’on sache un peu ce que c’est que M. Bonaparte. À l’heure qu’il est, grâce à la suppression de la tribune, grâce à la suppression de la presse, grâce à la suppression de la parole, de la liberté et de la vérité, suppression qui a eu pour résultat de tout permettre à M. Bonaparte, mais qui a en même temps pour effet de frapper de nullité tous ses actes sans exception, y compris l’inqualifiable scrutin du 20 décembre, grâce, disons-nous, à cet étouffement de toute plainte et de toute clarté, aucune chose, aucun homme, aucun fait, n’ont leur vraie figure et ne portent leur vrai nom ; le crime de M. Bonaparte n’est pas crime, il s’appelle nécessité ; le guet-apens de M. Bonaparte n’est pas guet-apens, il s’appelle défense de l’ordre ; les vols de M. Bonaparte ne sont pas vols, ils s’appellent mesures d’État ; les meurtres de M. Bonaparte ne sont pas meurtres, ils s’appellent salut public ; les complices de M. Bonaparte ne sont pas des malfaiteurs, ils s’appellent magistrats, sénateurs et conseillers d’État ; les adversaires de M. Bonaparte ne sont pas les soldats de la loi et du droit, ils s’appellent jacques, démagogues et partageux. Aux yeux de la France, aux yeux de l’Europe, le 2 décembre est encore masqué. Ce livre n’est pas autre chose qu’une main qui sort de l’ombre et qui lui arrache ce masque.

Victor Hugo, Napoléon le Petit, On se réveillera

Victor Hugo dénonce ici le coup d’État du 2 décembre 1851 instigué par le président de la République Louis-Napoléon Bonaparte, connu ensuite sous son nom d’empereur, Napoléon III (1852 – 1870), et la propagande qui en a été fait :

  • le fil directeur de cet extrait est la locution « M. Bonaparte », répétée neuf fois : cette tournure moqueuse et irrespectueuse pour un président rabaisse le personnage ;
  • « ce que c’est que » : LNB est ramené à une chose, ou à un concept ; 
  • le texte est construit sur des anaphores : « grâce à », « aucun », « de M. Bonaparte », « il s’appelle(nt) » ; 
  • Hugo révèle la vraie nature du coup d’État de LNB, et la manipulation du langage, par une série de chiasmes : « le crime n’est pas…, ils s’appellent … »; 
  • le texte se termine sur une formule métaphorique frappante : en révélant les mensonges de la propagande et en nommant les méfaits tels qu’ils ont été, Hugo veut « arracher le masque » du coup d’État qui a tenté de se légitimer.